L’Accueil dans la voie photographique
「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」
Cette grille de lecture des Accueils, introduite dans un texte précédent, ouvre de nombreuses pistes de compréhension quand on l’applique à d’autres arts, d’autres dispositifs, d’autres situations.
杲
Dans le thé, la chronologie est la suivante :
- l’accueillant utilise le rituel pour entrer dans la transe et la transe pour se connecter au monde
- la transe de l’accueillant met, par manipulation mimétique, l’accueilli en transe
- l’accueillant oriente sa connexion au monde vers son âme, puis l’oriente vers l’accueilli pour accueillir l’âme de ce dernier
- l’accueilli, en sentant son âme accueillie, est capable de s’accueillir seul, et de percevoir l’âme de l’accueillant et des présents qu’il accueille à sa mesure.
- cet Accueil réciproque renforce l’Accueil du monde de chacun et catalyse l’Accueil du beau, c’est-à-dire la double orientation dans le temps humain : la filiation honorée du passé, la progression honorable vers l’idéal prochain par le biais d’émotions qui élèvent et rendent fiers.
En surface, il semblerait que, dans la voie du thé, l’Accueil du beau soit le plus important. En réalité, c’est l’Accueil de l’âme qui est l’authentique coeur du thé. Et ce dernier accueil n’est possible que par le biais de l’Accueil du monde (comme tao).
La chronologie et l’importance relative des Accueils entre eux dans un dispositif particulier peuvent donc servir comme critères d’évaluation et de caractérisation de ce dispositif.
杲
Qu’en est-il en photographie ?
Le photographe accueille le monde mais ne peut le faire authentiquement que s’il sait se connecter à son âme – qui se révèle dans son style, son regard spécifique – une âme qui a donc dû être au préalable accueillie, et qu’il doit savoir seul accueillir.
Le photographe qui prend une photo est en transe.
Il y entre par le rituel du maniement réflexe de son appareil. Et par sa déambulation spécifique dans le monde.
杲
La voie photographique a toujours comporté ce formidable deuxième temps de la transe : le temps du développement.
Auparavant, cette étape de la chambre noire – technique, fastidieuse, ne suscitant pas l’exploration de variations – n’était pas accessible à tous les photographes qui la déléguaient sans l’explorer.
Depuis quelques années seulement, chacun peut, grâce au numérique, avoir la chance d’être aisément, confortablement, rapidement, son propre développeur et investir ce deuxième temps de l’Accueil du monde.
Accueillir le monde n’exige pas de dupliquer le réel comme preuve authentifiée d’une présence.
Une photocopie n’accueille ni le monde ni l’âme.
Elle certifie conforme, archive. Froidement. A la manière de l’huissier ou du greffier.
La photographie ne devrait pas être un éclair de champs de bataille ou de Dieu biblique scrutant la syncope, la bavure, le hiatus. Elle ne devrait pas être lutte anxieuse, trépidante, contre les trépidations continues de la civilisation du chronographe. Elle ne devrait pas utiliser des expressions, violentes, comme « flagrant délit », « ligne de mire », « tir » pour définir son projet. Le photographe ne devrait pas être un sniper, un inspecteur en maraude, un chasseur – même végétarien.
L’accueil du monde n’a pas à se sentir prisonnier d’un dispositif technique qui tend à faire croire qu’il promeut la réplication, le clônage aplati mais supposé conforme d’un réel non mis en scène.
Les partisans de la photo-preuve oublient-ils que leur dispositif est totalement arbitraire et que cet arbitraire transforme arbitrairement le monde qu’ils prennent en photographie ? Une photo est par nature une retouche, un recadrage du monde. Elle est toujours interprétation musicale. Le temps du développement permet de prendre contrôle de cette réalité, sereinement, ludiquement, sur un mode exploratoire assez similaire à celui de la prise de vue mais libéré du temps et des limites de l’appareil.
Gould aurait-il fait un mauvais choix en préférant l’enregistrement en studio plutôt que le concert qui ne lui permettait pas de faire émerger à la perfection son intuition qui se manifestait dans le temps lent de la retouche-dégustation ?
L’Accueil du monde – pas sa capture comme un poisson qu’on ferre en le blessant – est Accord de l’âme et du flow du tao.
La vérité que l’on cherche à saisir – non pas comme une viande mais comme un motif simple qu’on devine structurant le flux de données qui s’écoule devant soi, en soi – n’est pas objective.
C’est pour cette raison que le développement numérique actuel constitue un luxe, un privilège méditatif, une occasion favorable à explorer en gourmand. Dans la transe particulière du développement, le photographe peut enfin, en prenant le temps – tout le temps qu’il faut – toucher du doigt ce que son oeil n’avait que fugacement intuitionné, et transformer, quintessencier, parfois par des opérations d’extraction radicales, le brouillon de capture du Monde en un authentique Accueil du tao mis en lumière par l’Accueil du Beau.
L’appareil photo est un alambic.
Trahir le monde consiste à ne pas suffisamment le révéler.
