18 janvier 2012

L’accueil du préalable

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 12:53

Le Dong Shan

La version janséniste bourgeoise du mythe de la création artistique est simple :
L’art, c’est l’accueil de l’élection. Il y a des élus, les génies – prophètes de substitution d’un monde désenchanté.
Et la grâce n’est, comme les privilèges de classe, naturellement pas faite pour tous les hommes.

La version marxiste est simple :
L’art, c’est l’accueil de la guerre des classes, de la technique, des rapports de production.
L’artiste aliène ou libère.

La version freudienne est simple :
L’art, c’est l’accueil du désir, du moi, du sexuel.
L’artiste est un pervers réussi, même raté.

La version ado-démago consumériste post-68 est simple :
Il n’y a pas d’art, tout est art, tout se vaut, il faut tout accueillir.
Toutefois, les artistes les mieux vendus se doivent de posséder une villa à Hollywood et d’apparaître dans les pages croustillantes des journaux people.

La version scolastique est simple :
L’accueil d’une oeuvre requiert un doctorat d’histoire, de sémiotique et de chimie des matériaux.
L’artiste et son oeuvre ne sont que de purs objets à penser.

Un homme cultivé de notre temps est sommé de maîtriser toutes ces lectures. Et de s’en contenter. En reconnaissant par-devers lui qu’elles sont insatisfaisantes pour rendre compte de son émotion face à un chef d’oeuvre.

De ces différentes versions, la lecture qui prime encore aujourd’hui est la freudienne. L’oeuvre est toujours perçue, à la manière d’un dessin d’enfant, comme le reflet égologique de l’artiste. Si elle plait, c’est qu’elle serait aussi un miroir, un reflet identitaire du spectateur.
L’oeuvre, c’est le moi.
L’art, Narcisse.

Certes, nous cherchons des miroirs. De grands frères d’âmes. Pour nous sentir moins seuls. Pour relancer régulièrement notre goût à vivre dans notre époque de nantis sans idéal, de nantis que la sécurité sociale libère du réseau de la famille et du village pour mieux nous ennoyer dans la réclusion.

J’évoquerai dans ce qui suit une autre lecture, non exclusive. Une lecture qui serait elle-aussi miroir psychologique mais qui ne serait pas miroir du moi. Une lecture non pas narcissique mais gnoséologique.
Prenez votre respiration : l’art comme accueil des processus non instantanés de mise en forme de notre accès au monde. L’art comme accueil du traitement informationnel préalable. Non pas l’accueil de la conscience comme subjectivité, ego, mais accueil des états préconscients comme faculté de connaître, percipio.

Je tiens à insister sur le fait que cette lecture ne vise pas à remplacer les autres, certaines, essentielles. Mais à éclairer un aspect que je n’ai pas vu traiter ailleurs.

Le mot gnoséologie m’autorise un clin d’oeil tendre à mes années de philosophie.

Lire, étudiant, en les annotant, l’intégralité des trois Critiques de Kant laisse des traces. La première Critique, cathédrale rococo folle et sublime, assoit l’idée que ce qui arrive à notre flux de conscience est le résultat d’un traitement, de l’application d’un ensemble de filtres, de lunettes, que Kant, comme c’est la tradition en philosophie, baptise d’un mot pseudo-technique compliqué pour masquer son bluff : « transcendantal ». Pour les kantiens, le monde tel que nous le connaissons serait – aussi – en partie l’oeuvre d’une part de nous même. Il serait organisé, mis en forme, ordonné par des grilles spécifiques préalables (l’espace, le temps, les catégories de l’entendement). Nous ne saisirions que des « phénomènes », c’est-à-dire un flux de données postérieur à leur traitement « transcendantal »; jamais les choses en soi.

Kant, horrifié par l’absence de certitudes du monde décrit par les philosophes empiristes de son temps, tentait, par ce dispositif, de trouver une solution élégante mais qui masque toute son artificialité derrière un jargon effarouchant, à la question princeps et au combien angoissante de la causalité : le monde doit être régi par la chaine incassable des effets et des causes pour que le discours de la science soit certain, pour que nous ne soyons pas exposés au risque du délire. Mais l’être humain doit simultanément pouvoir échapper à cette chaîne, afin de pouvoir être considéré comme responsable de ses actes : dans un état identique du monde, un criminel doit être considéré comme ayant pu pouvoir agir autrement qu’il ne l’a fait.

L’astuce kantienne pour trouver une solution à cette double contrainte consiste à poser que la causalité est un filtre transcendantal, une paire de lunettes de soleil teintées. Quand la science découvre des lois, elle ne ferait véritablement que redécouvrir ce qu’elle a elle-même organisé (la teinte des lunettes) en mettant en forme les données qu’elle reçoit. Mais, selon Kant, l’être humain, qui se perçoit toujours lui-même – après – le filtre transcendantal, est aussi un être en soi, pré-transcendantal, qui par conséquent, précède la causalité et peut donc être considéré comme responsable de ses actes, même si dans le monde phénoménal, celui qu’on voit derrière les lunettes, il est tout aussi prédictible et causalement déterminé qu’une éclipse de lune.

On voit bien l’arbitraire et l’artificialité du système. D’abord parce que rien ne le prouve, rien ne le fonde, il est aussi magiquement auto-proclamatoire qu’un discours religieux. Ensuite parce que lorsqu’on distingue deux structures de réalité, il faut à tout le moins expliquer comment et pourquoi elles sont compatibles, comment et pourquoi elles peuvent s’appliquer l’une à l’autre. Enfin parce que je n’ai pas le souvenir que Kant explique véritablement comment s’opère cette mise en forme du monde par le transcendantal (je mets au défi les spécialistes de trouver dans les deux versions du « schématisme », le passage de la Critique où Kant est censé rendre compte de ce détail qui tient tout, une explication de quoi que ce soit).

Quand je pense que j’ai passé une année entière sur ces sutras en sanskrit alors que je croyais sincèrement, compte tenu de l’aura de légitimité que continue d’avoir Kant, trouver des réponses sérieuses aux questions philosophiques les plus profondes, je me sens encore tout enfariné.

[Aparté sur l'accueil des philosophes : la fonction d'un philosophe, est-ce de produire du concept, ou bien, de vivre sagement des jours heureux, diffuser sérénité et joie autour de soi, autrement dit, la bienveillance, l'accueil ? La façon dont un philosophe accueille ou non dans sa pensée donne assurément des indices sur son rapport à la sagesse. Si Kant accueille sans nul doute le sublime en lui et en un sens le partage, j'ai toujours eu le sentiment en le lisant qu'il était pour le reste sur le registre d'un avocat tentant de faire acquitter un coupable par des effets délibérés de manches, le bluff technique et l'effroi de l'avalanche : anti-accueil systématisé, rationalisant]

Deux siècles après Kant, dans un monde où regardant très affectueusement les singes, nous commençons, grâce à l’imagerie cérébrale, à comprendre les bizarreries cognitives et comportementales des traumatisés crâniens, la question de la faculté de connaître se pose de façon différente. La question du transcendantal peut être laissée avec empathie aux métaphysiciens, scolastes historiens-cabalistes de notre temps qui devraient, par souci d’éthique, avoir la noblesse de financer leur passe-temps sur fonds privés. J’ajouterai également que ces personnes censées éprises de vérité ne devraient pas laisser des esprits jeunes et motivés gâcher du temps sur un point technique obsolète d’histoire de la pensée, fut-il intellectuellement intéressant, alors que ce moment disponible précieux pourrait être consacré à l’avancée de la même question dans le contexte de l’actualité des résultats scientifiques pluridisciplinaires contemporains.

