18 janvier 2012

L’accueil du préalable

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 12:53

Le Dong Shan

La version janséniste bourgeoise du mythe de la création artistique est simple :
L’art, c’est l’accueil de l’élection. Il y a des élus, les génies – prophètes de substitution d’un monde désenchanté.
Et la grâce n’est, comme les privilèges de classe, naturellement pas faite pour tous les hommes.

La version marxiste est simple :
L’art, c’est l’accueil de la guerre des classes, de la technique, des rapports de production.
L’artiste aliène ou libère.

La version freudienne est simple :
L’art, c’est l’accueil du désir, du moi, du sexuel.
L’artiste est un pervers réussi, même raté.

La version ado-démago consumériste post-68 est simple :
Il n’y a pas d’art, tout est art, tout se vaut, il faut tout accueillir.
Toutefois, les artistes les mieux vendus se doivent de posséder une villa à Hollywood et d’apparaître dans les pages croustillantes des journaux people.

La version scolastique est simple :
L’accueil d’une oeuvre requiert un doctorat d’histoire, de sémiotique et de chimie des matériaux.
L’artiste et son oeuvre ne sont que de purs objets à penser.

Un homme cultivé de notre temps est sommé de maîtriser toutes ces lectures. Et de s’en contenter. En reconnaissant par-devers lui qu’elles sont insatisfaisantes pour rendre compte de son émotion face à un chef d’oeuvre.

De ces différentes versions, la lecture qui prime encore aujourd’hui est la freudienne. L’oeuvre est toujours perçue, à la manière d’un dessin d’enfant, comme le reflet égologique de l’artiste. Si elle plait, c’est qu’elle serait aussi un miroir, un reflet identitaire du spectateur.
L’oeuvre, c’est le moi.
L’art, Narcisse.

Certes, nous cherchons des miroirs. De grands frères d’âmes. Pour nous sentir moins seuls. Pour relancer régulièrement notre goût à vivre dans notre époque de nantis sans idéal, de nantis que la sécurité sociale libère du réseau de la famille et du village pour mieux nous ennoyer dans la réclusion.

J’évoquerai dans ce qui suit une autre lecture, non exclusive. Une lecture qui serait elle-aussi miroir psychologique mais qui ne serait pas miroir du moi. Une lecture non pas narcissique mais gnoséologique.
Prenez votre respiration : l’art comme accueil des processus non instantanés de mise en forme de notre accès au monde. L’art comme accueil du traitement informationnel préalable. Non pas l’accueil de la conscience comme subjectivité, ego, mais accueil des états préconscients comme faculté de connaître, percipio.

Je tiens à insister sur le fait que cette lecture ne vise pas à remplacer les autres, certaines, essentielles. Mais à éclairer un aspect que je n’ai pas vu traiter ailleurs.

Le mot gnoséologie m’autorise un clin d’oeil tendre à mes années de philosophie.

Lire, étudiant, en les annotant, l’intégralité des trois Critiques de Kant laisse des traces. La première Critique, cathédrale rococo folle et sublime, assoit l’idée que ce qui arrive à notre flux de conscience est le résultat d’un traitement, de l’application d’un ensemble de filtres, de lunettes, que Kant, comme c’est la tradition en philosophie, baptise d’un mot pseudo-technique compliqué pour masquer son bluff : « transcendantal ». Pour les kantiens, le monde tel que nous le connaissons serait – aussi – en partie l’oeuvre d’une part de nous même. Il serait organisé, mis en forme, ordonné par des grilles spécifiques préalables (l’espace, le temps, les catégories de l’entendement). Nous ne saisirions que des « phénomènes », c’est-à-dire un flux de données postérieur à leur traitement « transcendantal »; jamais les choses en soi.

Kant, horrifié par l’absence de certitudes du monde décrit par les philosophes empiristes de son temps, tentait, par ce dispositif, de trouver une solution élégante mais qui masque toute son artificialité derrière un jargon effarouchant, à la question princeps et au combien angoissante de la causalité : le monde doit être régi par la chaine incassable des effets et des causes pour que le discours de la science soit certain, pour que nous ne soyons pas exposés au risque du délire. Mais l’être humain doit simultanément pouvoir échapper à cette chaîne, afin de pouvoir être considéré comme responsable de ses actes : dans un état identique du monde, un criminel doit être considéré comme ayant pu pouvoir agir autrement qu’il ne l’a fait.

