22 mai 2012

Samui-ne, il fait froid – n’est-ce pas -

Filed under: Atelier Poésie,esthétique — Stéphane Barbery @ 13:59

Ce jizô priait pour toi

L’un des tanka les plus célèbres de Tawara Machi, celui qui figure en tête de liste des poèmes traduits disponibles sur son site est :

「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
「samui-ne」to hanashikereba「samui-ne」to kotaeru hito no iru atatakasa

avec pour traduction anglaise :

« isn’t it cold? » I ask — that’s when having someone there who will reply « Yes, it’s realy getting cold » is what provides the warmth.

La traduction française de Yves-Marie Allioux disponible chez Picquier donne :

« Il fait froid ! » Pour peu que je lui parle
quelqu’un me répond qu’il fait froid
chaleur qu’il soit là

Ci-dessous, quelques idées échangées lors du premier atelier « traduction de poésie japonaise », tenu cet après-midi (mensuel, gratuit, accès libre, prendre contact avec moi), que nous avions décidé de consacrer à L’Anniversaire de la Salade.

Comment expliquer le succès du recueil (3 millions d’exemplaires, best seller immédiat d’une jeune inconnue, écrivant des tanka) ?

Piste : des mots simples, accessibles par tous, une intelligence sensible du détail mais surtout, à la façon de Sade, Norah Jones, ou Adele en musique contemporaine, l’accès au feu palpitant de la passion amoureuse chez une jeune femme. Un concentré de vie lumineux qui nous connecte nostalgiquement, avec envie, à nos « premières fois ».

Ces tanka fonctionnent quand ils sont illuminés de ce feu. Deviennent triviaux et banals quand ils en sont dépourvus (notamment dans la deuxième moitié du recueil).

Où l’on voit que le contenu du poème – le feu amoureux perçu du point de vue d’une jeune femme (Phèdre ! Roxane !) – est la clé, et non pas la forme, la subtilité sensible ou l’intelligence.

Le tanka cité (Samui-ne), n’est pourtant pas un poème d’amour.

Peut-on arriver à traduire un poème si court qui fait référence à une expérience – spécifiquement japonaise – sans connaître ce contexte japonais ? Si je n’avais pas passé plusieurs hivers au Japon, je n’aurais jamais pu comprendre ce poème. Sa force, sa profondeur, en quoi il est peut-être un symbole de la poésie japonaise toute entière.

Il fait froid en hiver au Japon. Pas plus froid qu’ailleurs. Mais comme pour différentes raisons (géographique, esthétique, philosophique, environnementale, économique, inertielle), les maisons ne sont pas isolées, on y a froid toute la journée, tout l’hiver. Au Japon, on ne chauffe que sommairement, et ponctuellement, le mètre carré autour de soi. Alors on a froid. Tout le monde a froid.

Dès que l’on croise quelqu’un, les premiers mots qui viennent sont donc toujours « il fait froid – n’est-ce pas –  » (avec une inflexion montante). Et la réponse est toujours la même : « il fait froid – n’est-ce pas - » (avec une inflexion descendante et traînante pour confirmer la froidure). Au passage, ceux qui auront passé un été à Kyôto savent qu’on substituera en juillet-août à cet échange son inverse : 熱いね, atsui ne, il fait chaud – n’est-ce pas -.

En quoi le poème de Tawara Machi est-il si important ? Ne fait-il pas qu’évoquer du pur phatique ?

「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
quand on dit « il fait froid – n’est-ce pas - » et que quelqu’un répond « il fait froid – n’est-ce pas - » : la chaleur

Les premiers temps au Japon, confronté à cet incessant échange trivial, un Occidental s’amuse, moque ou s’énerve. A quoi bon nommer l’évidence : oui il fait froid. La politesse en général l’emporte et on répond de la même façon qu’on répondrait à un bonjour : sans y penser. Le phatique c’est reconnaître l’existence d’un autre être humain dans son environnement et lui signifier que le canal de communication est ouvert.

Dans le « samui-ne », le Japonais ne nomme pas un état de l’environnement, le fait qu’il fait froid. Le coeur du message est dans le « ne », dans le question-tag (question refrain ? question répons ? question écho ?) : ね, ne, – n’est-ce pas -. Le – n’est-ce pas – crée un lien de connivence, un universel, dans la peine et la solitude partagée. Il ne valide pas l’existence d’un canal de communication ouvert, mais d’une communion sensible.

Parce qu’on est seul dans le langage au Japon.
En Occident, on parle de soi. Beaucoup. Les occasions sont nombreuses. On peut dire ses peines, ses désirs, ses tourments, ses souffrances, ses hontes, ses haines. S’exprimer sur ce registre n’est pas tabou, inconvenant.

La poésie occidentale fait précisément cela. On y déclame ses états d’âmes. On se doit même de les déclamer avec force, intensité, brillant, individualité (afin de viser la gloire et l’immortalité). Même sobre, ça clinque. Comme la chashitsu recouverte d’or de Hideyoshi. Même fine et élégante, si on la compare à une pièce à thé de Sen no Rikkyu, on ne peut pas s’empêcher de trouver cela pompier, vulgaire… bling-bling.

Au Japon, on ne parle pas de soi. Les deux mots clés structurant le rapport aux autres sont « Gambarimasu » (頑張る, persévérer, faire de son mieux) et « Gaman » (我慢, endurer, faire bonne figure). Le social inhibe l’intime dans le langage. Alors on y est seul. Le japonais, c’est l’expérience de la solitude, du silence : le Japonais est silentiaire.

Dans cette solitude, il fait froid. Il fait peine. Alors quand on croise quelqu’un, et que dans un bref échange de regard, on sait que l’autre partage ce froid, quand on sait qu’il partage cette peine, un lien de fraternité universelle se déploie, en double miroir, en double sourire, en joie, en chaleur douce et éternelle.

La poésie japonaise, au lieu de déclamer des états d’âmes, fait cela : elle tisse des liens dans l’instantané partagé des solitudes. Tous ses poèmes, si courts, si triviaux, sont des hugs invisibles. Des étincelles de sourire complice. Des unissons.

