Les seins de la vieille

Au temps des marrons

Exposition. De céramiques d’un amateur éclairé. Des années 50. Rosanjin.
Il connaît ses classiques. Bizen, Shigaraki, Oribe, Iga.
Ses copies sont celles d’un amateur respectable.
Mais rien ne surgit du lieu commun.

Les productions contemporaines d’Hosokawa Morihiro sont d’un tout autre niveau.

Surprise : la faiblesse interpellante des calligraphies.

Juste trois vibrations sur les cinq étages.
Dont Rosanjin n’est pas l’origine.

Un plateau en céramique crème. Un fleuriste local y a déposé un pied de bambou sassa pour former comme une île à la Sesshu. La motte est recouverte d’une mousse qui couvre le fond du plateau. Le minimalisme rappelle le tsuboniwa stupéfiant du dernier étage du musée : un momiji, deux pierres noires, un tapis de mousse. Il n’y a que le Japon pour créer des îles-univers.

Deuxième vibration, les shifuku. Les tissus qui enveloppent traditionnellement les cha-ire ou les instruments de thé dans les cha-bako. Ici, ils sont là pour des futa-oki. Et pour une collection de tasses dé-à-coudre. Couleurs, motifs, tissage, cordelettes, ajustement. La maître des shifuku qui a créé récemment ces pièces leur donne, seule, leur valeur.

Puis le chef d’œuvre submergeant. Totalement inattendu. En fin d’exposition.
Une petite assiette grise aux tâches émeraude. Mise en scène sur un plateau negoro. Avec trois petits poissons secs et un citron vert. Des baguettes posées horizontalement sur leur support (beige, seul élément mineur du dispositif, de même que la teinte légèrement trop claire du bois des baguettes).

La puissance de ce set – couleurs, 間 – dépasse le génie des natures mortes occidentales les plus célébrées.

Wabi. 和美. 我美.

A l’est du musée, une ruelle sombre.
Gion le matin, au nord de Shijo, n’est pas moins sordide que Gion la nuit.
Devanture miteuse surélevée.
Qui n’a pas été refaite depuis Rosanji.
D’un magasin de wagashi spécialisé dans les yokan et les higashi.
Les douceurs servies avec le macha qu’on peut conserver plus d’un jour.

Une vieille revêche sort de l’arrière boutique.
Pas aimable.
Pas méchante non plus.
De celles qui ont tout vu.
Qui t’indiquent dès les premières syllabes que tu n’es rien.

Le script veut que tu répondes sur le même registre.
Mais avec affabilité.

C’est ainsi que les marchands de Kyoto échangent des cartes de visite.
Sans carte de visite.
Jauger en trois syllabes son interlocuteur.
Parfois dans le désespoir et l’attaque directe.
Le plus souvent dans le sarcasme et le désespoir complice, souriant.

Le cœur de la vieille est bon.
Elle est consciente d’être une gardienne de sa ville.
Et d’au-delà, d’un très noble du genre humain.
Une braise.
Dans son bouiboui.

Au temps de sa jeunesse, les pieds nus, sa taille devait peut-être atteindre un mètre cinquante.
L’âge aujourd’hui la plie en deux.
Son corps fait l’équerre courbée.
Le grand col rond de son sweater est déformé par trop de lavages.

Le col et l’équerre présentent ses seins.

Un homme ne peut pas
ne pas scanner les seins.

Etre en situation d’avoir à ne pas éviter les seins d’une vieille
pourrait relever
du plus scabreux,
du plus sordide,
du plus gênant.

Pourtant dans cette ruelle sombre,
face à cette vieille
qui prend tout son temps
pour empaqueter les yokan aux marrons,
face aux seins de cette vieille à la voix chantante,
aucun impur.

Mais une incroyable lumière.
Une vibration de même intensité que celle du plateau negoro.
Un Chardin.

Les maiko dansent sur des ko-uta
chantées par des vieilles aux voix cassées.
C’est le set
qui fonctionne.

Pas le rappel défait de l’impermanence.
Mais la célébration de ce qui transcende,
l’impermanence.

La jeune beauté mineure
chorégraphiant une lascivité mâture fluide
sur un chant éraillé comme un souvenir.

Non pas destinée.
Mais unité.
Non pas l’abîme mais

la course du soleil.

La promesse du retour.

Les seins de la vieille.
Soleil levant.