杲
Si le monde qu’on révèle n’est pas le monde tel qu’il est, est-il encore le monde ?
C’est, à sa façon, la longue histoire de la question du réalisme en philosophie qu’on retrouve posée ici.
Le monde accueilli par la photographie n’est pas le réel mais le monde qui entre en Accord avec le coeur humain, avec son cerveau câblé de façon spécifique par l’inertie de l’évolution de son espèce.
Une mouche photographe n’accueillerait pas le même monde.
Puisque nous ne pouvons pas échapper au monde des phénomènes, puisqu’une photographie ne sera jamais nouménale, puisque le monde que nous percevons est toujours déjà pré-filtré/pré-organisé par notre cognition, alors l’objectif de la photographie doit être d’accueillir cette pré-interprétation du monde dans sa capacité à nous émouvoir. L’objectif de la photographie doit être de sur-interpréter cette pré-interprétation pour émouvoir davantage encore.
杲
Interprétation musicale du monde extérieur, l’accueil photographique est aussi, parfois, Accueil du monde intérieur.
Il n’est pas question ici de l’Accueil de l’âme, d’une personne spécifique, mais de l’accueil des mécanismes universels de cognition, du traitement interne de l’information de tous.
Une image aux caractéristiques (parmi d’autres : profondeur de champ, texture de la lumière) construites par le dispositif photographique lui-même pourra créer, par ses seules caractéristiques, des émotions en ce qu’elle objectivera sous forme de « vue » une sensation psychologique infra-verbale, un tao interne.
J’ai par exemple le sentiment que les objectifs lumineux de qualité (ouvrant à moins de 2) peuvent permettre, par le bokeh qu’ils créent et par la précision au rasoir du focus sur l’objet donné à voir, de mettre en image un certain état modifié de conscience, léger, de veille paradoxale, dont le fonctionnement est similaire : ultra-focus flottant sur un flou alentour doux.
Ce qui est alors révélé, accueilli, c’est moins le monde extérieur que le monde tout aussi réel, interne, des modalités de notre cognition. L’émotion vient du fait que les mots dont nous disposons sont trop pauvres pour nommer nos états internes quand nous fonctionnons en mode non vigile, non réflexif, non langagier. Disposer d’une image comme tenant-lieu, même grossier, d’un de ces états internes produit une joie spinoziste : nous avons le sentiment d’accroître notre puissance d’agir sur le monde en disposant d’un symbole partageable, en sortant de notre isolat. Cette joie nous donne la sensation d’être grandi.
Il ne s’agit pas bien sûr d’une spécificité photographique. Toutes les arts authentiques accueillent magistralement ce monde interne. Pour ne prendre qu’un exemple, une partie de la joie des fugues de Bach a, pour moi, cette origine.
杲
Accueil du monde, externe, interne.
Et puis bien sûr il y a le portrait.
Notre narcissisme ne cesse résolument de refouler ce point aveugle trivial : l’oeil ne peut se voir lui-même, on ne se perçoit toujours que de l’intérieur. Une photo, en reflétant ce que les autres voient de nous, nous contraint, contre notre gré, à adopter comme soi cet inconnu le plus souvent limité, ridicule, cet usurpateur dont on sait, nous qui nous connaissons bien, qu’il n’est pas nous, lui qui pourtant se pavane à notre place dans le monde.
L’âme a souvent, dans cette expérience implacable, non pas la sensation d’être accueillie mais d’être trahie, assignée à une injustice.
Peut-être est-ce la raison pour laquelle, paradoxalement, un daguerréotype anonyme de 1850 de la collection George Eastman House me fascine si tristement : il s’agit du portrait, dans un beau cadre doré, d’un jeune homme aveugle à lunettes noires portant un chat flou dans ses bras. Cet aveugle n’aura jamais vu à quel point il était beau, à quel point son âme rayonne.
杲
Pour un Occidental, la façon dont les Japonais sont entraînés depuis leur enfance à prendre une pause seyante est à ce titre déconcertante.
L’Occidental ne doit pas poser sur la photo. Il doit montrer ce qu’il est. C’est ce qu’on attend de lui. Pour lui, se voir tel que les autres le voient est donc en général douloureux car la réalité trahit toujours l’idéal flatteur que l’ego se construit.
Le Japonais a appris, lui, à prendre la pose. Pour montrer ce qu’il faut montrer : qu’il est au bon endroit, au bon moment, dans l’humeur requise. Se voir sur la photo n’est pas douloureux car il n’y a pas d’écart avec l’attente d’une révélation flatteuse de son âme.
En Occident, non pas accueil mais trahison de l’âme. Au Japon, indifférence à l’accueil de l’âme au profit du témoignage simulacre de l’harmonie apparente du groupe, dans l’authentique et fraîche satisfaction de la correcte observance du rituel.
杲
Mais parfois, quand le photographe sait accueillir, derrière le Pinocchio, Occidental ou Japonais, dont on voit les fils sur le portrait, sous le masque de l’imposteur, sous la cagoule du faux-semblant, apparaît, lumineuse, indépendamment des traits et de l’âge : l’âme authentique.
