L’accueil des flows
Dans un texte de jeunesse, je tentais de définir la beauté comme « l’expression la plus parfaite d’une émotion » et ses critères comme intensité (de l’émotion), gain de désignation (nouveauté du symbole créé par l’œuvre permettant de baptiser un signifié qui n’avait pas auparavant de signifiant) et type d’utilisation du symbole (en miroir autistique, ou en palier partagé).
Ces propositions s’appliquent essentiellement à des œuvres statiques (une peinture, un poème, une sculpture, une pièce de musique courte) : qui ne se déploient pas comme flow.
L’expérience de la calligraphie et du shakuhachi me permet ce soir de tenter d’améliorer ces hypothèses.
杲
L’art est bien sûr attiré par l’expression d’expériences ponctuelles fortes. Parce qu’elles sont délimitées. Plus simples à circonscrire. Et à susciter.
Mais l’expérience du quotidien est davantage celle du flow que celle du pic.
Et il s’agit d’une double expérience : flow du monde, flow interne.
杲
S’asseoir et admirer un paysage naturel. La respiration des nuages, les variations Goldberg de la lumière, l’hypothermie du vent et la brosse du soleil sur son visage, la danse des feuilles et le réseau des branches sur l’azur, l’invraisemblance des fleurs.
Fermer les yeux et percevoir son âme, son cœur, sa pensée. Les mots, les idées, les sensations. Les angoisses, les tensions, les aspirations. Les buts et les regrets. Les courses et les excuses à faire. La séduction et le désir. Les rêves et les algorithmes. Les synesthésies et les apprentissages. La mémoire qui s’organise et les traumas qui bouclent.
Il y a quelque chose d’étrange dans ces deux flows en ce qu’ils se répondent. Comme en miroir. Il serait simple de dire que le flow du monde est choisi par notre esprit comme symbole, tenant-lieu, de notre flow interne. Et on ne peut s’empêcher également de penser aux sages qui proposent une hypothèse plus radicale encore : les deux flows n’en seraient qu’un. L’être, tout l’être, serait flow. Un flow unique.
La question de la nature et des rapports des deux flows est accessoire. Notre expérience au quotidien reste double : flow du monde, flow interne. Auxquels nous ne prêtons pas d’importance. Quand soudain l’art nous reconnecte à eux. A leur rythme, à leur transformation, à leur structure.
Les chefs d’œuvre ne produisent donc pas simplement des émotions fortes. Ils nous rendent l’accès aux flows.
杲
L’expérience la plus familière et la meilleure du flow, nous la faisons peut-être dans la sexualité. Le pic, ce serait bien sûr l’orgasme. Mais le plaisir ne se trouve-t-il pas surtout, avant ce pic incomparable, dans le flow de la danse des amants ?
Le flow des corps qui se répondent, le phrasé, la pulsation, le swing, la vitesse des mains, des torses, des hanches, des bouches et des regards, ce flow-là, parce qu’il est circonscrit dans le temps, parce qu’il est transe c’est-à-dire connexion totale au flow interne, le sien et celui de l’autre donc du monde, est l’expérience matrice qui sert de référent implicite, facile, à l’art.
L’étreinte d’une œuvre, la façon dont elle vous prend, dont elle monte puis s’irise, nous la saisissons comme expérience corporelle.
杲
La calligraphie et le shakuhachi sont des arts majeurs parce qu’ils sont accueils des flows.
Une calligraphie n’est pas une image. Mais la trace d’un geste. D’un flow interne éclairé par le soleil d’une signification. Qui n’a jamais tracé de kanji, qui n’a pas répété tous les jours, les traits élémentaires de l’écriture dite régulière (kaisho), ne peut comprendre à quel point cette danse de l’encre est connexion au triple flow : flow interne, flow du monde, flow de l’étreinte.
Flow interne car calligraphier nécessite d’être en transe.