ね, ne


21 mai 2012

Les dix couleurs

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 4:20

Aoi Matsuri 2012 - 08

Parole du voir… fille de la ((Nécessité))

Je suis l’épouse du grand prêtre de l’Est. Une parfaite épouse aux yeux cernés par les cinq heures de mes nuits. Et puis je suis guérisseuse. En secret. Comme ma grande-tante. Je vois les couleurs dans les corps. Les bleus, les rouges, les jaunes. Les pêches bien juteuses aussi… Les couleurs sont parfois si fortes que je ne peux plus marcher dans la ville : trop de douleurs, trop de douleurs dans trop de vies. Alors je m’occupe du jardin, des enfants, des bois du temple, de mon mari. On dit de moi que je suis… gentille.


Le grand prêtre de l’Est, mon mari, est un sage. Je connais ses nuits. C’est un vrai sage. Pas un fragment de sage collé à un fragment de bête. Non, un sage entier. Sa couleur est douce, claire, uniforme. Même ceux qui ne voient pas les couleurs s’y apaisent.
Il n’est pas de ces religieux fourbes qui escamotent, le jour, leur dépendance aux signes de la puissance – les femmes, les drogues, l’argent. Ceux-là, je ne les juge pas : qui peut résister au bon quand il est trop facile ?
Mon époux n’a pas eu besoin de résister au facile. Il a continué à suivre ce qu’il a toujours été. Il n’a pas de mérite : il est physiquement malade s’il fait autrement. La sagesse serait-elle simplement l’hypersensibilité à la nausée ?
Les gens l’appellent « le juste ». Il est consulté en cas d’inharmonie dans la hiérarchie. Il se déplace, il écoute. Et met en mots le bon sens. Cela parait simple dans sa bouche. Mais je n’ai rencontré personne qui puisse parler comme lui.

Depuis hier les oiseaux sont revenus. Je n’ai plus l’habitude de leurs cinq notes. Ils en font trop à mon oreille. Trop joyeux. Trop fort. J’en suis certaine : ils ne voient pas les couleurs.

Des prêtres de la vallée aux pommiers ont écrit pour se plaindre. Ils ont mis dix ans pour rédiger la lettre. Et un an supplémentaire afin de déléguer l’un d’eux pour la porter. Il faut que l’affaire soit grave. Les pommes sont belles.

Dans le noir de la lune, après m’avoir aimé plus qu’à mon souffle, mon mari me prend dans ses bras, enserre ma taille. Je loge mon bassin contre le sien. Il me demande doucement à l’oreille : « … peux-tu te rendre à la vallée aux pommiers pour moi ? Les prêtres se plaignent de l’un des leurs : le prêtre du vieux prunier. Je me souviens de lui. J’ai besoin de tes yeux pour voir ce qui ne se montrera pas… »

Je fais la route avec le porteur du pli. Il est gris, tirant sur le jaune. Sa voix est fausse. Mais sa peur réelle : les villageois de la vallée, de toute la vallée, ne soutiennent plus leurs temples. Les prêtres ne meurent pas de faim bien sûr. Mais l’argent ne rentre plus dans les grands coffres en bois. Toutes les donations sont symboliques. Les temples abîmés par le trop long hiver de cette vallée commenceraient à tomber en ruine et les fonds manqueraient cruellement pour les restaurer. Les plaintifs ne mettent pas en avant leurs conditions personnelles. Mais la situation des temples. Et des statues des saints. J’ai appris à douter des belles paroles.

« Où va l’argent ? »
« Tous les villageois donnent désormais au prêtre du vieux prunier… »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il les guérit »

Les premiers temples que je visite sont sur le point de tomber. Les suivants aussi. Plusieurs toits n’ont plus leur chaume depuis six tempêtes. Je vois du gris, du jaune, j’entends du faux. Mais des peurs réelles. L’intérêt personnel des prêtres est en effet devenu secondaire : leur douleur inquiète à voir leur temple menacé est plus vive. Personne ne me dit du mal du vieux prunier. Les visites se terminent juste toutes par un flottant : « Puisse le grand prêtre de l’Est nous aider à trouver une solution… »

On m’accompagne chez le vieux prunier. Il sait que je viens. Je m’attends à voir un homme fort dans un environnement riche. Il me sourit tristement, avec vérité, de son visage chétif. Et s’excuse des conditions précaires de mon hébergement. Nous nous asseyons dans le jardin. Une jeune fille aveugle nous apporte une infusion de pin.
« Vous voyez les couleurs n’est-ce pas ? »
« Oui »
« Voyez-vous les pêches en moi ? »
« Oui »

Un râle épouvantable interrompt notre silence.
« Je reviens. Je lui ai promis de lui fermer les yeux ».

« Où va l’argent ? »
« Il va aux malades »
« Mais les temples ? »
« Le bois coupé est fait pour pourrir. Si les vivants ne prennent pas soin des vivants, qui le fera ? »

Je suis la vieille du vieux prunier.

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


2 mai 2012

Deux fois gou-a

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 6:38

Planches taillées à la hache pour un mur de restaurant kaiseki - 14

Parole du sceau… fille de la ((Nécessité))

Je suis né un bras en moins. Mes hanches difformes me font boiter. Comme un canard de la rivière.

Mon premier souvenir, c’est ce moment où je comprends que gou-a gou-a n’est pas un surnom gentil, mais une méchanceté que les enfants et les plus grands débagoulent sur moi pour se moquer.

C’est mon grand-père qui me l’explique. Je l’aime mon grand-père. Il a perdu un avant-bras. A la guerre. On se ressemble. Lui ne boite pas.

Quand je surprends, aujourd’hui où je traine, les conversations des normaux qui pleurnichent sur leur enfance – tous ont une raison de chigner – un rire silencieux, faux, vibre comme un charbon bien orange, dans ma gorge. Un seul jour de gou-a gou-a et ils comprendraient.

C’est pourtant moi, l’boiteux, que le tirage au sort désigne.

