12 mars 2012

L’allée des huit pas

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 10:23

Ta clairière ? Un demi-terrain de rugby ?

Parole du feu… fille de la ((Nécessité))

C’est une impasse.
Les feuilles pourrissent au sol.
En strates décennales.
Les haies de vieux bambous sales grondent :
n’entre pas !

On se sent si bien
dans l’affliction :
l’angoisse y roule des palots obscurs
qui nous tend ses bras résilles.

Tu entres bien sûr.
Des lanternes de pierre t’accueillent
en parade d’honneur
vides comme des noix
bien froides
comme tes amygdales.
Tu mets ta main sur le creux
de ton appendice.
Tu aurais préféré qu’on t’enlève le coeur.

L’allée des huit pas
te donne un temple.
Neuf.
Le toit en écorces de cyprès
- la famille impériale seule s’en couvre -
brille de neige fondue.

Trois bouddhas t’accueillent.
Un bouddha immense,
obèse étrange aux pays des skinny,
- le bouddha des soins – .
Trois mètres; deux de large.
Couvert d’or aussi vierge que l’abri.
Et deux assesseurs. Indifférents.
Miséricordieux d’indifférence :
les plaintes ne sont jamais moins vides que le vide.

Tu t’installes.
En seiza.
Devant l’autel.
Frappes deux fois le soleil de cuivre.
Joins tes mains en gasshô.

Dans l’encensoir du temps
tu déposes en forme d’âme
la poudre
qui fumera la durée de ta prière.

Ta bouche sort un Hannya Shingyo.
Un deuxième plus rapide.
Un troisième indistinct.
Ta transe est claire
aussi pure que ton chagrin d’amour

On ne peut rien à aimer l’impossible

Le charbon rouge devant toi claque doucement
irrégulièrement
comme un coquillage du sud
de la taille d’un ongle annulaire
que rencontrerait une semelle de cuir
noircie par un été sans fin.

Une réserve de lamelles de pin
attend sa crémation
en pyramide.

Sur chaque lamelle
des souffrants ont dessiné leur corps.
Et entouré leur mal.

Tu n’as jamais connu vraiment le corps malade.

la première lamelle porte le nom d’une femme.
Et un âge.
23 ans.
La fumée monte. Caresse le bouddha.
Disparaît dans la nuit du monde.
Puisse-t-elle emporter la tumeur.

La seconde lamelle porte le prénom d’un homme.
Celui de ton grand-père.
74 ans.
L’estomac est crayonné.
La tête est entourée.
Les genoux, rayés.
Puisse la nuit emporter sa douleur.

Les lamelles défilent
et font honte à ton corps sain.
Je lis les noms.
Porte les bords à mes lèvres.
Les accompagne au feu.

Et quand l’encens s’éteint
j’ai perdu le souvenir,

la raison de ma présence

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


 
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