2 septembre 2010

L’Accueil dans la voie photographique

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 15:55

Teppen Ramen, Nature morte 1

「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」

Cette grille de lecture des Accueils, introduite dans un texte précédent, ouvre de nombreuses pistes de compréhension quand on l’applique à d’autres arts, d’autres dispositifs, d’autres situations.

Dans le thé, la chronologie est la suivante :
- l’accueillant utilise le rituel pour entrer dans la transe et la transe pour se connecter au monde
- la transe de l’accueillant met, par manipulation mimétique, l’accueilli en transe
- l’accueillant oriente sa connexion au monde vers son âme, puis l’oriente vers l’accueilli pour accueillir l’âme de ce dernier
- l’accueilli, en sentant son âme accueillie, est capable de s’accueillir seul, et de percevoir l’âme de l’accueillant et des présents qu’il accueille à sa mesure.
- cet Accueil réciproque renforce l’Accueil du monde de chacun et catalyse l’Accueil du beau, c’est-à-dire la double orientation dans le temps humain : la filiation honorée du passé, la progression honorable vers l’idéal prochain par le biais d’émotions qui élèvent et rendent fiers.

En surface, il semblerait que, dans la voie du thé, l’Accueil du beau soit le plus important. En réalité, c’est l’Accueil de l’âme qui est l’authentique coeur du thé. Et ce dernier accueil n’est possible que par le biais de l’Accueil du monde (comme tao).

La chronologie et l’importance relative des Accueils entre eux dans un dispositif particulier peuvent donc servir comme critères d’évaluation et de caractérisation de ce dispositif.

Qu’en est-il en photographie ?

Le photographe accueille le monde mais ne peut le faire authentiquement que s’il sait se connecter à son âme – qui se révèle dans son style, son regard spécifique – une âme qui a donc dû être au préalable accueillie, et qu’il doit savoir seul accueillir.

Le photographe qui prend une photo est en transe.
Il y entre par le rituel du maniement réflexe de son appareil. Et par sa déambulation spécifique dans le monde.

La voie photographique a toujours comporté ce formidable deuxième temps de la transe : le temps du développement.
Auparavant, cette étape de la chambre noire – technique, fastidieuse, ne suscitant pas l’exploration de variations – n’était pas accessible à tous les photographes qui la déléguaient sans l’explorer.
Depuis quelques années seulement, chacun peut, grâce au numérique, avoir la chance d’être aisément, confortablement, rapidement, son propre développeur et investir ce deuxième temps de l’Accueil du monde.

Accueillir le monde n’exige pas de dupliquer le réel comme preuve authentifiée d’une présence.
Une photocopie n’accueille ni le monde ni l’âme.
Elle certifie conforme, archive. Froidement. A la manière de l’huissier ou du greffier.

La photographie ne devrait pas être un éclair de champs de bataille ou de Dieu biblique scrutant la syncope, la bavure, le hiatus. Elle ne devrait pas être lutte anxieuse, trépidante, contre les trépidations continues de la civilisation du chronographe. Elle ne devrait pas utiliser des expressions, violentes, comme « flagrant délit », « ligne de mire », « tir » pour définir son projet. Le photographe ne devrait pas être un sniper, un inspecteur en maraude, un chasseur – même végétarien.

L’accueil du monde n’a pas à se sentir prisonnier d’un dispositif technique qui tend à faire croire qu’il promeut la réplication, le clônage aplati mais supposé conforme d’un réel non mis en scène.

Les partisans de la photo-preuve oublient-ils que leur dispositif est totalement arbitraire et que cet arbitraire transforme arbitrairement le monde qu’ils prennent en photographie ? Une photo est par nature une retouche, un recadrage du monde. Elle est toujours interprétation musicale. Le temps du développement permet de prendre contrôle de cette réalité, sereinement, ludiquement, sur un mode exploratoire assez similaire à celui de la prise de vue mais libéré du temps et des limites de l’appareil.
Gould aurait-il fait un mauvais choix en préférant l’enregistrement en studio plutôt que le concert qui ne lui permettait pas de faire émerger à la perfection son intuition qui se manifestait dans le temps lent de la retouche-dégustation ?