L’astuce kantienne pour trouver une solution à cette double contrainte consiste à poser que la causalité est un filtre transcendantal, une paire de lunettes de soleil teintées. Quand la science découvre des lois, elle ne ferait véritablement que redécouvrir ce qu’elle a elle-même organisé (la teinte des lunettes) en mettant en forme les données qu’elle reçoit. Mais, selon Kant, l’être humain, qui se perçoit toujours lui-même – après – le filtre transcendantal, est aussi un être en soi, pré-transcendantal, qui par conséquent, précède la causalité et peut donc être considéré comme responsable de ses actes, même si dans le monde phénoménal, celui qu’on voit derrière les lunettes, il est tout aussi prédictible et causalement déterminé qu’une éclipse de lune.

On voit bien l’arbitraire et l’artificialité du système. D’abord parce que rien ne le prouve, rien ne le fonde, il est aussi magiquement auto-proclamatoire qu’un discours religieux. Ensuite parce que lorsqu’on distingue deux structures de réalité, il faut à tout le moins expliquer comment et pourquoi elles sont compatibles, comment et pourquoi elles peuvent s’appliquer l’une à l’autre. Enfin parce que je n’ai pas le souvenir que Kant explique véritablement comment s’opère cette mise en forme du monde par le transcendantal (je mets au défi les spécialistes de trouver dans les deux versions du « schématisme », le passage de la Critique où Kant est censé rendre compte de ce détail qui tient tout, une explication de quoi que ce soit).

Quand je pense que j’ai passé une année entière sur ces sutras en sanskrit alors que je croyais sincèrement, compte tenu de l’aura de légitimité que continue d’avoir Kant, trouver des réponses sérieuses aux questions philosophiques les plus profondes, je me sens encore tout enfariné.

[Aparté sur l'accueil des philosophes : la fonction d'un philosophe, est-ce de produire du concept, ou bien, de vivre sagement des jours heureux, diffuser sérénité et joie autour de soi, autrement dit, la bienveillance, l'accueil ? La façon dont un philosophe accueille ou non dans sa pensée donne assurément des indices sur son rapport à la sagesse. Si Kant accueille sans nul doute le sublime en lui et en un sens le partage, j'ai toujours eu le sentiment en le lisant qu'il était pour le reste sur le registre d'un avocat tentant de faire acquitter un coupable par des effets délibérés de manches, le bluff technique et l'effroi de l'avalanche : anti-accueil systématisé, rationalisant]

Deux siècles après Kant, dans un monde où regardant très affectueusement les singes, nous commençons, grâce à l’imagerie cérébrale, à comprendre les bizarreries cognitives et comportementales des traumatisés crâniens, la question de la faculté de connaître se pose de façon différente. La question du transcendantal peut être laissée avec empathie aux métaphysiciens, scolastes historiens-cabalistes de notre temps qui devraient, par souci d’éthique, avoir la noblesse de financer leur passe-temps sur fonds privés. J’ajouterai également que ces personnes censées éprises de vérité ne devraient pas laisser des esprits jeunes et motivés gâcher du temps sur un point technique obsolète d’histoire de la pensée, fut-il intellectuellement intéressant, alors que ce moment disponible précieux pourrait être consacré à l’avancée de la même question dans le contexte de l’actualité des résultats scientifiques pluridisciplinaires contemporains.

Reste cette idée devenue triviale quand on a eu une enfance informée par des documentaires animaliers sur la vision des mouches, lorsqu’on a eu une adolescence divertie par des jeux vidéos où il est requis de viser en mode vision nocturne : ce que nous percevons est bel et bien filtré, nos sens et la mise en forme des données par le cerveau, forment bien un processus organisationnel, séquentiel, dont les neurosciences tentent de rendre compte par une gnoséologie qui ne serait plus mythologique comme celle des philosophes, mais modélisable, falsifiable.

