2 décembre 2011

Les peaux de carottes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:43

Gustav

Bien sûr la porte semble ouverte.
Il y a une devanture
quand on passe devant, on sait que c’est un restaurant.

Si vous n’êtes pas cooptés,
si vous n’êtes pas recommandés
on vous proposera même une réservation.
Dans six mois.
A ce stade, les éventuels intéressés
répondent qu’ils vont réfléchir.

S’ils demandent le menu
je réponds qu’il change tous les jours.
S’ils demandent le prix
je réponds qu’il dépend de ce que l’on sert.
A ce stade, même les plus tenaces
répondent qu’ils vont réfléchir.

C’est difficile d’apprécier un repas
sans savoir combien
on va payer.
Sans savoir si on peut payer par carte.
Sans savoir même si cela se fait, ici,
de demander si l’on peut payer par carte.

C’est difficile d’apprécier les plats
en se demandant si on a pris
suffisamment de billets de 10 000.
On en a pris quinze.
En prévoyant cinq.
Avec l’angoisse
qu’on nous en demande 20.

On sait bien que 20 ce n’est pas possible.
Surtout pour ne manger que des légumes.
Mais ici, le soir, à Kyôto
dans les lieux cooptés
à huit couverts ou moins,
il se dit que 10 billets de 10 000
par personne
n’est pas rare.

J’aime bien voir la peur
dans l’oeil des premiers clients.
Les voir se demander
combien ça peut coûter
ce qu’ils mangent.
ce qu’ils boivent.

Entretenir leur peur
en ne parlant
qu’aux habitués.
Répondre sèchement
à leurs questions
qui tentent de les faire passer pour sympathiques
dans l’espoir
que leur note sera moins lourde.
Parce qu’il va de soi que l’addition
se fait toujours à la tête du client.
Du simple au double.

Hier soir, un client a recommandé
un gaijin.
40 ans, c’est une année du cycle où il faut faire attention.
Alors pour se purifier,
rien de tel que la cuisine gastronomique.
De moine zen.
Beaucoup d’hommes de quarante ans
viennent se purifier chez moi.
A coup de très bon saké.
Cent pour cent végétalien.
Servi dans du bambou encore vert.

Je ne sers jamais de dessert.
Mais je lui ai fait une assiette sucrée
au gaijin.
Pour son anniversaire.
J’ai adoré sa tête
quand il a compris
que c’était des râpures de peaux de carottes.
Juste frites.
Ben quoi : elles sont sucrées
les peaux de carottes d’exception.

Un jour, un habitué m’a demandé
pourquoi j’étais aussi méchant
avec les premiers clients.

Je lui ai demandé combien de fois
il avait divorcé.
Il m’a dit :
zéro mais j’en rêve depuis trente-cinq ans.

J’ai dit :
voilà


1 décembre 2011

Le même

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:01

Sans retouche 4

Je cours.
Je cours en chaussettes
sur le parquet
je suis heureux
nous allons au jardin
j’ai quatre ans
j’ai le sourire aux lèvres
j’ai oublié mon bateau

Je cours.
Premier virage
Je cours vite.
Le bateau en bois
posé sur le radiateur
Je cours
Un gros coussin de mousse
Je cours
Je saute
Le coussin glisse
Grand blanc
Grand bruit
Sang chaud
Ambulance
Quelques points droits,
au front.
Cicatrice

J’ai vingt ans
les jeunes femmes à qui je plais
regardent la marque claire
me font raconter l’histoire.

J’ai trente ans
les amis, les vrais
sourient
me font raconter l’histoire

J’ai quarante ans
d’autres femmes
passent un doigt sur mon front
me font raconter l’histoire

J’ai cinquante ans
le ciel est bleu
plus personne
ne me fait raconter l’histoire

Je porte au front un bateau
Je porte au front un sourire
Je porte au front mes chaussettes blanches
ma course rapide sur le plancher
Je porte au front mes anniversaires
les plus beaux, les plus tristes, les sereins

Je porte au front
Un petit bateau de bois clair.
A voile blanche. A deux voiles blanches.
Je cours.
Il est sur l’eau.
Je cours
de l’autre côté du bassin.
C’est un cadeau de mon papa.
Un souffle de vent
Il fait beau
Un cadeau
de retour de voyage

J’ai quatre ans
Je cours
J’ai cinquante ans

Je remercie les kamis

Je suis le même


 
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