L’Accueil du monde – pas sa capture comme un poisson qu’on ferre en le blessant – est Accord de l’âme et du flow du tao.
La vérité que l’on cherche à saisir – non pas comme une viande mais comme un motif simple qu’on devine structurant le flux de données qui s’écoule devant soi, en soi – n’est pas objective.

C’est pour cette raison que le développement numérique actuel constitue un luxe, un privilège méditatif, une occasion favorable à explorer en gourmand. Dans la transe particulière du développement, le photographe peut enfin, en prenant le temps – tout le temps qu’il faut – toucher du doigt ce que son oeil n’avait que fugacement intuitionné, et transformer, quintessencier, parfois par des opérations d’extraction radicales, le brouillon de capture du Monde en un authentique Accueil du tao mis en lumière par l’Accueil du Beau.

L’appareil photo est un alambic.
Trahir le monde consiste à ne pas suffisamment le révéler.

Si le monde qu’on révèle n’est pas le monde tel qu’il est, est-il encore le monde ?
C’est, à sa façon, la longue histoire de la question du réalisme en philosophie qu’on retrouve posée ici.

Le monde accueilli par la photographie n’est pas le réel mais le monde qui entre en Accord avec le coeur humain, avec son cerveau câblé de façon spécifique par l’inertie de l’évolution de son espèce.
Une mouche photographe n’accueillerait pas le même monde.

Puisque nous ne pouvons pas échapper au monde des phénomènes, puisqu’une photographie ne sera jamais nouménale, puisque le monde que nous percevons est toujours déjà pré-filtré/pré-organisé par notre cognition, alors l’objectif de la photographie doit être d’accueillir cette pré-interprétation du monde dans sa capacité à nous émouvoir. L’objectif de la photographie doit être de sur-interpréter cette pré-interprétation pour émouvoir davantage encore.

Interprétation musicale du monde extérieur, l’accueil photographique est aussi, parfois, Accueil du monde intérieur.

Il n’est pas question ici de l’Accueil de l’âme, d’une personne spécifique, mais de l’accueil des mécanismes universels de cognition, du traitement interne de l’information de tous.

Une image aux caractéristiques (parmi d’autres : profondeur de champ, texture de la lumière) construites par le dispositif photographique lui-même pourra créer, par ses seules caractéristiques, des émotions en ce qu’elle objectivera sous forme de « vue » une sensation psychologique infra-verbale, un tao interne.

J’ai par exemple le sentiment que les objectifs lumineux de qualité (ouvrant à moins de 2) peuvent permettre, par le bokeh qu’ils créent et par la précision au rasoir du focus sur l’objet donné à voir, de mettre en image un certain état modifié de conscience, léger, de veille paradoxale, dont le fonctionnement est similaire : ultra-focus flottant sur un flou alentour doux.

Ce qui est alors révélé, accueilli, c’est moins le monde extérieur que le monde tout aussi réel, interne, des modalités de notre cognition. L’émotion vient du fait que les mots dont nous disposons sont trop pauvres pour nommer nos états internes quand nous fonctionnons en mode non vigile, non réflexif, non langagier. Disposer d’une image comme tenant-lieu, même grossier, d’un de ces états internes produit une joie spinoziste : nous avons le sentiment d’accroître notre puissance d’agir sur le monde en disposant d’un symbole partageable, en sortant de notre isolat. Cette joie nous donne la sensation d’être grandi.

Il ne s’agit pas bien sûr d’une spécificité photographique. Toutes les arts authentiques accueillent magistralement ce monde interne. Pour ne prendre qu’un exemple, une partie de la joie des fugues de Bach a, pour moi, cette origine.

Accueil du monde, externe, interne.

Et puis bien sûr il y a le portrait.