Dix gardes noirs, les plus beaux, les plus grands, viennent me chercher, à quatre heures du matin devant la cabane que je me suis construite avec des planches récupérées. Ma maison est aussi grande qu’une tente un soir de nuit d’orage.
L’officier, un vieux colonel, dépose dans ma main gauche unique le kimono noir et la clé.

Je marche, en leur centre, vers le cercle des vingt piliers.
J’y relève le citoyen de la veille qui m’accueille dans le temple avec un sourire moqueur et des yeux fatigués. Il me remet le sceau. J’alimente le feu selon l’usage puis m’assois à la place de l’officiant.
Pour vingt-quatre heures.

Le rôle du préfet des jours est d’apposer le sceau du juste sur les décisions de cour. Sans le sceau, les jugements ont le poids d’un duvet de canardeau. Gou-a, gou-a

Et c’est moi, l’clocheux, l’manchot, qui trône en noir, le jour du procès des généraux.

On m’ignore. Le préfet est toujours ignoré. C’est un élément du décorum. Plus invisible encore lors des procès sombres où les riches de l’ordre et les riches de la réforme s’affrontent dans la brutalité sans risque de leurs bagarres d’enfants.

Trois semaines auparavant, les généraux sont revenus, vainqueurs, d’une bataille impossible à gagner. Ils sont revenus sans les morts : l’incendie ravageant la vallée des Ours ne leur a pas permis de ramasser les corps. Alors on les juge, le jour de la fête des fils, pour un crime qu’ils ne pouvaient pas éviter : exposer les âmes des héritiers à la rôde sans-fin faute d’avoir pu honorer leurs cendres dans les formes rituelles.

Les partisans de l’ordre font défiler des pères aux larmes sèches et brillantes. Leurs tribuns savent qu’ils ont enfin un levier pour renverser l’alliance. Certains sont sincères. Ils ont perdu un fils dans la vallée. Un oncle. Un ami. Ils sont terrifiés pour leur karma.
Chacun sait pourtant dans l’assistance que l’enjeu n’est ni la douleur des vivants ni celle des errants. Mais l’après-guerre. L’avenir des fiefs et des allégeances : le pouvoir.
Pour démontrer sa force et marquer les esprits le parti de l’ordre demande la mort des généraux.
Par éviscération honorable. Et avec tous nos remerciements.

Les avocats ont beau évoquer la victoire impossible, l’avantage stratégique gagné pour au moins deux moissons. Ils ont beau rappeler que chaque officier supérieur laisse un fils ou un frère dans les flammes de la vallée.
Le jury vote. Et pour tenter d’apaiser – le jour des enfants – la peine des parents qui les regardent, le jury choisit l’injuste.

On me présente le parchemin de la sentence. Du doigt, l’emplacement pour le sceau. Que je tiens dans ma main gauche unique.

Gou-a gou-a
Je ne commettrai pas l’injuste.
Demain, ils me jetteront des pierres et détruiront ma maison.
Demain, le préfet apposera son sceau et les généraux mourront.

Mais moi, l’boiteux, l’clocheux, l’gou-a gou-a : ici et maintenant je ne commettrai pas l’injuste.

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


1 mai 2012

Atelier Poésie, mardi 1 mai 2012, Yoshida Yama, 14h : les femmes en poésie

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 10:24

Jouer avec les sakura du tokonoma avant de les jeter - 06

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

*

Exceptionnellement, nous ne sommes pas partis d’un texte lors de cette séance. Mais d’une question en feuilletant des recueils de référence : pourquoi si on ouvre une anthologie de la poésie française ne trouve-t-on en général que deux femmes (Louise Labbé, Marceline Desbordes-Valmore) et des vers un brin Harlequin et non de première catégorie (« Tant que mes yeux pourront larmes épandre », « j’ai voulu ce matin te rapporter des roses ») alors que la littérature japonaise célèbre les vers profonds de ses innombrables femmes poètes ?

Quelques pistes que nous avons abordées :

- Histoire politique et histoire littéraire : la durée des périodes précieuses de cour (Précieuses ridicules de Molière / Shikibu – Shonagon).

- Histoire politique et histoire du sujet : Lumières, révolutions, affirmation du sujet / trauma des guerres d’Opium et sacrifice de la génération des intellectuels sous Meiji pour éviter les troubles sociaux et l’asservissement à l’Occident façon scénario chinois (cf. « Au temps de Botchan » de Taniguchi).

- La figure du prophète du dieu unique et la figure fondatrice d’Homère pour l’Occidental désenchanté : pour un homme qui n’a pas pour lui l’expérience de l’enfantement (argument valide ou lieu commun fumiste ?), laisser sa trace comme un « Immortel » par un texte : nécessité d’affirmer un inédit, un spécifique. A comparer avec le ka-chô-fû-getsu (花鳥風月, fleur-oiseau-vents-lune) et les variations infinies sur le même de la poésie asiatique qui est moins affirmation d’une individualité qu’effacement d’un je dans un instant, dans un hors-temps, communion dans l’universel.
La voie sans issue de l’avant-garde depuis un siècle et demi.

- Tawara Machi et ce qui touche, de spécifiquement féminin, dans la poésie japonaise. Egalité, lutte et brouillage contemporain des identités sexuelles. Le féminin et le Japon.


8 avril 2012

Inde : photographies sans images

Filed under: Voyages — Stéphane Barbery @ 22:19

Photographies sans image

Jour – 365 (environs)

#autoportrait impossible, joie rarissime, Ella, Pierre Nadeau
Détail sur la commissure de mon sourire quand je découvre pour la première fois un Darjeeling first flush récent.

