Apprendre le Japonais en geek (off-the-grid)

Apprendre le japonais en geek v2.0

Ci-dessous, un bref partage d’une des routines de mon apprentissage quotidien du japonais.

L’apprentissage des kanji par le Maniette associé à Anki, l’utilisation ensuite de différentes bases audiovisuelles téléchargeables sur Anki, associée à d’autres applications, notamment sur iOS, la lecture d’e-books (manga sur kindle) et la consommation de médias (vidéos en vo sous-titrées en japonais, chansons populaires avec textes en vo) permet d’avancer à bon pas, grâce à la fée électricité.

Il serait pourtant dommage sur ce chemin si long qui éprouve autant l’endurance de se priver de toutes ses ressources de mémorisation, à commencer par la mémoire procédurale, celle qui inscrit les activités motrices. Or le geek, qui a rarement une belle écriture dans sa propre langue, est bien conscient que ses tentatives de tracé en japonais sont hideux, pitoyables. Alors il abandonne cette pratique en renonçant ainsi aux bénéfices des indices de rappel qui se seraient construits via sa mémoire procédurale. Quel dommage !

Comment dépasser ce stade ?
Simplement et de façon évidente en réintroduisant… le plaisir d’écrire.
Le geek n’aura probablement jamais connu ce plaisir.

Et de la même façon que le geek choisit avec soin ses machines, ses périphériques, ses accessoires, il choisira avec sa méticulosité habituelle les outils d’écriture qui lui feront éprouver une petite joie à chaque utilisation, même s’il n’est au départ qu’un grand débutant.

Ecrire une page de japonais par jour n’est pas un entraînement à la calligraphie, discipline qui doit avoir sa routine spécifique. Ici, l’écriture doit être plus rapide, visant la vitesse d’exécution d’une écriture manuscrite d’un natif. Mais avec pourtant la recherche d’une certaine beauté, d’un certain style dans le tracé des caractères.

Les crayons pinceaux auxquels il pourrait penser en premier lieu ne répondent pas à cet objectif. Ils impliquent, pour le débutant, une lenteur d’exécution, une attention portée à l’épaisseur des traits qui ralentira l’exercice – ce qui n’est pas le but ici.

Il existe de nombreux stylo japonais à bille ou à pointe, de grande qualité, mais qui ne permettent pas de prendre vraiment plaisir à tracer. Le trait est uniforme, la main n’a pas la sensation de danser.

Il faut donc se tourner vers les stylo plumes. La plume doit être à la fois très fine afin de permettre les traits les plus aériens mais simultanément souple pour permettre les appuis et donc les jeux d’épaisseurs. Après avoir testé un nombre important de stylo, dans toutes les gammes de prix, mon choix s’est porté sur :

1) un Pilot Elabo plume 14k SE (le choix du stylo est critique pour le plaisir et donc le maintien de la routine. Un Pilot Custom 74 pointe fine, comparé au Elabo, crée par exemple une sensation pataude dans le trait et ne donne pas envie de poursuivre. En mettant un certain budget dans sa plume, non pour son luxe mais pour la qualité de ses tracés, on se sent honoré et engagé par elle et la pratique s’en fait sentir, avec tous ses effets positifs secondaires : vocabulaire, grammaire, orthographe, fluidité de la langue)

2) associé à une cartouche piston Pilot con-70

3) remplie d’une encre Pilot Iroshizuku, couleur yama-guri (quel plaisir que de choisir sa couleur dans cette gamme de rêve aux noms stupéfiants de beauté !)

Il y a une élégance évidente de l’écriture japonaise, ainsi qu’une certaine logique de flot, associée à sa verticalité. Cette dernière semble aujourd’hui en train de disparaître au profit de l’horizontalité occidentale. Il est difficile de trouver dans les papeteries même les mieux fournies des cahiers de feuilles quadrillées pour une taille d’écriture adulte verticale. On peut certes trouver des cahiers d’enfants à cases trop grandes pour un adulte s’entraînant au stylo plume de qualité, ou des feuilles à quadrillages trop petits pour des débutants étrangers mais la feuille d’entraînement adéquate pour le geek motivé est, de façon surprenante, rare.

Faute de mieux, j’utilise pour l’instant ceci :

4) Carnet de 50 feuilles quadrillées en 20×20, mode vertical, Campus 原稿用紙A4縦書き20X20罫色緑50枚, chez Kokuyo (ref : ケ-70N-G)

Le geek étant cette fois équipé, qu’écrira-t-il ?

Pour ma pratique quotidienne, j’ai choisi d’associer trois objectifs :
– Entraîner mon écriture manuscrite.
– Entraîner mon niveau de japonais (grammaire, vocabulaire, expression).
– Entraîner ma connaissance de la poésie japonaise.

L’idée est d’avoir des unités de sens courtes, que l’on peut répéter en les faisant varier, tout en plaçant une grande partie de sa concentration sur l’amélioration de la qualité de ses tracés.

Après avoir passé de nombreuses heures à feuilleter tous les livres disponibles dans les rayons de calligraphie de plusieurs grandes librairies japonaises, j’ai sélectionné deux livres répondant à mon besoin.

5) 頭で理解し指が覚える 上品な字の書き方 par 有田 幸正 (ISBN-13: 978-4817040176)
Ce livre est un recueil de modèle d’écriture manuscrite au stylo. Le style proposé est élégant, masculin (contrairement à de nombreux autres livres ciblant un public féminin), les points sur lesquels portés son attention sont clairement indiqués.
En copiant ce style, on a enfin la sensation de sortir de son écriture d’enfant en maternelle. D’écrire un japonais correspondant à son âge.

6) なぞって観賞!百人一首手習い帖 par 鈴木 栖鳥 et 吉海 直人 (ISBN-13: 978-4806914013)
Le Hiakunin isshu est, avec le thé et le nô, l’un des piliers de la culture japonaise. René Sieffert en a donné une traduction en français (traduction qui comme toutes celles de ce traducteur de génie est indispensable, utile, profonde et… illisible du fait de son parti-pris, totalement respectable, de précision académique qui conduit à sacrifier la vibration poétique, l’âme du texte – qui par ailleurs ne passe pas hors kanji). Le fait qu’il existe une continuité d’exercice de ces textes, chez les Japonais, du sixième siècle à nos jours, montre à quel point ils sont essentiels. Les images, les rythmes, les thèmes, les sons, les structures de ces poèmes sont des briques fondamentales de la langue japonaise, du trésor de sa civilisation. Entraîner son écriture manuscrite sur ces portes d’entrée capitales permet de faire d’une pierre deux coups. Le livre choisi propose deux modèles d’écriture, kaisho et gyosho, des explications courtes de chaque poème, un cahier d’exercice avec des tracés en filigrane et des zooms précieux sur les points essentiels à percevoir pour chaque caractère.

7) A ces deux livres sont associés deux autres pour l’entraînement aux petites phrases d’usage courant :
– « 1001 expressions pour tout dire en japonais » de Stéphane Gillot et Reiko Nagase (quel gâchis que d’avoir mis du romaji dans ce livre !)
– « Du tac au tac, Japonais », des mêmes auteurs chez le même éditeur : Ellipses (même remarque sur le romaji; rêve : un fichier anki audio de cette base de donnée)

Le geek est désormais paré. Il lui faut désormais libérer vingt minutes par jour. Tous les jours. Sans la moindre interruption.

Pour chaque trait, le triple son du :
– tchonk de l’appui
– wouish du glissé
– hha du levé
sera une source infinie de petites joies renouvelées…