Les peaux de carottes
Bien sûr la porte semble ouverte.
Il y a une devanture
quand on passe devant, on sait que c’est un restaurant.
Si vous n’êtes pas cooptés,
si vous n’êtes pas recommandés
on vous proposera même une réservation.
Dans six mois.
A ce stade, les éventuels intéressés
répondent qu’ils vont réfléchir.
S’ils demandent le menu
je réponds qu’il change tous les jours.
S’ils demandent le prix
je réponds qu’il dépend de ce que l’on sert.
A ce stade, même les plus tenaces
répondent qu’ils vont réfléchir.
C’est difficile d’apprécier un repas
sans savoir combien
on va payer.
Sans savoir si on peut payer par carte.
Sans savoir même si cela se fait, ici,
de demander si l’on peut payer par carte.
C’est difficile d’apprécier les plats
en se demandant si on a pris
suffisamment de billets de 10 000.
On en a pris quinze.
En prévoyant cinq.
Avec l’angoisse
qu’on nous en demande 20.
On sait bien que 20 ce n’est pas possible.
Surtout pour ne manger que des légumes.
Mais ici, le soir, à Kyôto
dans les lieux cooptés
à huit couverts ou moins,
il se dit que 10 billets de 10 000
par personne
n’est pas rare.
J’aime bien voir la peur
dans l’oeil des premiers clients.
Les voir se demander
combien ça peut coûter
ce qu’ils mangent.
ce qu’ils boivent.
Entretenir leur peur
en ne parlant
qu’aux habitués.
Répondre sèchement
à leurs questions
qui tentent de les faire passer pour sympathiques
dans l’espoir
que leur note sera moins lourde.
Parce qu’il va de soi que l’addition
se fait toujours à la tête du client.
Du simple au double.
Hier soir, un client a recommandé
un gaijin.
40 ans, c’est une année du cycle où il faut faire attention.
Alors pour se purifier,
rien de tel que la cuisine gastronomique.
De moine zen.
Beaucoup d’hommes de quarante ans
viennent se purifier chez moi.
A coup de très bon saké.
Cent pour cent végétalien.
Servi dans du bambou encore vert.
Je ne sers jamais de dessert.
Mais je lui ai fait une assiette sucrée
au gaijin.
Pour son anniversaire.
J’ai adoré sa tête
quand il a compris
que c’était des râpures de peaux de carottes.
Juste frites.
Ben quoi : elles sont sucrées
les peaux de carottes d’exception.
Un jour, un habitué m’a demandé
pourquoi j’étais aussi méchant
avec les premiers clients.
Je lui ai demandé combien de fois
il avait divorcé.
Il m’a dit :
zéro mais j’en rêve depuis trente-cinq ans.
J’ai dit :
voilà

