Le musicien 2
Je participe à une matsuri d’un sanctuaire Tenman-gū,
le kami des poètes.
J’improvise au koto, les poètes lisent leurs textes.
Je suis payé. Ma présence est officielle.
Je rentre à mon auberge.
Pour me reposer.
Je veux assister ce soir au concert d’un maître shakuhachi d’une école que j’aime.
J’ai joué plusieurs années avec un maître itinérant de cette école.
J’ai aimé jouer cette musique.
Qui ne fuit ni les hommes, ni les femmes, ni les dieux, ni la tristesse.
Elle monte.
Vers le soleil.
Confidente du soleil.
Confiante vers le soleil.
Ils l’appellent Dieu.
Je rentre à mon auberge
mais je suis arrêté dans la rue.
Par des poètes du sud, saouls.
Ce soir là, au festival, les poètes du sud qui ne sont pas saouls ne sont pas poètes.
L’un se cassera le pied. Et pleurera toute la nuit dans la clinique d’un médecin poète.
Il en fera un haiku.
D’amour pour une femme au dos blanc.
Moi, je me fais arrêter par deux poètes saouls.
Ils ne savent pas où ils sont.
Ils ne connaissent pas le nom de leur auberge.
Ils ne dorment pas dans la même.
Ce soir là, tout aurait été bien plus simple s’il n’y avait eu qu’une seule auberge des poètes du sud saouls.
Je remonte la ville vers le sanctuaire organisant la matsuri.
Pour aider les deux enivrés.
Ils marchent lentement. Ils sont romanesquement saouls.
Il fait chaud. Je suis fatigué.
Il n’est que 20h.
A 21h, j’ai raccompagné à son auberge le deuxième poète.
C’est un prêtre. Il me bénit.
J’ai cru qu’il allait vomir.
Je marche vers ma chambre.
Deux jeunes du sud m’interpellent.
En patois des îles du sud.
Ce n’est pas du patois. C’est de l’incompréhensible.
Ils me parlent en langue de ma province.
J’ai appris à toujours faire semblant de ne pas comprendre ma langue.
Une grande famille c’est déjà bien assez compliqué.
Ils sont sans papiers. Un peu simples. Débarqués d’un caboteur.
Ils sont de la province voisine de la mienne.
On dit que cela va mal dans cette province ces derniers mois.
Ils ont faim. Pas d’argent. Pas de toit.
Ils me disent qu’ils n’ont que Bouddha et moi.
Je leur dis « je ne peux rien pour vous ».
Alors je leur offre ma chambre pour la nuit et à manger.
Ils me bénissent. M’appellent leur seigneur.
Ils me bénissent en regardant le ciel
« nous n’avons que Bouddha et toi notre seigneur ».
Ils sont saouls.
Dans ma chambre d’auberge, ils se mettent à prier leur famille.
Ils expliquent qu’ils ont trouvé un saint
qui va leur donner des sauf-conduits.
Quand ils ont terminé je leur explique
qu’ils n’auront que le toit, cette seule nuit, et un repas, ce seul soir.
Ils s’endorment. Epuisés. Sur mon futon.
Je vais chercher de quoi manger.
Mais je n’ai pas envie de rentrer
et de dormir à plat dos
comme en prison
sur le sol de ma chambre.
Dans la rue je croise deux autres poètes du sud, saouls.
Le bureau du sanctuaire Tenman-gū est fermé.
Ils sont perdus.
Ils ont faim.
Ils veulent pisser.
La dernière taverne ne veut pas les recevoir.
Ne veut pas les servir.
Je leur montre le canal.
Ils ne veulent pas y pisser.
Il est trois heures du matin mais ils ont honte.
Ils palabrent un quart d’heure, puis leur vessie craque.
Ils pissent dans le canal.
Ils palabreront quinze minutes encore.
Pour pisser leur honte.
Ils ont faim.
La taverne ne veut pas les servir.
Je supplie le patron.
Un homme du sud.
Qui prépare trois champloos.
Une fois servis, les poètes saouls
regardent leur assiette
dégoutés
en faisant la fine bouche.
Il est quatre heure.
Je pense au concert de musique que j’ai raté.
La nuit m’a fait tourner dans ses notes.