Jour – 15

#portrait, regard, détail
Le fonctionnaire du bureau des visas du consulat d’Inde à Osaka, me demande après réflexion de signer un ultime formulaire sur lequel, je m’engage, comme écrivain et photographe free-lance postulant pour un visa touriste, à ne rien écrire ni publier sur l’Inde à partir d’éléments de mon voyage. Je lève un sourcil. Un deuxième. Je regarde du coin de l’oeil le fonctionnaire qui me regarde du coin de l’oeil. Et je comprends qu’il me demande, qu’il me supplie de signer et de la boucler. Je comprends que si je parle du projet de photos à Darjeeling, je vais devoir remplir 15 nouveaux formulaires dont plusieurs devront être tamponnés et faxés d’Inde. Je signe. Et sors mon billet de 10 000 yens. Le prix déjà exorbitant du visa touriste.
Photographie de la milliseconde où son coin d’oeil plonge vers le bas pour signifier : signe.

Jour 1

#portrait, postures
Série de postures de nonchalance forcée – dans les chromatiques de la soumission (angles épaules / cou; bassin et épaules en avant pour les hommes, menton trop haut, hyperlaxie de façade).
Nonchalance qui vacille affolée entre les champs opposés du dipôle supérieur/inférieur.
Supériorité du décolonisé chez lui. Fier de tout ce qu’il a de beau. Superbe et vanité.
Infériorité de l’ex-colonisé qui cherche dans la pupille du blanc son ancien maître. Terreur, cou offert du subjugué.

#genre, viril, capture
Photos de l’écran du voisin dans l’avion. Chorégraphies de mouvements de bassin en rut. La posture virile des moustachus.

#les voies du chaos
Série de Monsieur Tati, en chemise blanche, à vélo, la nuit. Bien droit dans le chaos.
Des hommes, indifférents, au milieu d’une chaussée large où la notion de voies a autant de sens que dans le cours d’une rivière polluée.

#Imprégnants
Un bras d’homme, peau sombre émergent de sa chemisette blanche. Pour l’odeur âcre de la transpiration de certains hommes bruns.
Un rétroviseur et ses breloques. Pour l’odeur sucrée écoeurante des parfums d’ambiance de taxi indien
Un éclat violet surpris au loin. Pour l’odeur de la fumée de soudure de complexes en construction, à 10h du soir, au sortir de l’aéroport.

#Nadar/Nagra, viril
Série de paumes et de doigts appuyant sur des klaxons. La violence enfantine, virile, des klaxons.

#parure
Les turbans. La beauté propre, pliée, ordonnée, médicale, des turbans.

#capture, glitch
La chambre 306. Au 4ème étage.

#capture
Capture d’écran d’un message envoyé aux amis : sorti l’appareil mais pas pu appuyer sur le bouton: éviter l’exotisme, le misérabilisme. Des photographies sans images comme solution ?

Jour 2

#transports
Les guirlandes de Noël au guidon des motos
Les croix gammées dessinées (au henné ?) sur le volant des voitures
Les autocollants de saints psychédélique (et barbus) sur le pare-brise des rickshaw
Les grips des rickshaw aussi pro et individualisés que ceux de joueurs de sports de raquette de classe internationale

#charte chromatique
Le mandarine, le turquoise, le fuchsia, le lie-de-vin. Et des fils qui brillent.

#capture, carnet
La saturation. Des sensations. Mais pas de l’humeur. Une hypomanie sensorielle.
Stabylobosser le monde.

#posture, alimentation
Série de jeunes femmes féminines, souriantes ondulantes, sans réserve mais sans élégance. Les mêmes quelques années plus tard. Grosses à trente ans.

#surprise
La saleté dans les lieux saints (détails : le sol de la mosquée Jama Maslid sur lequel on marche sans chaussure, l’eau de son bassin d’ablution)

#émotion des visages et des corps
Pas de tristesse. Mais pas de joie. Pas de sacrifice.
Série sur l’attente détachée, symbolisée par les vélotaxis attendant le client, endormis dans des positions improbables de bébés.

#sein, JLIP
Les seins des statues de femmes indiennes comme des planètes. De volley ball.

#vessies, lanternes, reliques
Les soi-disantes reliques de Bouddha, au – Musée – National.

#Président chinois, congrès défense
L’armée, la police partout. Balles (à blanc ?) bien présentes dans les chargeurs transparents insérés dans les fusils. Les détecteurs de métaux à l’entrée des hôtels.

#garde-chasse
Un garde devant une banque. Avec son fusil de chasse des années trente à double canon.

#prédation, justice sociale, feindre le méchant
Les professionnels qui ciblent les touristes. Se sentir une proie. Oscillant entre l’envie naturelle de sourire et de dire bonjour. Et la nécessité de se protéger, avant tout premier contact, des importuneurs qui vous suivent vingt minutes. Leur innocence impassible inquiétante sur le visage. Leur culpabilité aussi.

#détail, fleur, marbre, blanc, rouge
La beauté stupéfiante des petits bâtiments blancs du Red Fort. Détail sur les motifs végétaux sur les marbres.
Photoshoper pour imaginer ces lieux retrouvant, l’eau, la propreté, l’élégance. Sentir terriblement la réalité des aléas de civilisation.

#cruauté, déshonneur des hommes
Frissonner à la description de combats d’éléphant / lion pour le divertissement des puissants. Frissonner encore, au musée nationale, devant une peinture décrivant la scène.

#1l, parano
L’eau en bouteille. Très légèrement sucrée.
Détail sur les points scellés du bouchon. Que l’on apprend à vérifier.

#enfants, peur
Les enfants qui ont peur à côté de leur mère, dans les rickshaws
Détail sur leurs yeux. Et leurs mains.

#allo
La pauvreté partout. Mais le portable à l’oreille de tous. Série tous sexes, tous âges, toutes conditions.

#capture, note, calligraphie, grande théorie du tout
La confirmation de mon hypothèse sur les règles d’écriture comme structure de l’accès et de l’organisation du monde. L’absence d’asymétrie du kaisho est remplacé ici par l’exploration tropicale de la symétrie spirographique. La présence de courbes algorithmiques est à la fois fascinante à l’oeil et artificielle : il n’y pas la proximité naturelle du kanji. Trop de courbes. Pas d’arrêt, d’appui, de syncopes. Manque le vent. Le Ki.
En échange, comme motif assumé, la courbe, juste au dessus de l’os de la hanche d’une jolie femme. Façon dos de chat, de profil.
Une cédille pendue au plafond.

