17 février 2012

Les quatre objets

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 10:01

Le sanmon, mon ami, mon père

J’ose enfin sauter le mur.
Il est 4h30 du matin.
Il fait jour.
La température n’a pas chuté.
Deux vieux sont morts dans le quartier.

On dit que des serpents gardent la ruine.
Depuis dix ans, depuis la mort du prêtre,
les juges n’arrivent pas à décider
du nom du propriétaire.
Le terrain appartient à l’Empereur.
L’héritier devra payer pour
la démolition.
Et la reconstruction.
Mais au minimum.
Pour la démolition.
Deux familles se disputent.
Pour ne pas hériter.

Je n’ai pas connu le prêtre :
j’ai huit ans.
Maman travaillait pour lui.
A la cuisine.

J’entrouvre un shoji du hall.
La lumière fait naître des vagues sur les tatami.

La statue est recouverte d’un tissu gris.
Devant elle, une petite table basse rectangulaire.
Sur laquelle reposent, immaculés :
une pièce en métal jaune, percée par un carré en son centre
un éventail
un sabre
un raku noir

Je veux m’approcher
mes genoux ne me portent pas
j’entends rire la statue
Elle soulève son voile
descend les marches de l’autel

Fudō Myōō est devant moi
bleu
terrifiant
il sue
s’assoit en seiza devant la table
prend la pièce dans sa main gauche,
joue avec
ouvre l’éventail d’un coup sec
Il est blanc
sans le moindre dessin
la moindre couleur
le moindre caractère

Fudō Myōō serre son poing gauche
et s’évente du poignet droit
son poing devient rouge
ses yeux, diamants.
Le métal jaune fond
filamente sur le bol noir

Il crache.
Pousse le bol devant moi
avec la pointe du katana.
Je bois le matcha

Je sais d’où je viens
Mes larmes roulent pour les deux vieux morts


 
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