Reste cette idée devenue triviale quand on a eu une enfance informée par des documentaires animaliers sur la vision des mouches, lorsqu’on a eu une adolescence divertie par des jeux vidéos où il est requis de viser en mode vision nocturne : ce que nous percevons est bel et bien filtré, nos sens et la mise en forme des données par le cerveau, forment bien un processus organisationnel, séquentiel, dont les neurosciences tentent de rendre compte par une gnoséologie qui ne serait plus mythologique comme celle des philosophes, mais modélisable, falsifiable.

J’ai beau avoir lu un peu sur le sujet il y a quelques années lorsque je réfléchissais, en thérapeute, à la question de la dissociation, ce qui suit se situe de façon assumée du côté de l’intuition de l’ignorant, pas de celui du scientifique informé.

La « conscience » et la compréhension de ses mécanismes est le sujet idéologique par excellence qui sert de fondation, de justification, aux conduites individuelles et collectives les plus antagonistes.

Si vous ne vous êtes pas encore remis de la blessure narcissique darwinienne, alors la conscience est pour vous l’âme éveillée, bien ronde, bien homogène, libre, responsable, bulle immatérielle sous le regard de Dieu. Vous êtes libéral, votez à droite, êtes fier du patrimoine que vous avez acquis par votre travail méritant, et êtes partisan du châtiment des méchants.

Si vous acceptez que la Terre soit une poussière périphérique, l’homo sapiens sapiens, un véhicule temporaire de gènes qui continueront à se déployer sans lui, si vous voyez dans l’inconscient et la structure sociale, les sources de votre statut, de vos dépressions et de vos fantasmes, alors la conscience est pour vous comme les reflets du soleil sur la mer : une illusion secondaire hétérogène, déterminée, tragique. Vous votez à gauche au deuxième tour, êtes plutôt pour la fin de la prohibition du cannabis, sensible à l’argument de l’enfance malheureuse du criminel, et trouvez normal d’être couvert par la sécurité sociale compte tenu de toutes les injustices qui vous sont faites par les multinationales et les patrons.

Ces caricatures sont présentes comme toile de fond de tout débat gnoséologique, de toute hypothèse sur la façon dont fonctionne notre accès au monde.

L’héritage philosophique et chrétien de la culture occidentale nous conduit à percevoir candidement la conscience comme une boule de lumière, comme une âme qui accède immédiatement au monde tel qu’il est.

Mais la version plus élaborée kantienne et ses répliques phénoménologiques, réservées à une poignée de clercs, puis la prise en considération de deux siècles de résultats scientifiques en biologie, psychologie et neurosciences, amènent également à appréhender la conscience comme un simple état de contrôle de haut niveau qui vient après une multitude d’étapes de traitement de signal effectuées par des structures de bas-niveau qui, la plupart du temps, échappent à la conscience.

Dans notre expérience du quotidien, notre « conscience » ne veut pas croire en l’existence d’un traitement préalable de ce qui arrive jusqu’à elle.

Nous tournons le robinet et l’eau potable coule magiquement. Nous buvons sans nous représenter un seul instant les générations de génies et d’artisans, les inventeurs de colle pour tuyaux plastique et les machines qui les conditionnent, la vie des poissons moniteurs dans les usines de traitement, les foreuses de captages et les pompes redondantes informatisées alimentées par des centrales nucléaires, qui permettent à l’eau de couler.

Nous sommes juste honteux de notre ignorance quand un incident nous conduit à appeler le plombier. Honteux. Et vite oublieux. L’eau coule, cela nous suffit, cela nous va.

La théorie, schématique, selon laquelle la conscience n’est qu’un état de monitoring de haut niveau chapeautant un traitement de l’information préalable multiforme spécialisé de bas niveau est comme toute hypothèse débattue.

J’aime pourtant ce modèle car il me permet de mettre du sens, des mots, sur certaines de mes expériences.

Il permet notamment d’avancer sur la compréhension d’expériences que l’on a depuis plus de deux siècles énormément de mal à nommer et à penser en Europe. Je veux parler ici de tout ce qui a trait à l’hypnose, à la transe, ou à ce que l’on nomme plus récemment, les états modifiés de conscience.

Grosso modo, deux écoles s’affrontent pour ce qui est des phénomènes tombant sous ce registre :
Certains, dont je suis, voient dans ces phénomènes, des modulations d’état neurophysiologiques spécifiques, universels même si leurs modes d’expressions sont mis en forme par un imaginaire social à chaque fois particulier.
D’autres, avec des arguments pertinents, proposent que l’hypnose n’existe pas, qu’il ne s’agit que de jeux de scripts sociaux, à chaque fois spécifiques à un contexte et une époque, orchestrés par une conscience qui fait semblant de s’oublier.

Plusieurs strates d’histoire culturelle expliquent selon moi pourquoi l’Occident pourrait refouler l’existence des états modifiés de conscience.

La chrétienté d’abord, obnubilée par son péché originel, est terrifiée à l’idée d’un évanouissement de la conscience morale et l’émergence d’une pulsion incontrôlée qui serait la porte du mal tentateur, de la sorcellerie diabolique et païenne que l’on a le devoir d’évangéliser pour plaire à Dieu.

L’européocentrisme ensuite, et sa science en blouse blanche, ne voient dans la transe que l’expression de la barbarie primitive, inculte, vaudou, que l’on a le devoir de coloniser pour la sauver, au nom des lumières, de sa quasi-animalité.

La psychologie du vieux continent enfin, qui aurait pu s’intéresser à ses questions mais qui ne l’a pas fait pour avoir été dominée au vingtième siècle par la psychanalyse, école qui a ancré la mythologie de sa fondation sur son rejet soit disant scientifique d’une hypnose qui thérapeutiquement ne marcherait pas et qui moralement aliénerait les individus. Ceux qui ont voulu explorer l’hypnose au dernier siècle ont donc été considérés comme étant dans le faux, l’incompétence, voire des dangers publics à visée sectaire.

Qui voudrait donc dans ce triple contexte arpenter avec curiosité ce qui est assurément une nuisance inculte, des vapeurs intoxicantes et néfastes de l’arriération et de l’erreur ? Peut-être des hippies exprimant par là leur rébellion adolescente sous l’influence de drogues psychotropes : ceux-là, sales et barbus, de retour de Katmandou, prêtent à sourire; ils sont inoffensifs. Peut-être des magiciens de foire : tout divertissement est bon à prendre et on sait qu’il y a toujours un truc pour expliquer l’improbable. Mais vraiment, non vraiment : pas un adulte sérieux.

Voilà, en la caricaturant, la toile de fond de l’exploration des états modifiés de conscience pour un français correctement éduqué au début du 21ème siècle.

Quel est le rapport entre le préalable gnoséologique (les processus de construction des représentations qui arrivent à la conscience), la bien mal nommée hypnose et l’art ?

Mon impression – j’assume le statut de ce mot – est qu’un chef d’oeuvre modifie notre état de conscience, déconnecte, court-circuite notre contrôle réflexif lent, discret, séquentiel, sémantique, lexicalisé, de haut niveau, pour nous faire accéder au flux continu, rapide, cynesthésique, émotionnel, analogique, animal que nous ignorons ordinairement.

D’autres expériences au quotidien nous permettent de nous connecter à ce flux : la sexualité, l’érotisme sain; le sport quand notre corps entre dans une phase de résistance en plateau; l’entrée et la sortie du sommeil; nos états de rêverie diurne, ceux de nos jeux d’enfants mais aussi ceux dans lesquels nous nous échappons lors de l’accomplissement de tâches répétitives.

