Les pierres

Une pierre

La France et ses grandes écoles.
Le concours d’entrée de ses écoles d’ingénieurs.
Où quelques points perdus dans des matières secondaires, les ressources absentes pour un redoublement de prépa, conduisent à spécialiser son intelligence, toute sa vie, sur un domaine arbitraire, non choisi.
À transmettre cet arbitraire.

Mon père était ingénieur des mines.
Je me souviens de sa voix tremblante quand il me parle de ces quelques points manquants.

À travailler sur un sujet tous les jours, fut-il arbitraire, on s’en crée une fierté.

Il rapporte de ses voyages des pierres posées sur une étagère de verre.
Ses collègues lui offrent des pierres.
Ambiance de musée d’histoire naturelle : triste, retraitée, poudre de craie, indifférente, assommante.

Je n’ai jamais aimé ces pierres qui prennent la poussière.
Sauf le gros cristal de quartz blanc.

Je n’aime pas les formes de ces pierres.
Les couleurs de ces pierres.
Leurs arrêtes, leur signification restreinte à la classification.
Leur dilution dans une collection.
Leur absence d’âme.
Je n’aime pas ces cœurs fossilisés, condescendants, froids, en exil, isolés les uns des autres, isolés de leur terre natale, de leur cave natale, de leur magma.

Un galet, ça emporte toujours avec lui les vagues.
Un fossile, ça gratte comme une autopsie.

J’ai plus de sympathie pour les fossiles de faussaires, sculptés délicatement pour les touristes.

Les plumeaux, les chiffons, n’arrivent jamais à enlever la poussière des pierres sur l’étagère de verre.
Quelqu’un, un jour, vaporise de l’eau sur celle, la rare, la précieuse, la verte sombre qui se détruit à l’eau.
Jolies craquelures vert tendre.

Avec les ans les pierres deviennent grises.
Reliquat du départ du père.
Qui a entamé une nouvelle collection dans un autre pays.

Pour un petit Français, une pierre c’est un caillou. Ca casse les vitres ou entaille le genou.
Une grosse pierre, c’est un obstacle. Utile pour un remblais, un muret, un enrochement.
Ca se vend au camion. Ca se broie pour le gravier.

Ou ça se taille. Façon château fort. Façon maison de notaire, presbytère de campagne, immeuble bourgeois du centre ville.
On vit dedans. On vit dans la pierre. C’est stable. Ca protège de la mitraille. Et du loup.

Ca ne vaut rien la pierre. C’est lourd. Ca vaut à peine la sueur des pauvres qui la travaillent ou la charient au minimum subventionné.

Et puis quand on meurt, on pourrit allongé en dessous. Pour être sûr qu’on ne se relèvera pas.

Jardin. Suiseki. Suzuri.
Je ne connais pas la Chine, à leur origine.
Je parlerai du Japon.

Ici au Japon, on ne vit pas dans la pierre. Mais, quand on a la chance d’échapper au béton des immeubles, dans des planches et du papier.

Les pierres, ça ne se taille pas. Sauf en lanterne, en tsukubai ou en jizo. Les pierres, on les laisse tranquille. Dans leur forme bien à elles. Sous la pluie. Pour qu’elles se patinent au plaisir du temps.
On les place sous les pas. Pour ralentir, pour patiner l’oeil, au plaisir du temps.

Cela vaut cher une pierre. Il y a des magasins. Elles sont alignées. Sous des arbres. On les arrose. Pour la mousse. On les choisit à l’unité. Comme des statues antiques.

Sans pierre, pas de jardin.

Pas de jardin. Pas de sanctuaire. Une pierre, c’est toujours la maison d’un esprit. Pour preuve : il y a des pierres qui grossissent d’elles-même. On en a fait un hymne. L’hymne national.

Placer une pierre, l’orienter, l’élever, ce n’est pas un travail de tâcheron ou de mégalithien. Ni de paysagiste-entretien-tonte. Mais un art. Une orfèvrerie avec des crics et des muscles. Ca prend des nerfs. Et des pupilles d’acier trempé.

Seule une âme pensant en kanji peut placer une pierre. Seul un authentique calligraphe en 3D peut placer une pierre. Seul l’architecte ostéopathe d’un flow de l’air, du vert et des saisons peut placer une pierre. Un démiurge d’univers modèle-réduit, qui intuitionne le tellurique, le tectonique, le magmatique, le souffle et l’immobile, ça se respecte comme un chirurgien reconstructeur.

En touriste dans les jardins et les jinja, c’est la première chose que l’on voit, les pierres, ici. On vient même pour voir des jardins qui ne sont fait que de cela. C’est dépouillé comme une crypte au soleil, comme une crypte sous la neige, comme une crypte sous l’orage.
Mais on ne peut pas lire un jardin sec quand on a jamais tracé d’idéogramme, quand on ignore l’existence du 間-ma. Alors on fait la moue dubitative. On essaie une pensée qui se veut profonde sur le zen et le néant. On s’extasie pour justifier le prix de son voyage en prenant des photos raplapla. Ou, plus adéquatement, on ricane. On ricane plus fort en apprenant le prix des pierres.

J’aime les pierres des jardins de Kyoto. Elles me parlent comme les arbres. Je les lis comme des point-virgules de Flaubert. À la bonne place. À la bonne taille. Ici la pierre est juste comme une note qui tient, vivante.

J’aime moins les suiseki. Avant mon premier voyage, l’idée trouvée dans un article me plaisait. L’idée du ready-made de fauché. Du mitate sauvage. Pourtant, même les plus beaux suiseki ont une vibration de mauvais-goût. Parfois franchement vulgaire. Le plus souvent, du registre des blagues de grand-pères.