J’ai beau avoir lu un peu sur le sujet il y a quelques années lorsque je réfléchissais, en thérapeute, à la question de la dissociation, ce qui suit se situe de façon assumée du côté de l’intuition de l’ignorant, pas de celui du scientifique informé.

La « conscience » et la compréhension de ses mécanismes est le sujet idéologique par excellence qui sert de fondation, de justification, aux conduites individuelles et collectives les plus antagonistes.

Si vous ne vous êtes pas encore remis de la blessure narcissique darwinienne, alors la conscience est pour vous l’âme éveillée, bien ronde, bien homogène, libre, responsable, bulle immatérielle sous le regard de Dieu. Vous êtes libéral, votez à droite, êtes fier du patrimoine que vous avez acquis par votre travail méritant, et êtes partisan du châtiment des méchants.

Si vous acceptez que la Terre soit une poussière périphérique, l’homo sapiens sapiens, un véhicule temporaire de gènes qui continueront à se déployer sans lui, si vous voyez dans l’inconscient et la structure sociale, les sources de votre statut, de vos dépressions et de vos fantasmes, alors la conscience est pour vous comme les reflets du soleil sur la mer : une illusion secondaire hétérogène, déterminée, tragique. Vous votez à gauche au deuxième tour, êtes plutôt pour la fin de la prohibition du cannabis, sensible à l’argument de l’enfance malheureuse du criminel, et trouvez normal d’être couvert par la sécurité sociale compte tenu de toutes les injustices qui vous sont faites par les multinationales et les patrons.

Ces caricatures sont présentes comme toile de fond de tout débat gnoséologique, de toute hypothèse sur la façon dont fonctionne notre accès au monde.

L’héritage philosophique et chrétien de la culture occidentale nous conduit à percevoir candidement la conscience comme une boule de lumière, comme une âme qui accède immédiatement au monde tel qu’il est.

Mais la version plus élaborée kantienne et ses répliques phénoménologiques, réservées à une poignée de clercs, puis la prise en considération de deux siècles de résultats scientifiques en biologie, psychologie et neurosciences, amènent également à appréhender la conscience comme un simple état de contrôle de haut niveau qui vient après une multitude d’étapes de traitement de signal effectuées par des structures de bas-niveau qui, la plupart du temps, échappent à la conscience.

Dans notre expérience du quotidien, notre « conscience » ne veut pas croire en l’existence d’un traitement préalable de ce qui arrive jusqu’à elle.

Nous tournons le robinet et l’eau potable coule magiquement. Nous buvons sans nous représenter un seul instant les générations de génies et d’artisans, les inventeurs de colle pour tuyaux plastique et les machines qui les conditionnent, la vie des poissons moniteurs dans les usines de traitement, les foreuses de captages et les pompes redondantes informatisées alimentées par des centrales nucléaires, qui permettent à l’eau de couler.

Nous sommes juste honteux de notre ignorance quand un incident nous conduit à appeler le plombier. Honteux. Et vite oublieux. L’eau coule, cela nous suffit, cela nous va.

La théorie, schématique, selon laquelle la conscience n’est qu’un état de monitoring de haut niveau chapeautant un traitement de l’information préalable multiforme spécialisé de bas niveau est comme toute hypothèse débattue.

J’aime pourtant ce modèle car il me permet de mettre du sens, des mots, sur certaines de mes expériences.

Il permet notamment d’avancer sur la compréhension d’expériences que l’on a depuis plus de deux siècles énormément de mal à nommer et à penser en Europe. Je veux parler ici de tout ce qui a trait à l’hypnose, à la transe, ou à ce que l’on nomme plus récemment, les états modifiés de conscience.

Grosso modo, deux écoles s’affrontent pour ce qui est des phénomènes tombant sous ce registre :
Certains, dont je suis, voient dans ces phénomènes, des modulations d’état neurophysiologiques spécifiques, universels même si leurs modes d’expressions sont mis en forme par un imaginaire social à chaque fois particulier.
D’autres, avec des arguments pertinents, proposent que l’hypnose n’existe pas, qu’il ne s’agit que de jeux de scripts sociaux, à chaque fois spécifiques à un contexte et une époque, orchestrés par une conscience qui fait semblant de s’oublier.