La majorité d’entre nous connaissons donc bien ces états, naturels, rythmant nos jours. La culture occidentale, pour les raisons déjà évoquées, n’a pourtant de cesse de les dévaloriser, d’en avoir peur. Automates obéissants à notre instruction, nous les refoulons, ne leur prêtons aucune attention car on nous a fait avoir honte de nous comporter comme des petiots, comme des animaux. Alors pourtant que nous restons des primates mal dégrossis.

Pré-verbal, pré-réflexif, cet état modifié de conscience n’est porteur d’aucune signification. Il est l’anti-monde des intellectuels, des philosophes, des scolastes. Il les fait taire. On comprend alors pourquoi il leur déplait, pourquoi par définition ils ne peuvent pas en rendre compte quoiqu’ils soient sommés de le faire : il les met en échec. Il met en échec leur maîtrise des concepts, leur agilité avec les mots.
Mes pensées vont ici à tous les élèves sensibles sommés de réaliser l’impossible et la trahison : le commentaire d’une oeuvre…

Se départir des mots. Un grand écrivain (ou un grand maître zen rinzaï) est celui qui, dans cet état modifié de conscience, mésuse, transmute, sculpte la matière du langage pour produire un objet qui initiera une transe et photographiera une variation de cet état.
Mais l’art le plus grand ne fonctionne-t-il pas plus intensément hors lexique et hors syntaxe ? Ce servir du langage pour le faire disparaître est à la fois virtuose, admirable et simultanément un gaspillage inélégant de ressources pour rendre compte de l’infra-verbal.

Les grandes oeuvres font cela : elles sidèrent, comme un serpent inattendu sur un chemin, déconnectent en nous notre conscience-bon-père-de-famille, et nous proposent de jouer, avec un motif de sensations et d’émotions, dans le flow allégorique superfluide, non sémantisé, de notre percipio.

Voilà la double dimension, non exclusive, de l’art que je tente de circonscrire : mise en transe (entrée dans le préalable) et proposition d’un motif avec lequel jouer (dans le préalable).

Dans le préalable cette sensation de jeu est importante. Je ne parle pas du jeu-distraction ou du jeu-broutille mais de la conséquence de sa nature superfluide : il y a en lui, du fait de la multiplicité des liens potentiels, des connexions et des formes repérables, des libertés, des possibles, où les synesthésies se répondent : du jeu. Pas de point fixe assigné mais un défilement continu, labile, pour tenter d’identifier du semblable dans le différent.

Ce processus de repérage et de mise en lien peut être neutre, objectif, purement perceptif, ou chargé émotionellement. Une représentation est en effet rarement seulement sensorielle. Elle est porteuse d’un affect (positif ou négatif, d’intensité variable) construit sur la base de nos expériences passées (individuelles ou socialement normées), sur la base de notre ressenti corporel actuel en contexte, sur les retours de nos besoins physiologiques et de notre câblage comportementale biologique issu de millions d’années d’évolution. Cet affect induit une orientation, un désir, un intérêt ou une répulsion, qui dynamise, vectorialise notre jeu avec la représentation. A la manière d’une pierre précieuse que l’on manipulerait finement devant soi pour trouver l’angle où le soleil l’illumine parfaitement.

Je me surprends ici à retrouver le vocabulaire d’une personne qui a beaucoup compté pour moi – qui m’a accueilli – et dont l’exigence de pensée libre, alpine (façon solo hivernal de face nord), exhaustive autant que faire se peut, authentique à la première personne du singulier, continue d’inspirer mes jours : Cornelius Castoriadis, ses textes, mes rencontres avec lui, m’ont formé intellectuellement. Je ne me suis jamais vraiment retrouvé dans son goût pour le pancrace, la pensée le poing levé. Et je me suis éloigné du coeur de ses thèses après avoir découvert Spinoza (la joie plus saine que la lutte, l’accueil serein et souriant), après avoir accepté que l’idée d’une création ex nihilo, le surgissement dans le monde de formes indéductibles, était tout simplement pour moi irreprésentable. Ce moment de révélation et de bascule dans mon parcours, nous l’avons vécu tous les deux tristement, car il ne pouvait passer que pour une ingratitude alors que nous étions si proches. Les accueils parfois prennent fin…

Castoriadis, dans le contexte de la psychanalyse française des années 60 et 70, ne pouvait pas s’intéresser, avec bienveillance, aux états modifiés de conscience. Pourtant, ce qu’il nomme magma psychique (de représentations, d’affect et de désir), ce n’est ni plus ni moins que cela. C’est l’intuition du préalable.
Le magma, c’est ce préalable où la représentation se forme, trouve son affect, se connecte à notre réseau désirant interne.

Le préalable est un magma. L’art nous y plonge.
Joyeusement.
Car la grande oeuvre nous fait éprouver une joie spinoziste lorsqu’elle nous propose une forme, nouvelle, inexistante auparavant, nous permettant d’étiqueter un motif du préalable qui n’avait pas de signifiant et qu’on voyait fuir avec frustration faute de pouvoir le saisir.

Sourire aux métamorphoses des nuages. Se perdre dans les flammes d’un feu de bois, dans les vagues. Dans les volutes de l’encens. Voilà un gimmick du préalable.

Ce qui pourrait le caractériser, c’est ce plaisir de l’évolution, du fondu enchaîné, du morphing. C’est sans doute pourquoi toutes les musiques reposant sur la modulation, la variation, résonnent si fortement en nous. Elles en proposent un reflet. Elles en sont un miroir.

Remarquons à quel point il n’y a rien d’égologique, de freudien, dans cette expérience esthétique. C’est dans ces expériences-là que je repère à son intensité la plus forte ce que j’annonçais au début de ce texte : l’art comme accueil gnoséologique, l’art comme accueil du percipio.

Notons aussi qu’un objet se déployant dans le temps n’est pas requis pour faire résonner en nous ce vécu : nul impératif de Bach, Ella, ou Kishori Amonkar; une terre cuite de Rodin, une épaule de Rubens, un Raku, nous connectent – aussi – au préalable.

Outre le plaisir qu’on prend dans la modulation, la joie ressentie dans l’accueil du percipio est liée à la manipulation.
Le préalable n’est pas passif. Il engage l’activité du corps, de tout le corps – même immobile mais activé par nos neurones miroirs – dans ses explorations kinesthésiques, sensorielles.

Dans notre accueil du préalable, on tripote, mâchouille, esquisse, improvise, caresse, frotte, tâtonne, shuffle, chantonne, onomatopise, gribouille, brouillonne, tetris, renifle.

L’accueil du préalable, c’est notre salive sur un tableau d’éveil pour bébés.

L’art c’est l’éveil.

L’art, c’est l’accueil.


31 août 2011

L’adieu à l’accueil du vide : 茶愛一味

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 15:30

A hauteur de regard

L’enseignement et la pratique de la cérémonie du thé au Japon sont, comme pour tous les arts traditionnels, organisés en écoles structurées de façon pyramidale comme des sectes, dirigées par un maître, le iemoto, qui tire sa légitimité de sa filiation à un fondateur.

Le mot secte pourrait sembler ici excessif. Il n’y a pas dans le thé d’aliénation psychologique ou financière des participants même si, pour qui veut faire carrière et monter en grade, la soumission totale à la hiérarchie et les effets sociologiques habituels des micro-pouvoirs des cadres intermédiaires en position de contrôle imaginaire des passages de niveau impliquent des comportements et une pratique basés sur la seule reproduction stricte du catéchisme et des usages ultra-codifiés de l’école. Le iemoto – et lui seul – a le droit (et le devoir – pour justifier de sa fonction et ses privilèges) d’ajouter des variations, le plus souvent anecdotiques, au protocole de sa lignée.