#analphabétisme
Il me faut 5 heures pour comprendre que si les taxi ne savent pas se repérer ni lire les plans, c’est parce qu’ils ne savent pas lire (en caractère romain ou bien pas lire du tout ?)
Détail : doigt qui cherche longuement, sans succès, sur la carte.

#animaux
Pas de vaches, deux magnifiques boeufs d’attelage mais des chiens. Beaux et paresseux.
Des oiseaux, nourris en masse. Une nuée de rapaces.
Des écureuils façon schtroumpfs gris téméraires.
Mais pas encore vu de chat.

#Michelin, autoportrait
Le restaurant de l’hôtel ne paie pas de mine.
Sans appétit, je commande un poulet tandoori et un rai à la menthe. Terrains connus.
Le plain roti (naam au blé complet) arrive trop cuit.
Mais le poulet et le rai ont une palette et une architecture de goûts raffinés, frais et précieux. Je souris face à mon assiette. Comme devant un détail dans un musée.
7/10. Et je me rends compte que le meilleur restaurant indien de Kyôto, qui surclasse déjà tous les autres indiens où je suis entré, est déclassé à 3. Alors que je lui donnais 4,5.
Détail de mon sourire satisfait en attendant l’ascenseur vers le quatrième étage.

Jour 3

#formule, capture
Sur un blog de Delhi, le titre d’une section de photos : poverty porn

#doux
Salle du petit déjeuner de l’hôtel : le matin, la lumière dans les arbres y est douce comme une mousseline Soleil et Céladon.

#cheveux longs
A son balcon, une femme sèche ses longs cheveux, sans séchoir, tête renversée, avec un mouvement circulaire technique de sa serviette

#pikapika
Des groupes de femmes et d’enfants en couleurs et breloques, allant prier au temple. Ambiance de carnaval.

#galaxie
Un homme cinquantenaire, digne, barbe grise, sans casque sur un scooter noir. Et entre les jambes, jusqu’au niveau du menton : un empilement de plateaux ouverts d’oeufs. Blancs

#paresseux destructeurs
Long mur d’un parc. Tous les 10 mètres, de nombreuses briques écroulées. Pour permettre à ceux qui veulent passer – là – d’enjamber plus facilement

#frisson
Les femmes innombrables assises sous la voie aérienne, de jeunes bébés dans les bras. Où les font-elles, leurs bébés ?

#licensed
- Licensed – refrigerated water trolley. Blanc, lettres bleues. Cabossés. Manoeuvrés par des rachtèques sombres.

#communication non verbale, pour tout dire sans rien dire, fuzzy
Le mouvement de tête droite-gauche-droite, légèrement vrillé pour signifier « je respecte ton droit à ne pas être importuné et ne pas me donner la pièce que je te réclame même silencieusement, mais t’es quand même un salaud de riche »

#body guardians
Un, deux, trois, quatre adolescents chétifs qui à tour de rôle s’approchent, le plus téméraire osant : « body guardians, sir ? »

#10 roupies
Une balayeuse prend la pose, longue, se plaçant parfaitement dans la perspective de la fontaine et du tombeau. Signifie d’un roulement de doigts qu’elle attend sa rémunération. Il n’y a personne. De façon discrète, je place 10 roupies dans sa main. Je n’ai pas fait 10 mètres, que le vieux en charge des canaux, vient récupérer le billet.

#fierté des attributs
Turban noir sur le crâne / foulard blanc sous la mâchoire noué, au dessus du turban, comme après un arrachement de dents de sagesse : pour protéger la barbe et la moustache en moto (pas par défaut de soin dentaire)

#chaos, flegme
Pas d’énervement dans le trafic fou. Mais où va la colère ?
L’Inde où la culture du « don’t give a shit » ?

#chiens, mouche tsé tsé
« des chiens aussi paresseux que des chats ».
Ca attrape la malaria, un chien ? Parce que sinon, ils l’ont tous
série

#ironie
« Keep distance » sur l’arrière des tuktuks

#capitale, expectative revisitée
Deux – minuscules – tea shops de Sunder Nagar.

#santé, publicité
Electric crematorium !
Plus loin : publicité pour clinique privée : « don’t fear MRI »

#orange maronnasse
les teintures partielles au henné de nombreux hommes mâtures

#leica
Un vieux en blanc qui soigne l’oeil d’un chien noir des rues, qui se laisse faire, confiant, au milieu de la circulation magma

#Gaston
Un motard shooté à l’adrénaline qui a fait installer un klaxon de voiture sur son engin

Jour 4

#t-shirt, portrait
Un unijambiste appuyé sur une branche. Se déplaçant en courant. Avec un t-shirt Superman

#oiseaux
Une mère de famille en sari remplit des écuelles d’eau sur l’espace du carrefour réservé aux pigeons. Nuée calme.

#chantier, portrait, femmes
Micro chantier de BTP. Sans machines. Parmi les hommes. Travaillant autant qu’eux. Des femmes en sari.

#vaches, Haddock
A la sortie de la ville, 4 premières vaches. En Inde, une vache morte : que devient-elle ?

#posture, avion
Des jambes de femmes, jeunes, épilées, un anneau au majeur du pied droit, une chaîne à la cheville gauche, vernis rouges : en l’air, 40 cm au dessus de l’appuie-tête du siège suivant.

#portrait, amoureux
Dans le restaurant coopérative de l’aéroport de Bagdogra, une soixantenaire, cheveux blancs relevés en chignon négligé, sari bordeaux, avec un port de reine – non dégénéré.

#enfants collés à la vitre
De dos, deux petits garçons bien toniques. Crânes rasés. Attendent leur grand-mère.

#craniologie
Série de têtes avec des traits mongoloïdes (yeux, nez, front), mais une forme de crâne rectangulaire.

#portrait, enfant
Un petit garçon fier de ses habits rouges à qui je cède mon siège et qui me regarde écrire mes photos sans image. Sage. Puis tête-à-claques après 2mn.