杲
Toutes les âmes révélées par l’image ne sont pas belles à voir. Certaines sont bien plus inregardables que la peau des grands brûlés, que les cicatrices des estropiés de guerres non technologiques, que les chairs gore de zombies.
La haine, l’angoisse, la violence continuent de fondre certaines âmes comme des cires et on est terrifié quand on se trouve dans le champs de leurs éclaboussures.
Il y a des âmes prédatrices, mauvaises de naissance.
Peu nombreuses.
La laideur est essentiellement le pus de la souffrance.
De l’inaccueilli.
Ça ne la rend pas plus acceptable.
Plus regardable.
杲
Pas plus regardable que la douleur des innombrables victimes de ces âmes cassées.
Et tel est le dilemme du photographe.
S’il accueille le monde, il se doit aussi d’accueillir cet ignoble de l’humain.
Pour témoigner de la souffrance des hommes. De son temps.
Parfois, juste en la rendant visible pour tenter d’y mettre fin.
Mais s’il choisit d’accueillir le beau, il ne peut se faire complice cruel de la cruauté, se faire complaisant aux limites de la complicité de la violence. Ses images ne doivent pas simplement témoigner, mais transcrire, mais honorer, orienter vers l’idéal, vers le meilleur du coeur humain.
Les plus grandes photos sont celles qui nous donnent ce goût de vivre contre la laideur et la chiennerie du monde, qui nous font sourire en nous berçant de joie ou nous font serrer le poing en inspirant une révolte qui se traduit par des actes dont les générations qui suivent pourront être fières.
Quand le photographe accueille respectueusement, chaleureusement, l’âme de la personne, c’est cet Accueil de l’âme que le public de la photo perçoit. Et par résonance, c’est son âme que ce public ressent accueilli.
杲
撮道 = 迎 (実・魂・美)
La voie photographique est donc aussi triple Accueil : du monde, de l’âme, du beau.
杲
Dans le thé, l’Accueil de l’âme prime. Cet Accueil est rendu possible par l’Accueil du monde comme tao. Le monde accueilli dans le thé, c’est le rayonnement de fond primordial, diffus, flow, ondulaire. La perception de la totalité du monde dans un point de coordonnées – ici et maintenant, juste ici et maintenant – qui concentre l’univers. Et ce point, microfilm compressé de l’infini, on le réchauffe dans les paumes de la beauté comme héritage et comme projet de ce qui élève l’espèce humaine.
杲
Dans la photographie – et sans doute ce qui suit pourrait s’appliquer sans modification à la peinture – aucun des trois Accueils ne devrait prévaloir véritablement sur les autres.
杲
L’Accueil du monde par la photographie est un Accueil discret, corpusculaire. La photographie est un caillou qui n’a pas la nature du fleuve du monde. La voie photographique consiste donc à créer un suiseki, un symbole, une incarnation surface, une idole profane qui à la fois témoigne de l’Accueil du monde et, par sa force, suscite cet Accueil chez le public.
杲
Les photos où ne figurent pas d’être ou d’artefact humain n’accueillent pas directement d’âme. Elles révèlent celle du photographe et cette révélation, associée à l’Accueil de la beauté, peut conduire le public à se sentir accueilli. Mais puisqu’il n’y a pas d’intention spécifique du photographe d’accueillir une âme spécifique, on ne peut parler d’Accueil d’âme. L’Accueil de l’âme est toujours individualisé, ouverture active, chaleureuse, sans expectative, mais orientée vers une âme spécifique.
Le photographe doit se placer en situation d’Accueil d’âme quand il photographie des êtres humains, ce qui revient à leur demander de se départir de leur millefeuilles de masques – sans transe. Or les masques sont des protections socialement requises. Faire un portrait, c’est demander à une personne de se mettre nue en pleine rue. Lui faire remarquer, qu’au fond, même avec ses vêtements, elle est nue. L’Accueil de l’âme, c’est accueillir cette nudité non érotique, non médicale, sans la juger. L’accueillir comme telle, respectueusement, et ce simple accueil devient alors le plus protégé des sanctuaires.
杲
Dans le thé, l’Accueil de la beauté est pour beaucoup hommage au passé. Sans doute moins au passé, d’ailleurs, qu’au hors-temps : un sourire gentiment moqueur contre le maître-temps. Il arrive à la photographie d’honorer le passé mais son sujet est primordialement un présent – immédiatement déjà passé. Si elle accueille le beau, la photographie, qui a la possibilité de tout montrer, doit se modérer : toute oeuvre est suggestion, voeu, orientation, appel qu’on lance à ce qui vient. Se souhaiter le meilleur, souhaiter le meilleur à ceux qu’on aime, à ceux qu’on ne connaît pas, à ceux qui viennent, tel est le beau à accueillir dont la photographie doit faire son permanent projet.
杲
撮道 = 迎 (実・魂・美)
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