Chaque école n’existe que par le narcissisme de ses petites différences et donc par le respect obsessionnel des micro-variations d’une cérémonie dont l’esprit et les règles ont été définis par un génie du 16ème siècle, Sen Rikyû. Les trois écoles principales (Ura, Omote, Mushanokoji) qui encadrent la pratique de plus de quatre-vingt-dix pour cent de la cérémonie du thé contemporain détiennent leur statut d’une filiation de sang à Rikyû. Ainsi, quand un iemoto n’a pas de fils, il adoptera un cadet d’une autre des trois familles pour maintenir l’illusion symbolique de la continuité chez ses disciples.

Le fonctionnement des écoles est en fait proche des « sectes » bouddhiques japonaises, un peu à la manière des multiples sectes protestantes aux Etats-Unis, qui déclinent des variations colorées d’un corpus identique en affirmant leur identité du respect de la parole interprétante d’un fondateur charismatique.

La première page du manuel de l’école majoritaire, Ura, récemment traduit pour sa partie théorique, en anglais, commence par un « Notre Père » récité, les mains en prière, au début de chaque classe de thé. Ce « Urasenke followers’ statement of goals » contient des voeux que chaque être humain devrait pouvoir réciter avec fierté toutes les week-ends :
« avec chaleur et générosité d’esprit, communions ensemble pour que le monde devienne un lieu plus lumineux à vivre. »
Mais il contient également aussi un rappel sibyllin qui ne me fera jamais mettre les mains en gasshô pour une activité liée au thé :
« Le iemoto est comme un père pour tous, et tous ceux qui ont passé sa porte pour suivre la voie du thé sont une famille. »

Le thé est donc au Japon une pratique qui emprunte lourdement à l’imaginaire religieux.

Sen Rikyû en est la figure sainte, un prophète dont on interprète chaque bribe de paroles, dont on commente chaque anecdote, à la manière de chrétiens évoquant un épisode de la vie de Jésus. Il est bien sûr impossible d’envisager de contredire Rikyû ni d’envisager une cérémonie dont l’esprit serait en substance différent de celui qu’il exigeait.

Or il existe une contradiction, une dissonance fondamentale dans le thé de Rikyû aujourd’hui si on l’envisage dans la perspective de l’Accueil. L’accueil principal de Rikyû est celui, zen, du monde comme vide. Cet accueil présuppose une communion entre le maître de thé et son invité sur ce parti-pris existentiel. Si l’invité ne partage pas ce point de vue – lié à un contexte historique et social spécifique – alors le maître n’accueille pas l’âme de l’invité et pire : la somme de se soumettre. En découle un effet de violence qui ruine la seule justification de la cérémonie du thé : l’accueil.

Le thé de Rikyu trouve son sens dans l’histoire insulaire japonaise qui ancre la culture du thé dans celle du zen. Ce sont les moines bouddhistes qui ont fait le voyage en Chine et leur formation dans les temples Chan qui rapportent initialement les premières graines, les ustensiles et l’art de la préparation fouettée Song.

Toutes les sociétés produisent des penseurs du vide, du rien, du détachement absolu comme seule voie vers l’illumination, vers la sagesse. En temps de guerres de longue durée, dans les époques sans sécurité sociale, sans assurance vie, sans paix civile relative, à l’espérance de vie courte, cette pensée du vide jouit d’une aura supplémentaire compréhensible : elle dit ce qui est.

Dans le zen, la célébration de la vacuité n’est pas simplement une pensée de scolastes mais un mode de vie ritualisé par la répétition de tâches qui témoignent que les activités réputées nobles (les arts, le savoir) n’ont pas plus de valeur que celles, triviales, du quotidien (le ménage, la cuisine, le jardin).

Rikyû synthétise et fixe cette filiation du zen dans le thé à une époque de samurais en activité pour qui accueillir le vide dans un rituel reposant sur la maîtrise parfaite du geste fait sens.

Le thé de Rikyû, ce n’est pas simplement accueillir la beauté, et l’âme. C’est accueillir le monde comme vide. C’est l’expérience, le credo philosophique du néant comme expérience de vérité existentielle.

Le thé de Rikyû, c’est un vieux qui se prépare à mourir immédiatement.
Et le seppuku de Rikyû ordonné par son souverain, qui émeut les Japonais comme la mort de Socrate émeut les Occidentaux, iconise l’empreinte fondamentale laissé par ce génie jusqu’à ce jour dans l’art du thé.

茶禅一味 : Cha Zen ichi mi, le thé et le zen ne sont qu’une seule et même chose. Tel est le fond rémanent du thé japonais. Une coloration dont on a vu qu’il est difficilement envisageable, compte tenu de l’organisation et du critère de légitimation de ses écoles, qu’elle change sous peu.

Pourtant, la profondeur de ce qui se joue dans la cérémonie du thé et qui mérite sa diffusion universelle implique que d’autres parti-pris existentiels soient incorporés à cet art.

茶禅二味 : Cha Zen ni mi. Non, le thé et le zen ne sont pas une seule et même chose.

Non, il n’est pas normal de voir de jeunes et jolies femmes, maîtres dans l’art du thé, figer leur faciès dans un masque de gisant d’ermite pour respecter les canons verrouillant la légitimité supposée de leur école.

Non, le thé ne devrait pas être l’expérience de deux solitudes qui se croisent dans un carrefour désert un jour de grand froid et qui poursuivent leurs chemins après un bref échange de regard sur les vêtements de l’autre.

Non, le corps dont chaque modalité sensorielle est stimulée avec délice dans la cérémonie du thé ne devrait pas être considéré comme un véhicule superflu qu’il convient de contraindre, de mater voire de faire souffrir.

Et si l’accueil zen du vide, le détachement absolu et la dissolution dans le rien qui serait tout, n’étaient que des défenses psychologiques contre l’angoisse ? L’effet rationalisant d’une dépression ? Un haussement d’épaules noble et fier face à une fatalité proche et pas une affirmation sage et sereine ?

Il n’y a pas de joie dans le vide. Et une fois que l’on a dit cela, tout est dit.
Le thé doit être l’expérience de la maximisation de la joie dans la vie.
Une célébration de la vie.
Pas une chorégraphie du tragique et de l’annoncé.

Il manque au Japon sa Murasaki Shikibu du thé.
Une maître de thé fondatrice qui réintroduirait l’accueil de l’âme comme accueil princeps bien devant l’accueil de la beauté et l’accueil du monde.
Il y a du féminin et du maternant dans l’accueil de l’âme. De la sienne et de celle d’autrui.
Le thé n’a de sens qu’en étant l’art de la bienveillance a priori, de l’amour inconditionné.
Il faut imaginer Rumi servant le thé…

茶愛一味 : Cha Ai ichi mi, le thé et l’amour ne sont qu’une seule et même chose.

Le thé est un duo aimant, chaleureux, pas l’ultime convocation d’un patriarche sévère, supérieur et jugeant.

L’accueil libéré des corps de deux amants amoureux, la danse joyeuse de leurs âmes via leurs fluides et leurs épidermes, ne sont pas des expériences à sublimer, à lyophiliser dans la poussière verte du thé. Elles y ont toutes leurs places. Une femme qui prépare un bol d’usucha avant ou après avoir fait l’amour avec l’homme qu’elle aime, voilà l’un des kata les plus intenses qui éclaire à jamais la mémoire d’une pièce de thé.