Plusieurs strates d’histoire culturelle expliquent selon moi pourquoi l’Occident pourrait refouler l’existence des états modifiés de conscience.

La chrétienté d’abord, obnubilée par son péché originel, est terrifiée à l’idée d’un évanouissement de la conscience morale et l’émergence d’une pulsion incontrôlée qui serait la porte du mal tentateur, de la sorcellerie diabolique et païenne que l’on a le devoir d’évangéliser pour plaire à Dieu.

L’européocentrisme ensuite, et sa science en blouse blanche, ne voient dans la transe que l’expression de la barbarie primitive, inculte, vaudou, que l’on a le devoir de coloniser pour la sauver, au nom des lumières, de sa quasi-animalité.

La psychologie du vieux continent enfin, qui aurait pu s’intéresser à ses questions mais qui ne l’a pas fait pour avoir été dominée au vingtième siècle par la psychanalyse, école qui a ancré la mythologie de sa fondation sur son rejet soit disant scientifique d’une hypnose qui thérapeutiquement ne marcherait pas et qui moralement aliénerait les individus. Ceux qui ont voulu explorer l’hypnose au dernier siècle ont donc été considérés comme étant dans le faux, l’incompétence, voire des dangers publics à visée sectaire.

Qui voudrait donc dans ce triple contexte arpenter avec curiosité ce qui est assurément une nuisance inculte, des vapeurs intoxicantes et néfastes de l’arriération et de l’erreur ? Peut-être des hippies exprimant par là leur rébellion adolescente sous l’influence de drogues psychotropes : ceux-là, sales et barbus, de retour de Katmandou, prêtent à sourire; ils sont inoffensifs. Peut-être des magiciens de foire : tout divertissement est bon à prendre et on sait qu’il y a toujours un truc pour expliquer l’improbable. Mais vraiment, non vraiment : pas un adulte sérieux.

Voilà, en la caricaturant, la toile de fond de l’exploration des états modifiés de conscience pour un français correctement éduqué au début du 21ème siècle.

Quel est le rapport entre le préalable gnoséologique (les processus de construction des représentations qui arrivent à la conscience), la bien mal nommée hypnose et l’art ?

Mon impression – j’assume le statut de ce mot – est qu’un chef d’oeuvre modifie notre état de conscience, déconnecte, court-circuite notre contrôle réflexif lent, discret, séquentiel, sémantique, lexicalisé, de haut niveau, pour nous faire accéder au flux continu, rapide, cynesthésique, émotionnel, analogique, animal que nous ignorons ordinairement.

D’autres expériences au quotidien nous permettent de nous connecter à ce flux : la sexualité, l’érotisme sain; le sport quand notre corps entre dans une phase de résistance en plateau; l’entrée et la sortie du sommeil; nos états de rêverie diurne, ceux de nos jeux d’enfants mais aussi ceux dans lesquels nous nous échappons lors de l’accomplissement de tâches répétitives.

La majorité d’entre nous connaissons donc bien ces états, naturels, rythmant nos jours. La culture occidentale, pour les raisons déjà évoquées, n’a pourtant de cesse de les dévaloriser, d’en avoir peur. Automates obéissants à notre instruction, nous les refoulons, ne leur prêtons aucune attention car on nous a fait avoir honte de nous comporter comme des petiots, comme des animaux. Alors pourtant que nous restons des primates mal dégrossis.

Pré-verbal, pré-réflexif, cet état modifié de conscience n’est porteur d’aucune signification. Il est l’anti-monde des intellectuels, des philosophes, des scolastes. Il les fait taire. On comprend alors pourquoi il leur déplait, pourquoi par définition ils ne peuvent pas en rendre compte quoiqu’ils soient sommés de le faire : il les met en échec. Il met en échec leur maîtrise des concepts, leur agilité avec les mots.
Mes pensées vont ici à tous les élèves sensibles sommés de réaliser l’impossible et la trahison : le commentaire d’une oeuvre…

Se départir des mots. Un grand écrivain (ou un grand maître zen rinzaï) est celui qui, dans cet état modifié de conscience, mésuse, transmute, sculpte la matière du langage pour produire un objet qui initiera une transe et photographiera une variation de cet état.
Mais l’art le plus grand ne fonctionne-t-il pas plus intensément hors lexique et hors syntaxe ? Ce servir du langage pour le faire disparaître est à la fois virtuose, admirable et simultanément un gaspillage inélégant de ressources pour rendre compte de l’infra-verbal.