#ventilateur, accident, film d’horreur
Dans l’aéroport, les têtes des ventilateurs de plafond vacillent comme des roues sur le point de sortir de leur essieu

#détail, parure, femme
les bourrelets gras et cicatrisés des vieilles en sari

#portrait, femme, rumeur de coup
Les jeunes femmes en treillis militaires. Coquettes.

#détail, regard
les femmes aux grands yeux noirs qui appellent mes pupilles, les fixent et ne les lâchent pas

#Bagdogra, jeep, vers Darjeeling, jardins de thé, fin mars
Série de mille photos sur ces plaines recouvertes de théiers au vert tendre, apaisant, protégés par des arbres magnifiques qui n’ont pas encore leurs feuilles ombrantes

#portrait, cueilleuses, femmes, thé
Remontant après leur journée, des groupes d’une dizaine de cueilleuses, belles, asiatiques, maquillées, de l’or dans le nez. Qui ne semblent pas – cassées. Mais urbaines.

#jeep, route, montagne, glissement de terrain
Route cabossée. Un immense glissement de terrain

#gaffe, autoportrait
je trouve au premier Darjeeling de l’année que je bois un goût d’artichaud (foin chaud et doux). On m’explique alors que toute note végétale (parce qu’elle serait un signe de processus incomplet d’oxydation) est un défaut, un point négatif. Qu’un first flush est censé être fleuri. Un second flush, fruité.
J’ai apporté du thé vert japonais comme cadeau (notes végétales et marines exclusives)….

#chambre, manager, voyage dans le temps
Comme une chambre de missionnaire des années 50, dans une jungle tropicale.
Peinture blanche neuve. Figeant tous les gonds.
Détail sur les gros dominos électriques noirs apparents. Dans la salle de bain.

Jour 5

#lèvres blanches
La jeune fille sublime au teint si sombre qu’elle en a les lèvres blanches
Détail sur le dessin de ses lèvres

#photos avec images
Le but de ce voyage est de prendre des photos du monde du thé à Darjeeling en profitant de la chance incroyable de pouvoir suivre Kevin Gascoyne, professionnel du thé montréalais (www.camellia-sinensis.com), spécialiste de Darjeeling depuis plus de vingt ans. Je prends beaucoup de photos avec images des deux tea testings et des visites de la journée. Que je ne doublerai pas ici.
Photo de mon sac à photo orange, sur le siège arrière d’un van sans ceinture de sécurité sur des pistes où la ceinture de sécurité pourrait ne pas être totalement inutile.

#vers Darj’
Fin du festival de l’anniversaire de Rama, Femmes et filles coquettes, traits magnifiques, maquillées, peau régulièrement abîmée. Ambiance de Kermesse de lycée agricole. Bon enfant. Chacun sourit. Chacun rentre vers son village, longue file de marcheurs qui se poussent ce qu’il faut après avoir été klaxonné vigoureusement par les chauffeurs.
Des policiers autour d’un homme saoul torse nu qui aimerait se lever.
Les copains se tiennent par l’épaule pour marcher.

#GP, lord charismatique
Portrait de GP chez lui. Un Lord du thé Darj’. Traits népalais.
Portrait de sa femme. Une Lady.
Les reflets des objets de cristal sur la table basse dans la pièce sombre

#autoportrait, sourire niais
Détail du sourire niais, du plaisir pur, en dégustant le first flush Silimbong de GP. Du sucré sans sucre. Aérien, clair, tendre, précis, diffusant.
Je serai instruit plus tard du fait que personne n’a la chance de boire ce type de thé d’exception dans cet état, car il aura, après vente au marché de Calcutta et transport à l’étranger (les indiens n’en consomment pas), perdu de son bouquet pour gagner plus de corps.
Série sur le sourire qui me vient à chaque gorgée.

#autoportrait, perplexe
Lord GP a annoncé qu’il est un homme du second flush (moins de bouquet, goût plus affirmé, qualités à chercher dans le corps). Le dernier thé de la soirée est donc un second flush. Et je ne comprends pas : le thé que je bois m’apparaît comme au moins deux catégories en dessous du first flush pour dieux que j’ai encore en bouche, et dont la seule évocation repose sur mon visage un sourire niais d’amoureux. Pour accéder au second flush (d’exception) faut-il une initiation (comme au contrepoint pour jouir de Bach) ? Est-ce une question de personnalité (Bach / Chopin) ? D’âge ? De palais déformé par l’expertise et ne supportant pas la légèreté du délice ?
Détail de ma bouche qui se tord pour saisir l’incompréhensible, chercher la valeur.

#mythologie
Chambre qui n’est peut-être pas crassouille mais qui en a l’air. Du club des planteurs de thé (lieu de socialisation du samedi, avant le téléphone et la voiture).
Une meute de chiens de rue qui aboient toute la nuit.

Jour 6

#petits matins Darj’
Le premier chai du matin à 6h. Détail du bout de papier roulé bouchant le versoir de la théière sur le réchaud bricolé sur un fond de bidon d’huile.
300m plus loin, le second chai du matin. Détail sur le billet de 10 roupies.
Les gens de Darj’ dans la rue, pour leur marche rapide de mise en forme du matin. Atmosphère un brin martiale. Odeur de jasmin, singes gris, magnolia blanc. Vue couverte.

#planter’s club, p’tit déj
photographie du doigt du serveur mettant en route la hifi pour honorer notre arrivée : cd « best of Queens ». Portrait de son regard stupéfait et frustré quand nous lui demandons de baisser le volume.
Photographie absente du porridge commandé, qui n’arrivera jamais.

#cadeau espéré
GP me remet un paquet du first flush des dieux bu chez lui la veille. Sourire niais d’amoureux.

#enfants
série de salut militaire et soumis des enfants de cueilleurs de moins de 5 ans, quand ils voient passer le directeur de la plantation qui nous conduit.

#lutte des classes
l’attitude tendue, pas amicale, des cueilleuses sous leur parapluie multicolore les protégeant du soleil.