La volupté, la jubilation, le confort, l’affection, le sourire, l’accueil du sourire sur son visage, l’accueil du sourire sur le visage de l’autre, ces sensations solaires font partie de la voie du thé. Y compris dans sa subtile modulation wabi-sabi.

茶愛一味 : Cha Ai ichi mi, le thé et l’amour ne sont qu’une seule et même chose.


11 juin 2011

L’accueil du non-soi qui est soi

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 8:08

Faire le crétin avec un gant de baseball sur la tête : le toast

Accueillir le monde, l’âme, la beauté.

Et pour cela, avec un peigne à poux, filtrer l’inauthentique.

Déposer les masques, les armures, les belles armures laquées, effrayantes, organiques, origamiques, aux couleurs militaires de parade. Déposer les postures de l’âge qu’on a, de l’âge qu’on aimerait avoir, de l’âge qu’on n’a plus. Retirer ses vêtements, ses cheveux, ses symptômes. Sa peau, sa chair. Tous nos os de lait qui grelotteront après crémation ou pourriture.

Pour accueillir… que l’on est un corps, des symptômes, une pilosité, des vêtements. Un âge, une parodie de postures, une armure, une jolie collection de masques. Un costume prêt à porter, tatoué sous la peau, qu’on ne pourra jamais défaire.

J’ai déjà évoqué l’accueil de soi, de la petite musique de son âme au monde, de son rythme sans métronome, de son refrain. Du soi qui nous fait sourire et qu’on déteste, qui fait sourire et qui nous fait haïr, qui nous fait être aimé aussi.

Mais une autre étape sur le tao de sa vie, sente de sanglier dans une futaie résineuse, est celle de l’accueil du non-soi en soi. De l’authentique non-soi qui nous donne notre matérialité. Une étape qu’on accepte facilement intellectuellement pour mieux la refuser, la contourner, l’ignorer au quotidien.
Accueillir le soi, base solaire, est facile. Rare, mais fluide et évident une fois qu’on nous en a montré l’accès.
Accueillir le non-soi, sa poussière, ses cendres, ses pollens, ses ténèbres est autrement moins simple.

L’accueil du non-soi en soi, c’est ouvrir ses bras à des éléments hétérogènes :

L’accueil du non-soi de son corps comme véhicule, support machine. De ses exploits, de ses limites, de sa transparence si précieuse quand il ne se fait pas remarquer.

L’accueil du non-soi de son corps comme filtre informationnel. Accueil de l’encodage et du traitement spécifique de l’information en nous. De l’accès que nous avons aux processus de cette mise en forme insulaire.

L’accueil du non-soi de son corps comme inertie comportementale. Accueil du primate en nous, de notre corps précodé, prédirigé, orienté vers des finalités supérieures aux nôtres, plus puissantes, plus pressantes que celles que nous voudrions promouvoir. L’accueil du sexe, du désir de primer, d’être survécu.

L’accueil du non-soi de nos aptitudes et de nos limites, corporelles, informationnelles.
Des aptitudes qui se font ignorer d’être trop faciles. Que nos yeux méprisent d’être trop faciles, nous qui devons montrer notre valeur par le labeur, le trimage, le dos cassé du laboureur.
Des limites qu’on valide en frimeur : même pas mal. Mais qu’on pleure, qu’on trépigne comme un enfant qui caprice dans la rue, et toute sa vie se joue alors dans sa capacité à accepter la frustration, à différer, souvent à jamais, la satisfaction.

L’accueil du non-soi de notre enfance. En trois clins d’œil – cinq ans, dix ans, quinze ans – la pierre est sculptée. Le bloc restant regarde les morceaux qu’on lui a retirés. Il sent la fragilité, compromettante, introduite par les coups de ciseau, par la scie, par le marteau. La forme finale est bizarrement étrangère, comme échafaudée par un alien nostalgique, un amateur au goût douteux, un inculte se prenant pour un artiste. Mais voilà, la pierre est sculptée. Signée par la lignée. Comme des scarifications identificatoires sur les joues des petits au temps des rafles esclavagistes.

L’accueil du non-soi dont je parlerai ici est celui du social-historique. Il est en lien avec notre enfance : c’est l’accueil de notre histoire macro-familiale. Il faut vivre quelques temps à l’étranger pour percevoir à quel point nous sommes figés par notre identité sociale et générationnelle dans des scripts de guignols et à quel point ces scripts frustres sont arbitraires.

Ce qui m’a frappé récemment est de percevoir combien ce non-soi nous est injecté par les histoires – pour enfants – qu’on nous raconte petit. Les mythes collectifs du roman macro-familial fonctionnent exactement comme ceux qu’on se construit à partir des récits entendus à la table du pépé ou de ceux qui tombent incidemment dans nos oreilles, dans la cuisine occupée par les femmes, les soirs de réveillon.
Nous nous construisons notre identité nationale, générationnelle, à partir des vignettes que nous collons sur notre cahier d’histoire à l’école primaire, à partir des bandes dessinées, des émissions pour la jeunesse, des films costumés, des défilés des jours fériés. Pas à partir du programme du bac.

Qu’est-ce qu’un français contemporain, qu’est-ce que le non-soi qui est soi du Français contemporain ? Quels sont les mythes qui le courbent, le tordent, le tuteurent ? Quels sont ces récits qui n’ont pratiquement rien à voir avec l’histoire réelle, qui ne sont pas banale herméneutique discrète et révisable, mais affabulation infantile aussi arbitraire, aussi imaginaire, aussi partielle, aussi contraignante que n’importe quel roman micro-familial ?

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est Cétautomatix, le forgeron du village gaulois, qui aime ses semblables, ses copains, à coup de tartes et de bignes. Fanfaron, beauf, parano, bravache, ripailleur, fier, mégalo. Fort.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est le paysan de l’Angélus de Millet. L’ancien serf qui danse la bourrée en sabots à la Saint-Jean, qui braconne sur la parcelle des riches, qui se saoule dans des pots en grès remplis au tonneau, qui sculpte des bâtons de marche avec son couteau pliable, et qui a la pupille infinie quand il regarde les saisons dans le ciel, quand il entend le chant de l’oiseau lui donner l’heure alors qu’il est à la lisière de son champs, bocage à la terre généreuse, en train de couper du bois pour l’hiver.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est le roi soleil, élu par le dieu unique trinitaire, modèle idéal d’un monde héliocentrique où tous parlent français parce que l’humanité ne peut vouloir parler une langue moins élégante, moins musicale, moins raffinée. On ne fait pas attendre le roi – qui est petit. Il a le droit de tout. Sur tous, notamment les nobles, les riches, les puissants, qu’il a su mater. Il n’abuse pas de son droit. Sauf avec les femmes. Qui parfois se plaignent car le roi ne se lave pas : le roi pue. Mais le roi a le bon goût de financer l’esprit. Les artistes, les intellectuels. Les ballets. Et les parfumeurs.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est Cyrano joué par Depardieu. Un Cétautomatix gascon, fort, à l’espadon démesuré, gage de ses exploits amoureux. Qui a l’alexandrin pour potion magique.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est le grand-oncle anonyme de Gavroche qui se tient sur la pointe des pieds pour apercevoir la tête du roi tomber dans le panier d’osier. C’est toute la descendance manifestante de ce sans-culotte, qui ne se sent digne qu’en lançant un pavé, qui trahirait son arbre généalogique de ne pas faire grève. C’est la culpabilité du révolutionnaire qui se sent en danger d’avoir été régicide, qui jubile d’avoir été régicide, qui refoule d’avoir été meurtrière. C’est la célébration du sang impur qui abreuve les sillons à blé pour le pain bucheron. Pas pour les croissants du dimanche matin. Elle est inquiète cette descendance. Car elle a connu la terreur, la guerre civile, et quand elle tutoie, son « tu » n’est pas fraternel, mais frissonnant, anticipant la violence, l’opposition de l’autre, qui de facto, pour ne pas se soumettre, s’oppose agressivement. Le non-soi qui est soi du français contemporain c’est la teigne intranquille.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est Napoléon – qui est petit mais inépuisable. Qui a pris la place vide du roi trop mou. La place était libre. Il fallait la prendre. Avant un autre. En conquérant. En génie ambitieux, en stratège. Par devoir aussi. Parce que la France, c’est naturellement une immense légion d’honneur.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est le Bison de l’Armée des ombres. Un Cétautomatix résistant, qui n’a toujours été que résistant. Qui s’en remet aux ordres du chef et exécute en pleurant Mathilde, la Marianne, parce que la Française, Mathilde ou Roxane, le sein nu, inspiratrice, Antigone, est toujours la liberté courageuse qui guide les hommes.