Les grandes oeuvres font cela : elles sidèrent, comme un serpent inattendu sur un chemin, déconnectent en nous notre conscience-bon-père-de-famille, et nous proposent de jouer, avec un motif de sensations et d’émotions, dans le flow allégorique superfluide, non sémantisé, de notre percipio.

Voilà la double dimension, non exclusive, de l’art que je tente de circonscrire : mise en transe (entrée dans le préalable) et proposition d’un motif avec lequel jouer (dans le préalable).

Dans le préalable cette sensation de jeu est importante. Je ne parle pas du jeu-distraction ou du jeu-broutille mais de la conséquence de sa nature superfluide : il y a en lui, du fait de la multiplicité des liens potentiels, des connexions et des formes repérables, des libertés, des possibles, où les synesthésies se répondent : du jeu. Pas de point fixe assigné mais un défilement continu, labile, pour tenter d’identifier du semblable dans le différent.

Ce processus de repérage et de mise en lien peut être neutre, objectif, purement perceptif, ou chargé émotionellement. Une représentation est en effet rarement seulement sensorielle. Elle est porteuse d’un affect (positif ou négatif, d’intensité variable) construit sur la base de nos expériences passées (individuelles ou socialement normées), sur la base de notre ressenti corporel actuel en contexte, sur les retours de nos besoins physiologiques et de notre câblage comportementale biologique issu de millions d’années d’évolution. Cet affect induit une orientation, un désir, un intérêt ou une répulsion, qui dynamise, vectorialise notre jeu avec la représentation. A la manière d’une pierre précieuse que l’on manipulerait finement devant soi pour trouver l’angle où le soleil l’illumine parfaitement.

Je me surprends ici à retrouver le vocabulaire d’une personne qui a beaucoup compté pour moi – qui m’a accueilli – et dont l’exigence de pensée libre, alpine (façon solo hivernal de face nord), exhaustive autant que faire se peut, authentique à la première personne du singulier, continue d’inspirer mes jours : Cornelius Castoriadis, ses textes, mes rencontres avec lui, m’ont formé intellectuellement. Je ne me suis jamais vraiment retrouvé dans son goût pour le pancrace, la pensée le poing levé. Et je me suis éloigné du coeur de ses thèses après avoir découvert Spinoza (la joie plus saine que la lutte, l’accueil serein et souriant), après avoir accepté que l’idée d’une création ex nihilo, le surgissement dans le monde de formes indéductibles, était tout simplement pour moi irreprésentable. Ce moment de révélation et de bascule dans mon parcours, nous l’avons vécu tous les deux tristement, car il ne pouvait passer que pour une ingratitude alors que nous étions si proches. Les accueils parfois prennent fin…

Castoriadis, dans le contexte de la psychanalyse française des années 60 et 70, ne pouvait pas s’intéresser, avec bienveillance, aux états modifiés de conscience. Pourtant, ce qu’il nomme magma psychique (de représentations, d’affect et de désir), ce n’est ni plus ni moins que cela. C’est l’intuition du préalable.
Le magma, c’est ce préalable où la représentation se forme, trouve son affect, se connecte à notre réseau désirant interne.

Le préalable est un magma. L’art nous y plonge.
Joyeusement.
Car la grande oeuvre nous fait éprouver une joie spinoziste lorsqu’elle nous propose une forme, nouvelle, inexistante auparavant, nous permettant d’étiqueter un motif du préalable qui n’avait pas de signifiant et qu’on voyait fuir avec frustration faute de pouvoir le saisir.

Sourire aux métamorphoses des nuages. Se perdre dans les flammes d’un feu de bois, dans les vagues. Dans les volutes de l’encens. Voilà un gimmick du préalable.