Notre narcissisme ne cesse résolument de refouler ce point aveugle trivial : l’oeil ne peut se voir lui-même, on ne se perçoit toujours que de l’intérieur. Une photo, en reflétant ce que les autres voient de nous, nous contraint, contre notre gré, à adopter comme soi cet inconnu le plus souvent limité, ridicule, cet usurpateur dont on sait, nous qui nous connaissons bien, qu’il n’est pas nous, lui qui pourtant se pavane à notre place dans le monde.
L’âme a souvent, dans cette expérience implacable, non pas la sensation d’être accueillie mais d’être trahie, assignée à une injustice.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle, paradoxalement, un daguerréotype anonyme de 1850 de la collection George Eastman House me fascine si tristement : il s’agit du portrait, dans un beau cadre doré, d’un jeune homme aveugle à lunettes noires portant un chat flou dans ses bras. Cet aveugle n’aura jamais vu à quel point il était beau, à quel point son âme rayonne.

Pour un Occidental, la façon dont les Japonais sont entraînés depuis leur enfance à prendre une pause seyante est à ce titre déconcertante.
L’Occidental ne doit pas poser sur la photo. Il doit montrer ce qu’il est. C’est ce qu’on attend de lui. Pour lui, se voir tel que les autres le voient est donc en général douloureux car la réalité trahit toujours l’idéal flatteur que l’ego se construit.
Le Japonais a appris, lui, à prendre la pose. Pour montrer ce qu’il faut montrer : qu’il est au bon endroit, au bon moment, dans l’humeur requise. Se voir sur la photo n’est pas douloureux car il n’y a pas d’écart avec l’attente d’une révélation flatteuse de son âme.

En Occident, non pas accueil mais trahison de l’âme. Au Japon, indifférence à l’accueil de l’âme au profit du témoignage simulacre de l’harmonie apparente du groupe, dans l’authentique et fraîche satisfaction de la correcte observance du rituel.

Mais parfois, quand le photographe sait accueillir, derrière le Pinocchio, Occidental ou Japonais, dont on voit les fils sur le portrait, sous le masque de l’imposteur, sous la cagoule du faux-semblant, apparaît, lumineuse, indépendamment des traits et de l’âge : l’âme authentique.

Toutes les âmes révélées par l’image ne sont pas belles à voir. Certaines sont bien plus inregardables que la peau des grands brûlés, que les cicatrices des estropiés de guerres non technologiques, que les chairs gore de zombies.
La haine, l’angoisse, la violence continuent de fondre certaines âmes comme des cires et on est terrifié quand on se trouve dans le champs de leurs éclaboussures.

Il y a des âmes prédatrices, mauvaises de naissance.
Peu nombreuses.
La laideur est essentiellement le pus de la souffrance.
De l’inaccueilli.
Ça ne la rend pas plus acceptable.
Plus regardable.

Pas plus regardable que la douleur des innombrables victimes de ces âmes cassées.

Et tel est le dilemme du photographe.
S’il accueille le monde, il se doit aussi d’accueillir cet ignoble de l’humain.
Pour témoigner de la souffrance des hommes. De son temps.
Parfois, juste en la rendant visible pour tenter d’y mettre fin.

Mais s’il choisit d’accueillir le beau, il ne peut se faire complice cruel de la cruauté, se faire complaisant aux limites de la complicité de la violence. Ses images ne doivent pas simplement témoigner, mais transcrire, mais honorer, orienter vers l’idéal, vers le meilleur du coeur humain.
Les plus grandes photos sont celles qui nous donnent ce goût de vivre contre la laideur et la chiennerie du monde, qui nous font sourire en nous berçant de joie ou nous font serrer le poing en inspirant une révolte qui se traduit par des actes dont les générations qui suivent pourront être fières.

Quand le photographe accueille respectueusement, chaleureusement, l’âme de la personne, c’est cet Accueil de l’âme que le public de la photo perçoit. Et par résonance, c’est son âme que ce public ressent accueilli.

撮道 = 迎 (実・魂・美)
La voie photographique est donc aussi triple Accueil : du monde, de l’âme, du beau.