#sécheresse
l’absence de la pluie a fait baisser la production de près de 50 pour cent par rapport à l’année dernière. Encore deux semaines sans pluie et les plantes entreront en phase de torpeur pour se protéger. Inquiétude de tous les professionnels.

#pro
portrait de discussion de pros sur les plants (Chine, Assam, clones…), les variétés avec leurs avantages et leurs inconvénients (volume, goût, sensibilité aux maladies), leur répartition selon l’élévation, leur mélange dans un même espace, les nouvelles plantations

#odeur de la feuille de thé qui sèche
portrait des narines frissonnant de bonheur aux étages des grands plateaux soufflant de l’usine

#enfant, école, uniforme
série d’enfants de tous âges à la sortie d’école. Uniformes anglais. Cravate rouge. Jupe plissée. Ne cadre pas avec la poussière provoquée par la sécheresse. Ni avec les pistes de montagne sur lesquels ils marchent longuement.

#toy train, vapeur
Détail sur les pistons. Pour le bruit.

Jour 7

#ergonomie sonore
Couché avec la télé du voisin (capture de série B en hindi)
Réveillé dans la nuit par les batailles de chien de rue (noir et blanc flou)
Réveillé par la télé du voisin (capture de prêche évangéliste en hindi)

#yes sir
Portrait de visages impassibles et souriants alignant les « yes sir » sans rien comprendre aux questions les plus simples

#porridge
Les motifs de miel que je fais tomber de la petite cuillère dans mon porridge au goût made in britishy England

#matrone
Les yeux futés de la responsable de l’accueil du Planter’s club quand elle explique son calvaire a remplir les formulaires de visiteurs pour la police (passeport, photographie d’identité, détails…)

#cannot be unseen, survival of the fittest, territoire, heartbreaking
la mère du chiot, laid, qui hurle depuis ce matin, en spasme dans une mare de sang à l’arrière de l’hôtel. Elle aura tenu deux nuits…

#corde, front
série de porteurs, chargeant sur leur front des volumes et des charges déraisonnables. Leur pas lent pour les plus chargés (souvent les plus chétifs).

#autocollants
série d’autocollants de voiture (sur la même voiture et ayant pour le conducteur le même degré de mana) : un gourou, Bob Marley, Chelsea, Nike

#patibulaire, boss
série de visages fermés, antipathiques, arrogants, hostiles : le conducteur de la grosse jeep (« now you walk »), le manager d’un jardin de thé (« you’re not welcome »), deux responsables d’une usine de thé (silencieux).

#enfin la pluie, grêle
Après plusieurs mois d’absence, la pluie arrive enfin, de grosses gouttes, puis de la grêle, puis du continu, zébré d’éclair blanc.
Série de macro sur les feuilles de thé qui émettent un parfum de cosmétique.
Série moins esthétique, sur les effets d’absence de système d’évacuation décent et de ramassage de détritus dans les rues de Darjeeling

#soin, contraste
Série de photos contrastées entre le soin vestimentaire, l’apprêt des femmes (coquettes, maquillées) et des enfants dans leur uniforme scolaire (on pourrait se croire au Japon), et l’environnement (rues, extérieur des maisons) de bidonville.

#diner, bungalow, histoire
Portrait : Raymond Israel est l’un des 37 « last jews of Calcutta » (arrivés de Bagdad il y a 3 générations). Il est le tout récent manager, sans expérience dans le monde du thé, d’un jardin avec la charge spécifique de mettre en place un « resort » (quatre chambres) pour touristes dans le bungalow.

Jour 8

#brume blanche
Les vallées dans le grand blanc. Vue sur les jardins d’en face. Sur les grappes d’habitation. Absence de sensation de beauté ou de majesté.

#dos courbé
Les balais sans manche qui obligent leurs utilisateurs à se courber.

#bzz
Série sur les ustensiles qui servent à recouvrir les verres afin de les protéger des mouches
Série sur les assiettes retournées.

#tchou-tchou
Zoom sur des zone de la montagne en face d’où l’on peut entendre le sifflet du toy train se déplacer comme dans une maquette.

#masse
Grand-angle sur la vue derrière le bungalow où je me repose une journée (choix de ne pas rester dans la ville de Darjeeling comme c’était initialement prévu – sensation forte de malaise dans les villes pauvres, crainte des remugles d’après-pluie, trauma du chiot que je ne veux pas risquer entendre) : un bloc de montagne (massif du Kanchenjunga ?) qui, aujourd’hui, dans sa fumée bleue, fait se sentir petit sans susciter l’élévation.

#17h30
A 17h30 précise, des nuées de diptères légers et fragiles comme des jouets en plastique, nés de la pluie et du sol, font semblant de voler, porter par le souffle léger du frais, très haut dans le ciel, comme des pollens

#90
8 heures par jour, 1h de pause : 90 roupies
série de visages de travailleur dans les jardins. Aussi motivés que leur rémunération est motivante.

Jour 9

#arnaque, le ciel étoilé au-dessus de Kant
série sur le regard souriant de ceux qui demandent éhontément, cyniquement, déplaisamment, discourtoisement, effrontément, grossièrement, hardiment, impertinemment, impoliment, impudemment, inamicalement, incivilement, incongrûment, incorrectement, indélicatement, insolemment, irrespectueusement, irrévérencieusement, lestement, malhonnêtement, sans gêne : trop d’argent pour un service dont le prix est pourtant connu de chacun.
série suivante sur leur regard pendant qu’ils mentent.
autoportrait de la culpabilité du riche (c’est trop, mais ce n’est au fond pas si cher)

#hostile
Macro sur mon neutralisateur de piqures d’insectes (un bidule en plastique vert, qui crée une décharge électrique, que l’on applique sur la piqure pour modifier chimiquement les molécules : je ne m’en serai pas servi) qui déclenche le scan x-ray de bagages à l’aéroport de Bagdogra. La jolie opératrice suspecte un briquet (interdit). Nous mettrons cinq bonnes minutes (2 ouvertures de valise, 2 passages x-ray) avant d’identifier ce qui aurait pu être un « hostile ».