Ce qui pourrait le caractériser, c’est ce plaisir de l’évolution, du fondu enchaîné, du morphing. C’est sans doute pourquoi toutes les musiques reposant sur la modulation, la variation, résonnent si fortement en nous. Elles en proposent un reflet. Elles en sont un miroir.

Remarquons à quel point il n’y a rien d’égologique, de freudien, dans cette expérience esthétique. C’est dans ces expériences-là que je repère à son intensité la plus forte ce que j’annonçais au début de ce texte : l’art comme accueil gnoséologique, l’art comme accueil du percipio.

Notons aussi qu’un objet se déployant dans le temps n’est pas requis pour faire résonner en nous ce vécu : nul impératif de Bach, Ella, ou Kishori Amonkar; une terre cuite de Rodin, une épaule de Rubens, un Raku, nous connectent – aussi – au préalable.

Outre le plaisir qu’on prend dans la modulation, la joie ressentie dans l’accueil du percipio est liée à la manipulation.
Le préalable n’est pas passif. Il engage l’activité du corps, de tout le corps – même immobile mais activé par nos neurones miroirs – dans ses explorations kinesthésiques, sensorielles.

Dans notre accueil du préalable, on tripote, mâchouille, esquisse, improvise, caresse, frotte, tâtonne, shuffle, chantonne, onomatopise, gribouille, brouillonne, tetris, renifle.

L’accueil du préalable, c’est notre salive sur un tableau d’éveil pour bébés.

L’art c’est l’éveil.

L’art, c’est l’accueil.


12 janvier 2012

Les paillettes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 21:00

Tombeau de Mr Meliton

Le renard ne s’enfonce pas
dans la poudreuse

Le beau renard à la queue blanche
a trop faim
est trop maigre
a trop froid

pour s’enfoncer dans l’eau blanche

Il flotte sur la neige
la renifle
inquiet

Je m’approche
Il a trop froid pour fuir
Je lui offre un Dong Shan
Il lape la deuxième eau

Je me penche vers lui
pose mon front
contre son front
pose mes mains
derrière son cou
frotte mes joues
contre les siennes

me recule
le regarde dans les yeux
me recule
regarde son visage

Je t’ai encore mis des paillettes
mon chéri


11 janvier 2012

Mamie Galette

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:26

"Le silence après la pluie, c'est encore de la pluie"

Avec mes petits yeux, je n’arrive pas à retrouver la tâche de confiture de mirabelle sur le parquet.
Je sais que j’ai fait tomber le bout de ma biscotte par là en allant décrocher le téléphone
- une gentille fille avec un accent pas français me propose un devis gratuit pour des panneaux solaires -

Par là, mais où ?
Je n’ai pas envie que mes chaussons collent.

Croutch

+

J’ai six ans et je suis en colère contre le soleil.
Je dis à Mamie Galette
le soleil, il est trop injuste.
Il vient toujours trop tard chez nous
Il part toujours trop tôt

Mamie Galette, son visage, il ne bouge jamais.
On entend juste parfois dans sa voix
quelque chose qui bouge
alors je fais les grands yeux pour voir ce qui bouge.

Quand elle est en colère,
comme quand j’ai cassé le couvercle de la soupière,
elle parle très vite.
Alors je fais les petits yeux pour ne pas entendre.

Mamie Galette,
pour le soleil, elle me répond.
C’est pas le Soleil.
C’est ces chiennes de montagnes.

J’ouvre grand les yeux.

+

On vit dans l’ombre.
Sauf de onze heures à trois heures.
On est de la vallée.
Pas de la montagne,
de la vallée.

Les hommes y montent, en montagne.
Pour travailler pour ceux qui vivent plus haut.
Les hommes, y voient le soleil.

Les femmes,
elles s’occupent dans l’ombre,
elles s’occupent de l’ombre.

Les vêtements des hommes sont propres.

+

Les petits m’appellent mamie galette.
Je pense à la mienne.
A ma mamie galette.
Mon visage ne bouge plus.
Je reviens du boulanger.
Je traverse le pont.
La galette dans mes deux mains
Je marche doucement
pour ne pas glisser
sur les plaques de glace grise
- comme l’année dernière

La couronne en carton doré sur la boîte
réfléchit cette carne d’ombre

Le coeur y est


10 janvier 2012

La coulée

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 12:52

Les états de l'eau

Je n’aime pas enseigner.
Dans la vraie vie, je suis plombier
pas prof.
Dans la fausse vie de l’hiver
j’enseigne.
J’aime pas. Je sais pas faire.

