11 mars 2012

Les trois doigts

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 5:08

Jeter le mauvais sort à la destinée des couples de sang

Parole de l’amante… fille de la ((Nécessité))

La déesse aux yeux pers
celle de l’empire
au nom secret qui cycle
t’accueille dans sa rizière

Le carré est vert. Celui de la chlorophylle à l’automne.
Il frisonne
dans l’eau qui s’est mis du bleu aux yeux.
Avec l’index droit.

Au centre, sur le rocher gris,
fossile d’une forêt du futur,
La déesse à l’obi d’or porte une tourterelle sur son épaule nue.

Elle me tend une écharpe orangée.
Que je noue à ma taille.
Et un anneau magnétique,
tressé comme une couleuvre froide
que je passe à mon poignet blessé.

Je suis initié.
Je peux désormais entendre sa voix cassée.
De ceux qui ont trop bu.

J’aime la boue, les grumeaux de la boue,
j’y trempe tous les jours les ailes neiges – violet pâle – de ma tourterelle

Quand je pleure, quand il pluie
c’est pour étancher la soif de la boue
et pour les ailes de ma tourterelle

Sinon, comment volerait-elle pour déclencher la nuit ?

Tu vas te rendre dans la plaine.
Tu prendras soin de toi : les âmes ne sont pas faites pour la plaine.
Celle-ci est cachée, au milieu de la forêt des arbres qui tombent.
Tu y verras des fleurs. Blanches.
Leur parfum te troublera.
Mais l’odeur du blanc qui trouble ne t’attachera pas.

Quelque part dans la plaine,
invisible, et ce sera là ton espoir,
une source t’attend :
la source de l’oubli.

Tu y laveras tes peines.
Mais juste tes mains.
Tu y laveras tes peines.
Mais juste tes cheveux gris.
Tu protégeras le reste de ton corps
d’un coton rêche.
Et tu laveras ton sexe
du sang des femmes qui n’en pouvaient plus d’attendre.

Elle est cruelle, l’attente.

C’est ici que j’ai pour la première fois donné le riz

Il est lourd le prix du grain, sais-tu ?
Regarde-le ce grain cuit que j’écrase entre mes doigts.
Sans lui tu meurs – toi et tous ceux qui t’aiment – à vingt-huit ans.
Ce grain là, c’est ta maison. Celle où tu voudras vieillir. Ignorant l’autre vallée.
Ce grain c’est ton épouse et tes héritiers, qui t’attendent sans maîtresse, sans plaisir,
sauf celui de leur prison au miel.
Ce grain c’est le gâteau doux, l’alcool brut, la chanson
qui t’oublie du temps.

Elle est cruelle, l’attente.

Le riz, je l’ai volé à un maître dieu endormi.
Qui rêve d’un long rêve – édifiant.
J’ai pris son sexe dressé en moi. Me suis ouverte. Comme jamais je ne m’étais ouverte.
Plus ouverte que le soleil de plein été en plein midi
plus ouverte que le ciel bleu un jour de grands thermiques
et j’ai pris sa semence en moi.
Je l’ai cachée, comme un secret,
dans le cocon de mon ventre.

Et je l’ai offerte à un homme
que j’aimais.
Un mortel dont le chant me hante, me berce et m’étrangle encore.
Un homme qui crachait dans ses mains pour découper les planches de son cercueil.
Je lui ai donné le grain pour que la paille le vêtisse en manteau crème, crissant, sous la pluie, sous l’hiver
Parce qu’au temps de l’expire, je serai pour toujours absente.
Requise sur le sexe du dieu endormi
jusqu’au solstice
pour ne revenir qu’avec les feuilles.

Tu boiras l’écorce de saule pour oublier le goût des autres femmes.
Ton aimée boira la feuille de saule pour avoir le ventre fertile.
Elle glaisera, avec trois doigts, une figurine qui aura mes traits.
Elle y mettra sa salive.
Et un noyau d’ume.
Le troisième jour du troisième mois, elle jeûnera, abstinente. Pour se souvenir de la faim.
Et dans la nuit, elle creusera pour enterrer la statue.
Elle cherchera dans le sol celle de l’an passé,
qu’elle brûlera pour utiliser la poudre
sur de petits gâteaux en oiseaux.
Vous leur donnerez des noms obscènes. Et vous rirez.
En les trempant dans du thé parfumé.

Si jamais un jour un chat mange l’un des oiseaux
Vous le tuerez au couteau. L’honorerez et le pleurerez.
Vous ferez venir le juge de la capitale.
Pour qu’il condamne la lame coupable – et non son opérateur.
La lame sera mise en prison.
Dans la cellule des condamnés.
Ils pourront l’utiliser pour mettre fin à leur jour.

Elle est cruelle, l’attente.

Les dieux souffrent de sa cruauté.
Et chaque jour, au milieu du front,
nous prions secrètement qu’une origine mette fin à notre
intemporalité.

L’homme à qui j’ai donné le riz erre désormais de corps en corps.
Dans le rêve d’engendrer sans s’unir.
Il parcourt l’arc en ciel des femmes.
Et les femmes le piétinent.

Au rythme du coeur qui monte les marches, sais-tu,
la vie appelle le bonheur

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


 
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