#honk, double-bind
Série sur les inscriptions à l’arrière des véhicules : « please horn ! » « Do not honk ! »

Jour 10

#capture, citation, poésie
Capture d’écran de mon ordinateur connecté à Delhi. Recherche pour trouver le nom de l’auteur de la citation faite par Aleem, la veille, dans l’ascenceur, à propos de la poésie : « A poem is never finished, only abandoned »… Paul Valery French critic & poet (1871 – 1945)  »

#amazone
Un petit chien blanc, propre, sage, dans les bras d’une femme en sari, sans casque, à l’arrière d’une moto, en amazone.

#la misère, photoshop
Marcher dans un bazar crasseux du vieux Delhi requiert de photoshoper en direct son accès au monde. Une photographie fidèle de ce qui accède à la conscience serait remplie de blanc. Pour avancer, on supprime l’insupportable, on le néglige, le banalise, transforme sa répugnance en norme admissible. La misère conduit à s’abstraire du monde, à ne plus avoir de rapport réaliste avec ce qui est. C’est l’expérience de la transe anesthésique continue : origine de la prégnance de la religion dans ces lieux (et pas simplement le besoin d’espoir et de dignité) ?
Série sur les regards qui ne voient pas. Et qui partagent des blancs du monde quand un intenable tente une effraction.

#Lingam
Je cherchais des vieux livres ou de belles calligraphies en hindi. On me conseille d’aller voir à Nai Sarak à l’ouest de Jama Masjid. Les micro-librairies ne vendent que des manuels informatiques ou d’ingénieurs en anglais. Déçu, j’entre dans une boutique sombre d’objets en métal. De mauvaise qualité. Recouvertes d’une épaisse couche de crasse. Je fais le tour. Sans rien trouver. Mais tombe sur une caisse de Lingam stones. Une semaine plus tôt à Sunder Nagar, on m’en avait proposés pour 31 000 roupies. Les pierres sont recouvertes d’une couche noire. Je demande un chiffon. Et polis patiemment chaque pierre pour en dévoiler le motif. Afin de sentir celles qui résonnent en moi. Ce sont des pierres. Lourdes. Je ne pourrai pas en rapporter plus de deux. Je comprends qu’il faut qu’elles soient suffisamment grandes pour avoir de la force. Mais pas trop. Je les imagine dans mon tokonoma. Et je comprends dans une fulgurance que les plus beaux chawans, les raku, sont des « manusi linga » (fait de main d’homme – et incorporant leur yoni) qui s’ignorent.
Détail sur mes mains noires.
2 pierres, 1000 roupies.

#God save the Queen
Macro sur les brownies chaud, dans son coulis de chocolat, de l’Imperial hotel. On doit servir les mêmes au paradis.

#Pratt
Série sur le personnel masculin de l’Imperial hotel. Costumes et postures dignes de pastels d’Hugo Pratt.

#servir Ariens, auto-Godwin
Dans la librairie du Central Cottage Industries Imporium, parmi les classiques indiens : Mein Kampf.

#dernier mensonge
Le taxi, que j’ai déjà pourtant gentiment surpayé, me réclame 400 roupies de plus pour dépassement de kilométrage (si nous avons fait dans la journée 30 kilomètres sur les 80 du forfait négocié, ce serait déjà bien surprenant).
Je termine ce voyage sur ce billet de 500 que je lui donne avec violence en lui ordonnant de garder la monnaie. Détail sur le billet sale.
Cet ultime échange me permet de comprendre pourquoi l’Inde, du moins celle à laquelle je peux accéder seul, en touriste, n’est pas aujourd’hui un lieu pour moi.
Puisque j’en ai l’opportunité, je choisis de ne pas être confronté au mensonge permanent. Froid. Malhonnête.
Puisque j’en ai le privilège, je choisis de ne pas me mettre dans des situations qui requièrent de déformer le réel pour ne pas être nauséeux devant les souffrances, les humiliations créées par la misère.
Puisque j’en ai la chance, je choisis d’éviter d’avoir à supporter l’insécurité, le sentiment d’être une proie, la vigilance permanente, l’impossibilité de me détendre, la nécessité d’avoir à planquer mes papiers et mon argent dans mon pantalon.
Puisque j’en ai la possibilité, je choisis d’éviter la violence chaotique, où l’on klaxonne à défaut de respecter la règle, où l’on passe au culot, au bluff, en anticipant que chacun en fera autant et en adaptant son comportement à cette anticipation.
Puisque j’en ai la responsabilité, je choisis de ne pas être placé en position d’ex-colon où l’on me donne du « sir » comme si j’étais un colonel potentiellement cruel de l’armée des Indes.
Puisque j’en ai le luxe, je choisis de ne pas me mettre en situation de fonctionner en paranoïaque de l’hygiène alimentaire et à considérer tout robinet, toute boisson, tout fruit, tout légume cru comme une menace potentielle et à trimballer une pharmacie de prévention garnie « au cas où ».

L’Inde que je pourrai aimer, celle des arts, du raffinement, de la sérénité par le corps, de l’exploration des saturations perceptives, de la sensualité, de la sagesse si profonde qu’on la retrouve partout, incroyablement vivante et forte dans mon environnement Kyôtoïte, est aujourd’hui totalement escamotée par l’injuste misère actuelle et ses monstres : le mensonge, l’irréel, la violence, l’excès. Qui n’ont rien à voir avec l’Inde. Qui n’ont d’ailleurs rien à voir avec qui que ce soit.

Alors honorer l’Inde et ses peuples en écoutant Kishori Amonkar; en prenant, chaque jour, le soin de ralentir ma respiration; en explorant ses grands textes; en laissant résonner en moi toutes les variations de vérité et de sens de la roue bouddhique et de ses origines plus anciennes; en souriant à la Lingam stone sur mon bureau. Qui me sourit en retour. Dans les effluves d’un Darjeeling first flush.


 
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