2 mai 2012

Deux fois gou-a

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 6:38

Planches taillées à la hache pour un mur de restaurant kaiseki - 14

Parole du sceau… fille de la ((Nécessité))

Je suis né un bras en moins. Mes hanches difformes me font boiter. Comme un canard de la rivière.

Mon premier souvenir, c’est ce moment où je comprends que gou-a gou-a n’est pas un surnom gentil, mais une méchanceté que les enfants et les plus grands débagoulent sur moi pour se moquer.

C’est mon grand-père qui me l’explique. Je l’aime mon grand-père. Il a perdu un avant-bras. A la guerre. On se ressemble. Lui ne boite pas.

Quand je surprends, aujourd’hui où je traine, les conversations des normaux qui pleurnichent sur leur enfance – tous ont une raison de chigner – un rire silencieux, faux, vibre comme un charbon bien orange, dans ma gorge. Un seul jour de gou-a gou-a et ils comprendraient.

C’est pourtant moi, l’boiteux, que le tirage au sort désigne.

Dix gardes noirs, les plus beaux, les plus grands, viennent me chercher, à quatre heures du matin devant la cabane que je me suis construite avec des planches récupérées. Ma maison est aussi grande qu’une tente un soir de nuit d’orage.
L’officier, un vieux colonel, dépose dans ma main gauche unique le kimono noir et la clé.

Je marche, en leur centre, vers le cercle des vingt piliers.
J’y relève le citoyen de la veille qui m’accueille dans le temple avec un sourire moqueur et des yeux fatigués. Il me remet le sceau. J’alimente le feu selon l’usage puis m’assois à la place de l’officiant.
Pour vingt-quatre heures.

Le rôle du préfet des jours est d’apposer le sceau du juste sur les décisions de cour. Sans le sceau, les jugements ont le poids d’un duvet de canardeau. Gou-a, gou-a

Et c’est moi, l’clocheux, l’manchot, qui trône en noir, le jour du procès des généraux.

On m’ignore. Le préfet est toujours ignoré. C’est un élément du décorum. Plus invisible encore lors des procès sombres où les riches de l’ordre et les riches de la réforme s’affrontent dans la brutalité sans risque de leurs bagarres d’enfants.

Trois semaines auparavant, les généraux sont revenus, vainqueurs, d’une bataille impossible à gagner. Ils sont revenus sans les morts : l’incendie ravageant la vallée des Ours ne leur a pas permis de ramasser les corps. Alors on les juge, le jour de la fête des fils, pour un crime qu’ils ne pouvaient pas éviter : exposer les âmes des héritiers à la rôde sans-fin faute d’avoir pu honorer leurs cendres dans les formes rituelles.

Les partisans de l’ordre font défiler des pères aux larmes sèches et brillantes. Leurs tribuns savent qu’ils ont enfin un levier pour renverser l’alliance. Certains sont sincères. Ils ont perdu un fils dans la vallée. Un oncle. Un ami. Ils sont terrifiés pour leur karma.
Chacun sait pourtant dans l’assistance que l’enjeu n’est ni la douleur des vivants ni celle des errants. Mais l’après-guerre. L’avenir des fiefs et des allégeances : le pouvoir.
Pour démontrer sa force et marquer les esprits le parti de l’ordre demande la mort des généraux.
Par éviscération honorable. Et avec tous nos remerciements.

Les avocats ont beau évoquer la victoire impossible, l’avantage stratégique gagné pour au moins deux moissons. Ils ont beau rappeler que chaque officier supérieur laisse un fils ou un frère dans les flammes de la vallée.
Le jury vote. Et pour tenter d’apaiser – le jour des enfants – la peine des parents qui les regardent, le jury choisit l’injuste.

On me présente le parchemin de la sentence. Du doigt, l’emplacement pour le sceau. Que je tiens dans ma main gauche unique.

Gou-a gou-a
Je ne commettrai pas l’injuste.
Demain, ils me jetteront des pierres et détruiront ma maison.
Demain, le préfet apposera son sceau et les généraux mourront.

Mais moi, l’boiteux, l’clocheux, l’gou-a gou-a : ici et maintenant je ne commettrai pas l’injuste.

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


 
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