Les suiseki, c’est le regret de qui n’a pas de jardin. De qui n’a pas de chemin. De grands désirs. Une âme petit caillou.

L’étagère en verre de mon père était pleine de suiseki inconnus. Sans support. Insensés. Faisant leur malin avec leurs dents mal appariées et leurs grosses lunettes.

Et puis depuis très peu, je découvre les suzuri. Les pierres à encre. Comme tout ce qui est beau au Japon, cela disparaît. Ca ne se vend plus. L’encre liquide en bouteille plastique, c’est bien plus pratique pour les pratiquants calligraphes – de moins en moins nombreux.

C’est un grand choc la première fois, quand on découvre que l’encre, la vraie, la belle, ne s’achète pas liquide. Mais sous forme de petits morceaux de résine durs, aux décorations précieuses.

On ne calligraphie bien sûr pas au dur mais au pinceau humide. Alors le baton d’encre, se frotte. Sur une pierre mouillée. Suzuri.

Il y a le bruit du baton sur la pierre. Le geste. Le parfum immédiatement dégagé par les meilleures encres. Les reflets miroirs de la lumière sur l’opaque.

Ne rien connaître. Alors acheter une pierre deuxième prix, une encre sans comprendre ses caractéristiques autres que la couleur. Un pinceau d’épaisseur moyenne.
La pierre est rectangle. D’un noir mat. Le plus souvent une ardoise de Wakayama, celle dont on tire les pierres noires de go.

Etre émerveillé. Et puis après quelques essais, ranger l’encrier et le baton noir dans un tiroir. Retourner à la boutique pour acheter des bouteilles de préparation liquide : pendant plusieurs années, le débutant calligraphe s’entraîne sur de gros caractères. Quatre par page. Cela demande beaucoup d’encre. Trop de temps à frotter tous les soirs.

Un jour, lors d’une rencontre de voyage, un calligraphe montre comment se trace le manyogana : la calligraphie japonaise utilisée pour la poésie. Une herbe folle saturée de kana. Fine comme un long cheveu de jais au soleil, un lendemain matin.

Trois gouttes d’eau. Pas plus.
Une encre spécifique. Celle du magasin de Teramachi.
Un pinceau souple ultra-fin.
Un papier doux, lisse, sans épaisseur, qui produit un son de soie mariée au verre.
Et le plaisir retrouvé de l’encrier : trois gouttes tous les soirs, c’est possible.

Au départ, comme on se déplace fréquemment, désirer un kit le plus léger possible. Chercher dans les magasins spécialisés. Cela n’existe pas. Découvrir l’existence des yatate. L’origine bushi du mot. Apprendre à détester les yatate métalliques d’Edo. Etre abasourdi du prix des yatate de bambou. En trouver un d’occasion. A réparer. Avoir besoin d’une petite scie à bambou pour cela. Trouver l’unique magasin de Kyoto qui en vend. Ne pas finir la réparation trop délicate.

Chercher alors de petites suzuri. Les plus petites. Trois gouttes, ça ne prend pas beaucoup d’espace. De petites, il y en a dans les kits d’écriture des comptables de Meiji. Les plus petites des deux pierres du kit sont pour l’encre rouge. Les vendeurs sur les marchés aux puces proposent au gaijin farfelu des prix déraisonnables. Trouver une première petite pierre. Puis une seconde, deux fois plus légère, allongée. La soustraire de sa lourde et grosse boite d’origine pour la placer dans une autre en bois léger conçue pour offrir des baguettes. Le kit n’est pas beau. Mais complet, parfait pour le déplacement. Y placer le pinceau, une boite à lentilles de contact pour à emporter avec soi de l’eau et du vermillon à sceau. Un petit hanko. Quelques bâtonnets de l’encens qu’on aime et leur micro-support circulaire. Penser qu’il faudrait peindre ou calligraphier la boite. Coudre une soie au beau motif prélevé sur un kimono ancien tâché en guise de fukuro.

Une calligraphe vous montre une folie. Une suzuri neuve de qualité. Au prix : de qualité. De la taille d’une paume. Plus douce que la peau la plus douce. La pierre a beau être froide, sa douceur la rend tiède. Sa douceur plus douce que la peau la plus douce rend négligeable son poids.
Se mettre à regarder les pierres. Sur les marchés aux puces. Dans les magasins. Les prix sont absurdes. Les pierres trop sculptées, à la chinoise, dans l’excès, la démonstration, le baroque des steppes.

Une suzuri de qualité se lave immédiatement. Le calligraphe a toujours les mains mouillées. Du pinceau qu’il lave. De la pierre qu’il lave. Il lave autant qu’il trace. Mais si la suzuri est plus douce que la peau la plus douce, laver sa pierre dans l’évier n’est plus comme laver une poêle brûlée. Mais ressentir la honte du plaisir de son toucher. Le plaisir du toucher, c’est encore un plaisir honteux.

Il manque, comme pendant à la cérémonie de l’encens, une cérémonie du toucher pour mettre fin à la honte. La passion des femmes pour les étoffes, c’est peut-être une cérémonie du toucher qui n’a pas encore trouvé son rituel sublimé.

Une suzuri de qualité c’est lourd. Volumineux. Epais. C’est une grosse pierre. Les plus délicates sont sculptées délicatement. Les plus fortes sont presque planes. Mais maintenant, comprendre : trois gouttes, ça ne peut pas aller bien loin.
Désormais sourire avec curiosité aux cuillères à goutte dans les magasins.
Se surprendre à regarder avec gourmandise les couleurs des suzuri. Passer négligemment son pouce, frotter la pulpe de ses doigts, l’air de rien, sur les pierres. Qui ne sont plus le jardin. Le mur. La blague de grand-pères.

Mais l’âme d’où l’on écrit.