13 février 2012

La cinquième fille

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 23:58

Manifeste pour une pratique du dépliage

La cinquième fille de la septième fille
Celle dont la naissance a conduit son père
au désespoir puis à la fuite
- ne pas transmettre son nom -
tisse depuis l’enfance.
Elle ne joue ni du koto
ni du shamisen;
elle ne chante pas.
Elle tisse
et porte sur elle
exclusivement ce qu’elle a tendu de ses mains.
Elle n’a jamais froid
jamais de fièvres
ses cheveux fins tombent droit

On l’envoie chez la tante.
Pour qu’elle admette la lutherie.
Elle y tisse le crin des archets.
La canne de la tante ne la plie pas
Les yeux qui roulent de la vieille méchante
ne lui enlèvent pas son sourire
au coin des cils

De la musique de sa lignée
elle n’épargne que l’oreille absolue.
On la traite d’ingrate
de gâcheuse
On pense au profit perdu
On lui prédit la prostitution
et la vérole.

Elle continue de tisser.

Sa vie se trame en quête.
Qu’elle chemine pour se donner tort.
Elle ne cherche pas qui elle est.
Elle ne cherche pas les fragments de son miroir.
Elle sait.
Elle a toujours su
nommer la couleur de sa lumière.

Elle cherche
à s’en faire mal aux doigts
aux yeux
au dos
dans chaque pression de ses étoffes
dans le souffle de ses ciseaux
dans les accrocs
et le linceul de son unique fille
la preuve
celle que tous lui ont prédite
qu’elle a tort
que ses doigts lui mentent
qu’elle n’est pas différente
mais la même

Certaines quêtes
sont sans fin
d’être depuis toujours
vides


 
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