Dans le thé, l’Accueil de l’âme prime. Cet Accueil est rendu possible par l’Accueil du monde comme tao. Le monde accueilli dans le thé, c’est le rayonnement de fond primordial, diffus, flow, ondulaire. La perception de la totalité du monde dans un point de coordonnées – ici et maintenant, juste ici et maintenant – qui concentre l’univers. Et ce point, microfilm compressé de l’infini, on le réchauffe dans les paumes de la beauté comme héritage et comme projet de ce qui élève l’espèce humaine.

Dans la photographie – et sans doute ce qui suit pourrait s’appliquer sans modification à la peinture – aucun des trois Accueils ne devrait prévaloir véritablement sur les autres.

L’Accueil du monde par la photographie est un Accueil discret, corpusculaire. La photographie est un caillou qui n’a pas la nature du fleuve du monde. La voie photographique consiste donc à créer un suiseki, un symbole, une incarnation surface, une idole profane qui à la fois témoigne de l’Accueil du monde et, par sa force, suscite cet Accueil chez le public.

Les photos où ne figurent pas d’être ou d’artefact humain n’accueillent pas directement d’âme. Elles révèlent celle du photographe et cette révélation, associée à l’Accueil de la beauté, peut conduire le public à se sentir accueilli. Mais puisqu’il n’y a pas d’intention spécifique du photographe d’accueillir une âme spécifique, on ne peut parler d’Accueil d’âme. L’Accueil de l’âme est toujours individualisé, ouverture active, chaleureuse, sans expectative, mais orientée vers une âme spécifique.

Le photographe doit se placer en situation d’Accueil d’âme quand il photographie des êtres humains, ce qui revient à leur demander de se départir de leur millefeuilles de masques – sans transe. Or les masques sont des protections socialement requises. Faire un portrait, c’est demander à une personne de se mettre nue en pleine rue. Lui faire remarquer, qu’au fond, même avec ses vêtements, elle est nue. L’Accueil de l’âme, c’est accueillir cette nudité non érotique, non médicale, sans la juger. L’accueillir comme telle, respectueusement, et ce simple accueil devient alors le plus protégé des sanctuaires.

Dans le thé, l’Accueil de la beauté est pour beaucoup hommage au passé. Sans doute moins au passé, d’ailleurs, qu’au hors-temps : un sourire gentiment moqueur contre le maître-temps. Il arrive à la photographie d’honorer le passé mais son sujet est primordialement un présent – immédiatement déjà passé. Si elle accueille le beau, la photographie, qui a la possibilité de tout montrer, doit se modérer : toute oeuvre est suggestion, voeu, orientation, appel qu’on lance à ce qui vient. Se souhaiter le meilleur, souhaiter le meilleur à ceux qu’on aime, à ceux qu’on ne connaît pas, à ceux qui viennent, tel est le beau à accueillir dont la photographie doit faire son permanent projet.

撮道 = 迎 (実・魂・美)

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23 août 2010

L’Accueil dans la voie du thé

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 21:20

Sanctuaire

Résumé : 茶道 = 迎 (魂・実・美). La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau

從事於道者
道者同於道

« qui va vers le tao,
le tao l’accueille »

(chapitre 23 du Tao Te King traduit par Liou Kia-hway)

Dans les livres qui lui sont consacrés, le coeur de la voie du thé est régulièrement défini comme esprit d’hospitalité.
En français, le mot est très proche d’hôpital, que chacun veut éviter. Il évoque également un état négatif – de détresse ou de besoin, même léger -, de la personne à qui on offre, donne, cette « hospitalité ».

L’invité d’une cérémonie de thé n’est pas dans le besoin, dans la demande. Ce n’est pas un exilé, un client, un malade.

« Hospitalité » n’est donc pas le bon mot.

Quel terme alors choisir pour cerner ce qui donne son sens à la voie du thé ?

Il y a un an, à Ogasawara, en nageant avec les dauphins, j’ai fait l’expérience bouleversante de l’Accueil.

