Kanji à nu
Je suis photographe de presse.
Je suis jolie
Je prends la pilule
Je ne porte pas de talons.
Mais j’ai toujours mal aux épaules
parce que j’aime faire envie aux collègues
avec mes deux gros boitiers
et mes deux objectifs de compétition
Je n’aime pas mon métier.
J’aime les nus masculins.
En province, on ne vit pas
du nu masculin.
Alors je couvre le nord de Shikoku
pour la presse locale.
J’aurais pu ouvrir un studio de photos de mariage.
Ca paie bien.
Mais je suis contre les mariages.
La charte des Nations Unies interdit la servitude. Même volontaire.
J’en conclus que tout mariage est illégal.
Le matin je fais de la calligraphie.
Tous les matins.
Ma calligraphie,
c’est des nus masculins.
Avec des kanji.
Des nus masculins de kanji.
Tous les matins, de 5h à 7h,
j’ai besoin de l’encre
de l’odeur de l’encre
noire
sur mes washi crèmes.
J’ai besoin du silence.
J’ai besoin d’être seule
sans me soucier
de la présence ou de l’absence
sans me soucier du réveil
bon ou mauvais
d’un autre.
J’ai compris cela après mon divorce.
J’ai compris cela en étant malheureuse.
En étant tendue, dans mes nus de kanji
à faire attention à ne pas faire de bruit.
quand un amant reste pour la nuit
dans la pièce d’à côté.
Maintenant ils ne restent plus.
Les hommes, j’ai besoin d’eux
entre 18h et 24h.
Pour la tombée de la nuit.
Pour partager le lever de lune.
J’ai besoin de leur poitrine.
De leurs épaules.
De sentir leurs bras sous ma paume.
Leurs paumes sur l’os de mes hanches.
Puis leur sexe sur mon col.
J’ai besoin de les photographier
dans la pénombre
à la bougie,
à l’encre de la bougie.
Tout près.
Pendant qu’ils dansent sur moi.
Alors ils prennent le dernier bus.
Le dernier train.
Ou un taxi.
Pour retourner chez eux ou à l’hôtel.
En m’endormant
j’imagine leurs traces
dans la nuit