Le non-soi qui est soi du Français contemporain, c’est l’écrivain du Lagarde et Michard, dont la correspondance est publiée dans la Pléiade. Ses textes sont déclamés par un acteur de la Comédie Française. Il mange des plats en sauce dans une brasserie parisienne quand il sort de sa retraite pour les prix ou les jury. La littérature, pour le non-soi qui est soi du Français contemporain, est l’unique Panthéon réellement envisageable parce que la langue française, élégante, musicale, raffinée, est la seule discipline où le Français peut encore espérer exceller après Waterloo, après le Débarquement, après les machines-outils made in Germany, l’électronique made in Asia, après l’abrutissement triomphant made in Hollywood.

Voilà le non-soi qu’un Français contemporain doit accueillir. Parce qu’il n’est pas cela. Mais qu’il sera toujours cela.
Comme un buveur qui a survécu grâce aux réunions hebdomadaires des Alcooliques Anonymes, qui est resté sobre pendant trente ans, mais qui se présente toujours comme « alcoolique », parce que ce non-soi est indécrottablement en lui, aliénant, dangereux.

Un alcoolique qui accueille son alcoolisme. Voilà l’accueil du non-soi qui est soi.

Une définition de la sagesse ?


5 février 2011

L’impossible accueil du fils par le père

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 9:44

Sen no Rikyū, Jukoin

Pourquoi sommes-nous surpris quand notre âme est accueillie, adulte, par un ami, un pays, un inconnu, un art, dans le thé ?
Pourquoi les pères, eux qui en ont tout le loisir, accueillent-ils aussi rarement la singularité des fils ?

Suggestion : parce que la relation père-fils n’est pas une relation engageant l’accueil de l’âme.

Que veut le père, qu’attend le fils ?

Le fils requiert du père un mode d’emploi de la vie. Le père, quoi qu’il fasse, tâche de transmettre le fardeau de la lignée.
On n’est pas loin d’une relation dealer/junkie existentielle. A l’insu lucide de leur plein gré.

Or l’âme s’accueille hors demande : l’âme ne peut être véritablement accueillie que par un indifférent à la lignée.

Par des enfants ou une oeuvre, nous cherchons à laisser une trace.
Une descendance. Une transmission.
: on ne choisit pas d’être un animal social mémétique.

Le pouvoir ou à tout le moins ses signes nous attirent.
On pressent que du sommet de la pyramide, on transmettra mieux.
Son nom, sa trace, son patrimoine.
: on ne choisit pas d’être un primate.

Les sociétés proposent de nombreuses voies pour atteindre ces objectifs.
Le père de famille, l’artiste, le patron, le philosophe, le politique, le sportif, le religieux, le médecin, le divertisseur, le savant, l’animateur, le libérateur, le bienfaiteur.

-› En Occident, les petits malins court-termistes cibleront l’animateur, le sportif, l’amuseur.
-› Les vrais petits malins qui voient à l’échelle d’une vie savent que le grand patron milliardaire est aujourd’hui celui qui détient le pouvoir le plus grand. Bien plus de pouvoir effectif qu’un chef d’état.
-› Les vrais vrais petits malins savent que le grand patron milliardaire sera vite oublié par les livres d’histoire qui mentionnent au moins toujours le nom du politique et du libérateur.
-› Les vrais vrais vrais petits malins savent que l’humanité retient mieux cent ans plus tard le nom du savant découvreur que celui du président.
-› Les vrais vrais vrais vrais petits malins savent que les siècles se souviennent mieux de l’oeuvre du grand artiste que des découvertes obsolètes du savant.
-› Les vrais vrais vrais vrais vrais petits malins savent que les artistes même de génie sont tout de même considérés comme des divertisseurs de longue durée et que la position la plus respectable sur mille ans est celle du philosophe, plus encore que celle du religieux. Le religieux en effet, fût-il bienfaiteur fondateur, repose sur un tiers invérifiable, dieu, dont l’unité et les caractéristiques sont disputées géographiquement, historiquement, alors que le philosophe s’adresse lui à l’universel, à l’intemporel.

-› Les malins authentiques, lucides sur leur potentiel mais aussi soumis au diktat de la norme sociale, naturellement pères de famille, ont validé que cette quête mémétique est vaine et que des enfants constituent la réponse naturelle de bon sens à l’appel de notre ADN. Ils ont accepté que nous serons de toute façon oubliés, qu’aussi virtuose soit notre style notre langue sera morte en quelques générations. Que le philosophe n’est que le journaliste de son temps, un sous-produit de l’histoire. Que seul compte non pas demain mais maintenant. Que le bien que tu fais n’aura pas plus de poids au fil du temps que ton statut de victime. Que ce qui compte dans le maintenant, c’est d’être entouré d’amour et d’affection, d’avoir un corps sain, une sexualité heureuse, un environnement chaleureux qui inspire, de petits plaisirs simples ou raffinés, partageables, de la joie dans le quotidien d’un faire libre, l’honneur de prendre soin de ceux dont on a la responsabilité, la dignité de contribuer à sa mesure à rendre le monde plus beau, meilleur, plus juste.

Mais voilà. Comment arriver à ce but. Comment trouver la joie optimisée pour notre âme.

Nous nous posons rarement ces questions.
Nous cherchons juste comment vivre nos jours.
Nous cherchons quoi-faire.
Nous cherchons que-faire.
Nous cherchons un programme à exécuter.
La fiche de poste de notre vie.
Nous cherchons à être bons.
De bons enfants. Obéissants. Fiables.
A montrer que nous savons remplir notre office.

Nos vies pathétiques et tendres : voilà l’effet de la néoténie.

On ne choisit pas d’avoir une enfance.

On ne choisit pas non plus sa génération.

Car cette quête mélancolique de plan de vol est aussi aujourd’hui l’effet du deuil blanc, de l’abrutissement vide de notre époque.
Une époque sans ennemi.
Sans projet. Sans destin.
Une époque de l’ennui.
Sans illusions aussi.
Ce qui est toujours mieux que d’en avoir de mauvaises.
Une époque lucide, s’anesthésiant dans le divertissement, parce qu’il serait idiot de refuser la jouissance flash, hypomaniaque, gratuite, antidépresseur parfait pour une existence sans dessein.
Une époque adolescente, où la surenchère vulgaire, la transgression ordurière, est la seule façon de montrer son courage quand aucun père ne viendra jamais vous gifler, quand aucun vieux ne viendra, d’un regard, vous placer face à votre honte.
Une époque sans père.
Sans père de famille. Sans père fondateur.