J’aime pas enseigner aux chiards
J’aime pas enseigner à leurs parents.

J’aime pas avoir froid.
J’aime pas le bruit des tire-fesses.
J’aime pas attendre.
La lenteur des tire-fesses pour débutants.
J’aime pas faire semblant de faire la conversation.
J’aime pas faire semblant d’être gentil.

Moi j’aime les tuyaux.
J’aime connecter les tuyaux.
Les mains sales, le nez qui a l’impression d’être sale
ça ne me gène pas.
Je préfère ça au blanc.

Je n’aime pas les mots
Je n’aime pas parler
J’aime quand ça coule
les mots ça coule pas.

J’enseigne le snowboard
aux adultes
ça coule pas.
Je voudrais leur mettre de l’acide dans le crâne
dissoudre le bouchon de leur peur
à ceux qui ont assez d’argent pour se payer des cours
déboucher, à la pression, leurs corps
qui coulent pas
qui tombent
qui se font mal

Ca me fait mal
quand ils ont mal.
Leur douleur, elle coule dans mon corps.
Quand ils tombent
je suis plus sonné qu’eux.

Je la stocke.
Je l’ai toujours stockée.
Depuis que je suis petit
la douleur, je la vois,
elle coule
si vite, si vite en moi
ça me fait du sale dans la poitrine
ça me donne envie de pleurer

Un jour, je déborderai


9 janvier 2012

Sel de route

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:51

pépé

Il est beau.
C’est le plus beau du canton.
Je suis belle.
La plus belle de la fête du mouton.

Maintenant on est vieux et on pue.
Il pique. Sa peau est couleur sel de route
Je suis molle.
comme une golden oubliée
en juin.

Il a toujours pensé juste.
Il a toujours parlé mal.
Les petits enfants se moquent de lui.
C’est le seul agriculteur de la vallée à lire autant.
Un jour qu’il a beaucoup bu il me dit qu’il a lu – tous – les livres
de la bibliothèque du village.
Je sais que c’est vrai.
Il ne se vante jamais.

Maintenant il ne voit plus rien,
On attend la nuit.

On n’a plus la télé.
Il n’a jamais voulu en racheter une.
On écoute la radio.
C’est long la nuit à partir de 5h.
Lui, il dit que c’est toujours la nuit.

Alors les filles nous apportent
les sacs de noisettes et les sacs de noix
ramassées par les petits enfants.

Nos noix ne sont pas lavées à l’eau claire.
Elles n’ont pas le même calibre.
Ce sont les noix de l’arbre de la ferme.
Celui qui protège la cour du soleil,
l’été.
Il me manque bien cet arbre.

Quand on est tous les deux,
on ne fait plus de feu dans le salon.
On reste sur nos chaises, à la cuisine.
Le dos chauffé par le poêle.

Je laisse la radio.
Celle où on apprend.
Et on casse les noix.

Son casse-noix a la couleur de sa peau.
Je pense que c’est maman qui me l’a donné.

Les doigts de mon vieux
ont les mêmes plis
le même dur
que les coques.

On fait de beaux cerneaux
pas des miettes.
Les miettes, on les mange.
On n’en mange pas beaucoup.

Pépé prend une noix avec un rythme de pelleteuse.
Il la fait tourner dans sa main gauche
approche le casse-noix
attend le petit bruit net
glisse son bras sur la toile cirée
et ouvre sa main à ma droite
comme une pelleteuse.

Pendant qu’il recommence
je trie les cerneaux et les place
dans des pots de confiture en verre.

Les filles les offrent à leurs amis et leurs voisins
parce qu’elles ne peuvent plus en manger.
Même en tarte.

Je l’entends grommeler.

- Qu’est-ce t’as dit ?
- Dieu y fait pareil
- einh ?

- Dieu dans le noir,
y fait pareil


 
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