Des animaux, libres, plus grands, plus forts qu’un humain adulte, te font place, à leur côté, dans leur environnement, la pleine mer, gris de Payne, perdue, profonde, sans repères, sans lexique ni grammaire.

L’Accueil n’est pas le bon accueil. D’un hôtelier commerçant, d’un ambassadeur désenchanté mais bien élevé ou d’une famille pauvre qui offre ce qu’elle a pour honorer l’étranger. Et sa respectabilité.

L’Accueil est indifférent. A sa réputation. A la tienne. Que tu lui présentes par tes signes extérieurs.

Celui qui accueille ne juge pas. Ton corps, ton âge, tes traces et les gimmicks qui te limitent.
Il fait juste une place. A l’unique en toi. Non pas à l’étranger mais à l’unique, à l’individuellement spécifique. Il te le reflète, sereinement, chaleureusement.

C’est cela – l’accueil non jugeant de l’unique – qui bouleverse.

Parce que dans la surprise, tu perçois qui tu es, tu entends la musique de ton coeur, qui n’est pas celle que tes parents, ta langue, ta tribu t’imposent de répéter. Qui est aussi parfois la même. Mais tu ne savais pas jusqu’alors que ces accords et ces rythmes étaient vraiment les tiens, ceux qui te définissent.

L’expérience si forte de l’Accueil transforme parce que dans la perception saisissante d’être accueilli comme être singulier, on devient capable d’accueillir, seul, qui l’on est.

Le sensei nous révèle, et nous révèle capables de nous révéler.

L’émotion joyeuse, fraîche, palpitante de la révélation est accrue par la complicité avec celui qui accueille.

Il sait, lui qui a été accueilli un jour, que l’on n’est pas le même avant et après cette révélation que l’on appelait depuis toujours, après ce satori que l’on n’attendait plus.
Et l’accueillant est heureux, souriant, de partager cette lumière solaire, émeraude qui l’éclaire en reflet quand il la partage.

L’Accueil est double-accueil, Accueil réciproque.

La joie de l’Accueilli est grandie de cette découverte que certes sa musique est enfin perçue, qu’il peut lui-même s’autoriser à accueillir son singulier mais, mieux encore, qu’il peut dorénavant percevoir, même faiblement, fragilement, la musique de celui qui l’accueille, la musique de ceux qui partagent avec lui le thé et qu’il peut à son tour, à sa mesure, les prendre dans ses bras.

C’est cette révélation complice en trois temps – être accueilli, s’accueillir, accueillir – qui apporte, dans le thé, la sensation d’avoir le coeur lavé, qui ancre la sérénité. Ne plus – enfin ne plus – perpétuellement quémander la reconnaissance de son âme. Ne plus être enfant négociant à la marge son identité mais adulte autonome souriant dans la prunelle d’autres adultes autonomes souriants.

L’Accueil, c’est l’accueil de l’âme.

On ne peut accueillir que si l’on a été accueilli. Que si l’on s’est accueilli. Que si l’on est certain, toujours capable d’entrer en contact avec le spécifique en soi.

Le bon psy fait cela.
Pas toujours.
Ce n’est pas simple d’oublier les traits, les seins, l’argent, l’ignorance, le statut, les cicatrices, le désir, les scripts de l’autre, son carnaval de non-spécifique.

La transe aide en cela. Non pas à omettre le théâtre des apparences. Mais à placer sa paume sur le plexus du singulier. Le sien. Celui de l’autre.

Le rituel sert à entrer dans la transe. Le sensei de thé doit aimer la transe, s’y sentir chez lui. La vivre comme sanctuaire.

Le rituel est cette chorégraphie qui sature les sens et suspend le temps, atténue graduellement le contrôle de la conscience vigile, réflexive, pour faire place au magma analogique raw, aux synesthésies de bas niveau que le quotidien de notre temps nous requiert de filtrer.

C’est parce qu’il est toujours le même que le rituel facilite la transe.
Chaque mouvement, délégué au réflexe, se déroule hors notre présence. Le kata anesthésie l’entendement : met à nu et libère l’âme.

