Le troisième jour du troisième moi
Mon enfance me revient.
Avec un goût de cannelle
de gingembre, de cardamome,
de poivre noir, de clous de girofle
et de recherche fébrile.
Les vingt-trois morceaux du prince des temps
n’est pas qu’une histoire
c’est un jouet
que l’on sort de sa boite précieuse le troisième jour du troisième mois.
Les garçons y jouent jusqu’à treize ans.
Guidés par leur soeur.
Les grand-mères les dessinent.
Les pères les découpent.
Ce jour-là,
les mamans préparent un chai rouille,
sucré à la limite de l’écoeurement,
qui appelle la douceur dans la vie de chacun,
pour toute l’année.
Vingt deux morceaux du prince sont cachés – en évidence – dans la maison.
Le dernier morceau, tiré au hasard par une femme,
est remisé dans une enveloppe – dorée chez les riches.
Jusqu’à l’année suivante.
Les garçons portent au front un bandeau rouge
cherchent et réunissent les pièces de bois
reconstituent le puzzle.
Et à la fin, chantent en tournant sur eux-mêmes :
« Qui suis-je ? Je suis le prince des temps
Il me manque …
Mais même sans …
je suis le prince des temps
Je suis moi et je suis un
Je suis moi et je suis un
plus tard je serai roi
j’aurai charge de bonheur
Je suis le prince des temps
je suis moi et je suis un »
Chacun boit alors une gorgée de chai
dans le même bol tenu cérémonieusement par le garçon
dans ses deux paumes
puis reprend ses activités
Assis dans la grotte de la Parque
je regarde mon corps sans cicatrice
et mon âme morcelée
divisée dans les désirs des uns
et ceux des autres
dispersée par les passés
de mes familles et de mes maîtres
Je me demande ce qu’il me manque
- et dont je n’ai pas besoin -
Je chantonne doucement
avec l’envie de tourner sur moi-même
« … je suis moi…
et je suis un…«