Nous avons un besoin vital de savoir quoi-faire.

La possibilité de pouvoir tout faire ou presque nous angoisse. La possibilité de pouvoir choisir tout et n’importe quoi sur la carte du destin nous fige. Nous ne voulons pas choisir, mais accomplir. Accomplir une tâche, facile ou noble, qui nous convient, qui donne du sens aux jours, qui nous place dans une lignée.

Les enfants adoptés, les enfants nés sous X, ceux qui apprennent que celui qui les a élevés n’est pas leur géniteur, nous montrent, dans leur quête brulée, à quel point ce besoin est puissant, fondamental, qu’il est question de vie ou de mort.

Le père est celui dont nous attendons qu’il éteigne cette soif.

Le père est celui qui montre quoi-faire.
C’est sa fonction.
S’il ne savait pas quoi-faire, il ne serait pas père.
Le père est un sensei : 先生, né avant. Il doit savoir.
On suppose en effet logiquement que s’il ne savait pas quoi-faire, la vie ou la morale ne lui auraient pas permis de prendre la responsabilité d’engendrer. Que s’il est arrivé jusque là, c’est qu’il a su, qu’il sait, qu’il a dû recevoir et exécuter suffisamment d’instructions : son âge valide un mode d’emploi.
Même absent ou hostile, un père, par son seul vécu, nous instruit de notre destinée.

Pour placer le fils immanquablement dans la double-contrainte invraisemblable qui tend au point de rupture. Simultanément :
- honorer le père en le laissant à sa place, supérieure : se soumettre au patrimoine
- venger le père en réalisant, en substitut, ce qu’il n’a pas accompli et tenir ainsi sa place : renflouer le patrimoine
- dépasser le père car c’est la nature du désir que de considérer toute limite comme un défi : ajouter au patrimoine

Le père accueille donc le fils dans l’injonction impossible : reste-à-ta-place / prends-ma-place / dépasse-moi

Hormis s’il est haïssable ou danger insécurisant, éventuellement pour l’éloigner de la mère dont l’accueil spécifique – évoqué dans un autre texte – conduit le fils à la considérer sienne, personne ne veut tuer le père. Juste résoudre l’injonction impossible.

La mort du père est la solution qui facilite la réalisation du double-bind qu’il appelle : une fois le père mort, il est moins difficile de le dépasser, en accomplissant, dans l’angoisse de la transgression du commandement du premier temps, sa demande.
Moins difficile car la blessure de relégation du papa, son animosité, même fière de sa descendance, ne se montrent pas dans les yeux d’un mort. Parfois pourtant elles se montrent en rêve.
: on ne choisit pas d’avoir une enfance.

Les pères accueillent au monde dans cette culpabilité. Dans ce faix encreux, patrimonial, que les générations se transmettent comme une maladie.
Oblitérant ainsi la possibilité de l’accueil de l’âme.

Le non-accueil du père, c’est donc une réception dans un destin, dans une lignée de programmes à accomplir, une hospitalité dans l’entreprise familiale et sa culture d’entreprise, dans une secte. Ce n’est pas un accueil : c’est une incorporation, un endoctrinement.

Mais aujourd’hui, les authentiques patriarches sont rares.

Le plus souvent, l’enfant se rend compte que son père est toujours le petit garçon qui applique le programme de son propre père. Le programme de papa est habituellement fermé, limité, pas toujours compatible avec notre nature. Le fils, déçu, scandalisé, abasourdi par sa découverte, se tourne alors vers les anciens de la lignée qui ouvrent davantage de possibles dans les options de destinée.

Les vieux pères morts de la lignée, du moins ceux qui ont laissé un souvenir positif, sont de bonnes références accueillantes pour l’imaginaire des fils. Avec eux l’injonction paradoxale « reste-à-ta-place / prends-ma-place / dépasse-moi » est libérée de son intenable impossible. Comme nous ne connaissons pas les aïeux de nos aïeux, nous imaginons ces derniers, non comme les fils qu’ils sont – et qui se sont dépatouillés comme ils ont pu avec ce qu’ils ont reçu – , mais comme d’authentiques fondateurs, des modèles d’accomplissement qui nous enjoignent à devenir ce que nous sommes.
Le fils croit entendre l’aïeul lui dire : deviens un aïeul.

Et dans cette reconstruction imaginaire, le fils peut éventuellement élaguer l’arbre de la lignée à sa convenance et accueillir son âme singulière, se construire un mode de vie en harmonie avec son corps, ses aptitudes uniques, indépendantes de son enfance et de sa famille, se construire un mode de vie en harmonie avec son enfance et sa lignée.

C’est sans doute la raison pour laquelle les sensei qui comptent dans notre vie sont le plus souvent des figures d’ancien, de patriarche mais pas des pères. Des hommes. Parce que les femmes, même fondatrices, même sensei, ne font pas, quand bien même elles auraient été placées par leur papa en position de fils, l’expérience intense spécifique du fardeau de l’intenable injonction père-fils et de la lignée. Et parce que ce sont les hommes qui attendus en position de père sont dans la position de dire quoi-faire, d’autoriser un possible dans le mode d’emploi de la vie.

Le père demande au fils.
Le fils demande au père.
Or l’expérience de l’accueil surgit en dehors de toute demande.
L’accueil, c’est ouvrir les yeux sur ce qui est là. Juste : là.
Ce n’est pas voir ce que l’on demande à voir.
Ce n’est pas voir ce que l’on nous demande de voir.
C’est voir ce qui est là.
Comme l’arbre, là, en face de soi derrière la fenêtre, voir l’arbre, là, unique, en nous.

Bien sûr nous n’échappons pas à l’enfance, à la lignée, à la soif du quoi-faire.

Notre arbre intérieur se révèle à nous avec pour toujours des formes tourmentées, pliées, contraintes de bonsai. Ou aux limites de l’épuisement quand on a tenté de faire pousser un momiji dans le désert, un manguier sur les alpages.
L’accueil de l’âme, c’est voir l’arbre, les formes taillées de ses branches maîtresses, l’environnement dont il a besoin pour devenir ce qu’il est : le climat, l’ensoleillement, l’espace, l’éventuelle protection contre le vent, la nature du sol, la faune et la flore mitoyennes adaptées, l’entretien requis ou son absence.

L’accueil de l’âme est naissance à soi. Interstitielle, précaire, qui luttera ensuite, comme une fugue, avec les rengaines de l’enfance et de la lignée.

L’accueil de l’âme, c’est ouvrir en soi un espace du quoi-faire dans le projet de soigner son arbre, de ne plus le trahir, de ne jamais plus le trahir : d’en prendre soin, toujours.
Au risque de la solitude, de l’excommunication familiale, de la déception de l’attente paternelle.
Ce risque, qui laisse des bleus, est la seule assurance d’un cheminement vers la joie. Le pré-requis pour accueillir véritablement le monde et le beau. L’amour aussi, dans l’accueil d’un autre qui nous accueille.

Sans une main qui reste toujours en contact avec notre arbre, nous sommes invisibles. Nous flottons comme des fantômes malheureux, de mauvaises copies de mauvais faussaires. Nous sommes des fakes. Nous le sentons. Nous le savons. Nous mordons à la gorge ceux dont le regard nous expose à notre fakitude. Nous sommes dans la haine. De notre trahison. De notre arbre. Du monde qui pourrait nous démasquer. Nos émotions du monde, du beau, de l’autre, mêmes justes, sont recouvertes d’une glue de fake. Nous nous écoeurons et appelons la mort, le rien, le froid. Le rien ou l’incendie, pour cramer toute forêt, annihiler tous les non-fantômes. Nous sommes invisibles pour ne pas voir notre honte, invisibles pour escamoter notre arbre.

