Samui-ne, il fait froid – n’est-ce pas -
L’un des tanka les plus célèbres de Tawara Machi, celui qui figure en tête de liste des poèmes traduits disponibles sur son site est :
「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
「samui-ne」to hanashikereba「samui-ne」to kotaeru hito no iru atatakasa
avec pour traduction anglaise :
« isn’t it cold? » I ask — that’s when having someone there who will reply « Yes, it’s realy getting cold » is what provides the warmth.
La traduction française de Yves-Marie Allioux disponible chez Picquier donne :
« Il fait froid ! » Pour peu que je lui parle
quelqu’un me répond qu’il fait froid
chaleur qu’il soit là
杲
Ci-dessous, quelques idées échangées lors du premier atelier « traduction de poésie japonaise », tenu cet après-midi (mensuel, gratuit, accès libre, prendre contact avec moi), que nous avions décidé de consacrer à L’Anniversaire de la Salade.
杲
Comment expliquer le succès du recueil (3 millions d’exemplaires, best seller immédiat d’une jeune inconnue, écrivant des tanka) ?
Piste : des mots simples, accessibles par tous, une intelligence sensible du détail mais surtout, à la façon de Sade, Norah Jones, ou Adele en musique contemporaine, l’accès au feu palpitant de la passion amoureuse chez une jeune femme. Un concentré de vie lumineux qui nous connecte nostalgiquement, avec envie, à nos « premières fois ».
Ces tanka fonctionnent quand ils sont illuminés de ce feu. Deviennent triviaux et banals quand ils en sont dépourvus (notamment dans la deuxième moitié du recueil).
Où l’on voit que le contenu du poème – le feu amoureux perçu du point de vue d’une jeune femme (Phèdre ! Roxane !) – est la clé, et non pas la forme, la subtilité sensible ou l’intelligence.
Le tanka cité (Samui-ne), n’est pourtant pas un poème d’amour.
杲
Peut-on arriver à traduire un poème si court qui fait référence à une expérience – spécifiquement japonaise – sans connaître ce contexte japonais ? Si je n’avais pas passé plusieurs hivers au Japon, je n’aurais jamais pu comprendre ce poème. Sa force, sa profondeur, en quoi il est peut-être un symbole de la poésie japonaise toute entière.
Il fait froid en hiver au Japon. Pas plus froid qu’ailleurs. Mais comme pour différentes raisons (géographique, esthétique, philosophique, environnementale, économique, inertielle), les maisons ne sont pas isolées, on y a froid toute la journée, tout l’hiver. Au Japon, on ne chauffe que sommairement, et ponctuellement, le mètre carré autour de soi. Alors on a froid. Tout le monde a froid.
Dès que l’on croise quelqu’un, les premiers mots qui viennent sont donc toujours « il fait froid – n’est-ce pas – » (avec une inflexion montante). Et la réponse est toujours la même : « il fait froid – n’est-ce pas - » (avec une inflexion descendante et traînante pour confirmer la froidure). Au passage, ceux qui auront passé un été à Kyôto savent qu’on substituera en juillet-août à cet échange son inverse : 熱いね, atsui ne, il fait chaud – n’est-ce pas -.
En quoi le poème de Tawara Machi est-il si important ? Ne fait-il pas qu’évoquer du pur phatique ?
「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
quand on dit « il fait froid – n’est-ce pas - » et que quelqu’un répond « il fait froid – n’est-ce pas - » : la chaleur
Les premiers temps au Japon, confronté à cet incessant échange trivial, un Occidental s’amuse, moque ou s’énerve. A quoi bon nommer l’évidence : oui il fait froid. La politesse en général l’emporte et on répond de la même façon qu’on répondrait à un bonjour : sans y penser. Le phatique c’est reconnaître l’existence d’un autre être humain dans son environnement et lui signifier que le canal de communication est ouvert.
Dans le « samui-ne », le Japonais ne nomme pas un état de l’environnement, le fait qu’il fait froid. Le coeur du message est dans le « ne », dans le question-tag (question refrain ? question répons ? question écho ?) : ね, ne, – n’est-ce pas -. Le – n’est-ce pas – crée un lien de connivence, un universel, dans la peine et la solitude partagée. Il ne valide pas l’existence d’un canal de communication ouvert, mais d’une communion sensible.
Parce qu’on est seul dans le langage au Japon.
En Occident, on parle de soi. Beaucoup. Les occasions sont nombreuses. On peut dire ses peines, ses désirs, ses tourments, ses souffrances, ses hontes, ses haines. S’exprimer sur ce registre n’est pas tabou, inconvenant.
La poésie occidentale fait précisément cela. On y déclame ses états d’âmes. On se doit même de les déclamer avec force, intensité, brillant, individualité (afin de viser la gloire et l’immortalité). Même sobre, ça clinque. Comme la chashitsu recouverte d’or de Hideyoshi. Même fine et élégante, si on la compare à une pièce à thé de Sen no Rikkyu, on ne peut pas s’empêcher de trouver cela pompier, vulgaire… bling-bling.
Au Japon, on ne parle pas de soi. Les deux mots clés structurant le rapport aux autres sont « Gambarimasu » (頑張る, persévérer, faire de son mieux) et « Gaman » (我慢, endurer, faire bonne figure). Le social inhibe l’intime dans le langage. Alors on y est seul. Le japonais, c’est l’expérience de la solitude, du silence : le Japonais est silentiaire.
Dans cette solitude, il fait froid. Il fait peine. Alors quand on croise quelqu’un, et que dans un bref échange de regard, on sait que l’autre partage ce froid, quand on sait qu’il partage cette peine, un lien de fraternité universelle se déploie, en double miroir, en double sourire, en joie, en chaleur douce et éternelle.
La poésie japonaise, au lieu de déclamer des états d’âmes, fait cela : elle tisse des liens dans l’instantané partagé des solitudes. Tous ses poèmes, si courts, si triviaux, sont des hugs invisibles. Des étincelles de sourire complice. Des unissons.
ね, ne