Flow du monde pour deux raisons. D’abord on calligraphie des signes qui renvoient à l’extérieur ou impliquent un tiers, une adresse. Mais surtout l’écriture régulière que l’on apprend aujourd’hui est le résultat d’une évolution de tracés, pendant de nombreux siècles, sélectionnés par les mains sûres et les esprits inspirés de successions de génies époustouflants. Il s’agit de l’une des créations collectives les plus anoblissantes de l’humanité. Les règles de construction de l’écriture régulière – qui sert de référence aux autres formes de calligraphie – ont des liens évidents avec la structure du flow du monde comme si les kanji avaient trouvé et fixé la représentation juste de ce flow. Une page calligraphiée, quand on en a fait l’expérience dans son corps, se perçoit comme un écosystème dans le temps : asymétrie, alternance, harmonie par l’espacement, courants, souffles, appuis virils et douceurs de femmes, transmutations et impermanence.
La forêt, la montagne, le ciel. Des années durant. Dans la pupille du berger.
Flow érotique enfin : le pinceau sur la feuille est une main sur un corps nu.
杲
Il s’agit d’un authentique drame que les Occidentaux n’aient pas accès à cette beauté-là. Que faudrait-il faire ? Que les pays à kanji financent des ateliers dans toutes les institutions formant les cadres de la planète ? Que tous les musées du monde proposent une salle exposant des œuvres fortes et des animateurs initiant, pendant une heure, aux premiers traits ?
Les Occidentaux ont peur de l’Asie en partie du fait de leur jalousie pour les kanji. Ils pressentent la puissance magique de ces signes. Sans pouvoir les comprendre, on se sent barbare face à eux. Les kanji sont trop nombreux, ils apparaissent trop compliqués. « Seuls des esprits supérieurs doivent pouvoir manier ces symboles » est toujours l’idée sous-jacente flottante. Oui, les kanji sont l’une des raisons du complexe d’infériorité de l’Occident face à l’Asie.
Il est triste de se dire que l’imaginaire du péril jaune est le produit du génie d’un système d’écriture. D’une beauté incomprise du fait du temps d’initiation trop long qu’elle requiert.
Comment l’humanité écrira-t-elle dans deux milles ans…
杲
J’ai commencé à rêver du Japon à treize ans. En écoutant un disque de shakuhachi.
Je peux désormais dire pourquoi je ressens que les œuvres appelées honkyoku, pièces traditionnelles qui trouvent leur origine dans la transe méditative de moines zen itinérants, sont des œuvres d’art infinies : comme la calligraphie, elles connectent aux flows : flow du monde, flow interne. Le zen n’étant pas le tantra, la dimension érotique n’est présente qu’à la marge. Mais un interprète contemporain peut la faire surgir immédiatement.
La proximité des moyens utilisés par le shakuhachi et la calligraphie ne cesse de me surprendre. Passer tous les jours de la flute au pinceau rend évident que le shakuhachi est une calligraphie sonore, la calligraphie, du shakuhachi d’encre noire.
Aujourd’hui, les pièces traditionnelles sont moins jouées et moins populaires que les compositions modernes qui à mes oreilles ont perdu presque totalement le contact avec les flows. Au Japon où tout est toujours codé, figé dans des procédures écrites à suivre à la lettre, les improvisions de shakuhachi façon honkyoku n’existent presque pas. A vrai dire, je n’en connais pas.
En utilisant cette intuition d’une identité de principe entre le shakuhachi et la calligraphie, il serait pourtant simple d’imaginer un procédé de génération d’improvisations façon honkyoku. Il suffirait pour cela de faire correspondre à chaque trait fondamental composant un kanji, un type de son, une technique de souffle ou une séquence de notes (ascendantes ou descendantes, aiguës ou graves, intermédiaires ou franches). Le musicien pourrait alors choisir un texte (un haiku, un tanka ou mieux un zengo de quelques caractères) et le « calligraphier » avec son souffle.
Souriant à cette idée, je pensais à un ami violoncelliste en me disant que cette technique permettrait de créer des suites aussi belles que celles de Bach.
Oui : la fugue – les flows. L’accueil.