L’accueil de l’âme implique la fidélité. A soi. Dans une vie de tentations et de mauvaises habitudes.
Ou la haine de soi si l’on ne peut pas ne pas se trahir.

La demande des pères nous pousse vers l’invisibilité fantôme. Notre besoin d’un quoi-faire, nous attire vers le fake.
: l’enfance crée une inertie du malheur.

Mais parfois le père a accueilli son âme.

Régulièrement, c’est en devenant père qu’il s’autorise à s’accueillir. Devenir père est un autre moyen pour lui de résoudre la requête impossible dont il a hérité et, cette tension soulagée, il peut investir des ressources vers lui-même.

Régulièrement, le père n’attend que cela de son fils : qu’il l’accueille. Et comme l’enfant a encore le regard candide, il voit l’arbre et répond à la demande. C’est simple pour l’enfant de répondre à cette demande. L’arbre est là. Juste là. Devant les yeux. Il suffit de le regarder : il est là. Mais en répondant à la demande d’accueil de papa, il se perd. Parce que si papa ne voit pas son arbre alors c’est qu’il ne sait pas quoi-faire. Qu’il n’a pas le mode d’emploi. Qu’il ne peut pas remplir sa fonction d’instructeur. En accueillant son père, le fils devient orphelin et entre dans la quête brulée d’un quoi-faire que son père ne lui aura pas fourni.

Régulièrement aussi, le père s’accueille pendant l’enfance de son fils qui sera alors pour toujours dans sa vie bercé par deux musiques différentes, incompatibles.
Dans la première musique, quand le père ne s’est pas encore accueilli, il n’est question que du fardeau de la lignée, de l’être-fils, de l’être-fantôme du père. C’est une musique de l’aliénation et du devoir. Une musique spectrale, triste, sombre, fake.
Et puis survient un événement transformant. Dans son travail ou sa vie privée. Le père rencontre un vrai et bon sensei. Il peut simplement grandir, passer un certain âge. Il peut rencontrer l’amour, simplement décider qu’il ne peut plus supporter d’être malheureux davantage avec la mère de ses enfants, et divorcer. Il accueille son âme, en adulte, et les couleurs de la mélodie de son âme rayonnent alors, vacillantes, dans toute son existence. L’enfant qui voit l’arbre le voit sortir de sa transparence. Voit l’arbre devenir sain – ou chanceler d’un tel bouleversement. Le changement de musique, surprenant, est difficile à intégrer pour le fils. Le mode d’emploi de la vie voit apparaître de nouvelles pages, de nouveaux principes régulateurs, parfois en conflit avec les précédents.
Cette cacophonie est une chance. Elle est incommensurablement préférable à la seule musique fantôme. Le mode d’emploi contient désormais en effet l’autorisation la plus précieuse : celle de pouvoir s’accueillir.

Quand viendra l’heure, le fils saura utiliser ce sésame.

Pères, pour permettre à vos fils de s’accueillir : accueillez-vous.


23 janvier 2011

L’Accueil de la couleur du temps dans le thé

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 7:57

Retirer l'absence

「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」

Dans une chashitsu identique, le monde d’une aurore d’été, d’une sieste d’hiver ou d’une nuit de tsuyu ne sont pas les mêmes mondes.
L’âme amoureuse, en colère ou endeuillée, d’une même personne, n’est pas la même âme à accueillir.
L’accueil du beau, lui, est un phare intemporel, indépendant des modalités spécifiques de rencontre et d’humeur d’une cérémonie. Un phare dont le maître s’approche doucement au fil de l’éducation de son goût, de ses connaissances et de la maîtrise de tous les registres pianistiques de sa technique.

Pour accueillir le monde et l’âme, le maître de thé ne pourra donc jamais répéter à l’identique une cérémonie qui aura pu fonctionner dans le passé. Pour accueillir, il doit accueillir l’ici et le maintenant de la cérémonie. Il doit accueillir non simplement l’âme spécifique de son invité mais également l’état d’esprit, l’état émotionnel spécifique de cette âme au moment de la rencontre.
Cette modulation psychologique est triple : accueil de l’état spécifique de l’invité, accueil de son propre état spécifique comme accueillant (fatigué, coupable, honoré, tendre, étranger, …) et accueil de l’état spécifique de sa relation à son hôte (proche ou lointaine, sereine ou perturbée).

Bien sûr la structure profonde de l’âme du maître de thé et de celle de l’accueilli, la nature de leur relation, indépendantes des variations de l’instant, produiront les caractéristiques dominantes de la rencontre.
Si Bach se met au clavier, il composera du Bach.
Si Chopin se met au clavier, il composera du Chopin.
Et leurs musiques seront identifiables dès les premières notes, quel que soit le moment de leur vie, la saison, l’heure où ils jouent, quelle que soit la personne pour laquelle ils jouent.
Et aucun des deux ne jouerait un air de requiem pour accueillir une jeune femme séduisante ou une danse insouciante pour accueillir un ami dans la peine.

La difficulté dans la voie du thé vient du fait que le protocole ne dispose pas des mêmes richesses et libertés d’expression qu’un piano. Le protocole du thé doit rester un cadre stable, un repère fixe pour permettre l’entrée dans le sanctuaire de la transe. C’est dans la subtile interprétation musicale du protocole que repose l’accueil de l’état spécifique des âmes et de la relation.

Une jeune femme qui aurait régulièrement accueilli son amant dans le thé d’une façon amoureuse et légère, échouerait et trahirait la voie si elle tentait d’appliquer cette ambiance passée dans une nouvelle cérémonie qui aurait pour fonction de laver le coeur du couple après une journée de tensions.
Pourtant elle servirait le même thé. Elle déploierait la même chorégraphie.

Le maître de thé montrera son art en identifiant l’humeur des âmes présentes lors de la cérémonie (et pas uniquement leur nature profonde), la tonalité de leurs relations. Son intervention sera guidée par ce qui seule donne du sens au thé au-delà de l’accueil, la bienveillance : apaiser, sécuriser, rendre confiance, abluer.

Un premier moyen simple consiste bien sûr à choisir avec soin les objets de la cérémonie. Notamment, pour ce qui est du plus évident, l’arrangement du tokonoma : en faisant parler les fleurs, par l’explicite du zengo de la calligraphie, par les implicites subtiles d’un objet.
Par le choix des notes d’un encens : mystique, réconfortant, ou léger.
Par le choix du bol où se poseront les lèvres.
Le choix du récipient d’où sera tirée l’eau pure.

Mais peut-être le maître ne sera pas en situation de choisir ces éléments.
Peut-être, débutant, ne possède-t-il qu’un set unique dans son appartement occidental.
Peut-être est-il en voyage, chez un ami, en visite à l’hôpital.

Alors, il ne dispose que de son corps. Du souffle, des mouvements de son corps.
Pour une chorégraphie aux formes fixes.
Alors il joue du temps.
Il accueille la couleur du temps.
Le temps du temps.
Son poignet se fait vif ou ralenti x16
Il accueille la vibration de la micro seconde.

Et si la couleur est froide, il la réchauffe.
Est-elle incandescente, il l’apaise
Fatiguée, il l’énergise.
Tendue, il la berce.

Il danse et harmonise sa danse à la couleur du temps.
Il danse et conduit l’accueilli au point de contact
où l’humeur ne compte plus
où la porte des variations est passée
il danse et conduit l’accueilli au point de l’accueil

du monde, du beau, de l’âme


 
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