La connaissance infaillible du rituel par la répétition indénombrable, disciplinée, est par conséquent nécessaire à l’Accueil.

Les débutants qui doivent être attentifs à chacun de leur geste n’ont pas la disponibilité d’entrer dans la transe. Ils n’y peuvent accueillir l’autre.

Parfois pourtant, entre débutants, l’Accueil a lieu. Si l’apprenant est doué. Si l’invité est doué. S’ils sont tous les deux doués pour la transe qui n’a rien à voir avec le thé, ni avec ce rituel de thé particulier. Si leurs âmes s’accordent.

Mais la plupart du temps, pour l’immense majorité des cérémonies où l’accueillant n’a pas touché du doigt que le rituel n’est là que pour la transe, l’invité, souvent lui-même novice, reste seul, dans l’isolement lugubre de la pièce à thé obscure. Seul, il l’est déjà suffisamment tous les jours. Alors seul, face à un bol de thé, face à un autre qui s’évertue à contrôler chacun de ces gestes pour ne pas oublier le plus petit détail des figures que son école lui impose, le thé devient gâchis de temps de nantis, ennui dispendieux, et l’âme recouverte d’une énième boue de faux-self de classe.

Un thé sans l’Accueil n’est pas dans la voie : un barbecue entre copains a plus d’intérêt.

Les voies de l’Accueil sont nombreuses et les chemins pour entrer dans la transe multiples. Les transes elles-mêmes – états modifiés de conscience – peuvent être totalement dissemblables : veille paradoxale ou dissolution collective, méditation calme ou spasme habité (la transe de Nô), imperceptible ou comateuse.

Des piliers de bar peuvent s’accueillir dans l’alcool.
Des chrétiens dans la communion à laquelle la voie du thé emprunterait plusieurs motifs (le partage du calice et celui du bol de koicha, le pli du purificatoire, du corporal et du manuterge et le du pli du fukusa et du chakin, la pompe liturgique où la cérémonie du geste n’est pas une simple technique mais un langage des signes).
Les amis s’accueillent dans l’amitié.
Parfois les amants d’une deuxième nuit dans l’orgasme.

Pourquoi alors faire de la voie du thé un Accueil particulier, à défendre, à promouvoir, à transmettre ? J’y vois au moins trois raisons.

Premièrement, dans notre société hypomaniaque qui abuse de toutes sortes de drogues, illégales, taxées ou prescrites afin de pouvoir supporter la fausse vie, un Accueil par un simple bol de thé et de petites gourmandises sucrées apparaît comme dérisoirement sain.

Deuxièmement, le sensei de thé n’est pas un psy. Son rôle n’est pas de soigner une identité blessée, étouffée, falsifiée. Je connais peu de dispositifs qui proposent aujourd’hui un Accueil dont la vocation ne serait pas prioritairement thérapeutique ou religieux.
La voie du thé est un lieu d’Accueil ouvert à ceux qui n’ont pas besoin de consulter. Ouvert à ceux qui savent qu’ils peuvent accueillir sans en faire profession.

Après tout, il ne s’agit que d’offrir ou recevoir… un thé.

Troisièmement, le sensei de thé n’est pas un prêtre. Du moins il ne devrait pas l’être. J’aime la voie du thé car je la ressens sans l’ombre d’un arrière-monde mono ou polythéiste, simple rencontre entre deux mortels, conscients de leur court terme. Peut-être est-ce une illusion personnelle d’athée. C’est, à tout le moins, un souhait.

Au Japon bien sûr, le système pyramidale héréditaire iemoto des écoles de thé a eu besoin, pour asseoir sa légitimité ces cinq derniers siècles, de sacraliser l’ancêtre fondateur, Sen no Rikyu – en figeant l’essentiel du rituel dans une liturgie des petites différences. Cette para-religion de clan inhibe à mon sens la vocation universelle de la voie du thé. Si la voie requiert de faire allégeance à Rikyu comme à un prophète, un gaijin apparaîtra immanquablement faux en prétendant s’inscrire dans la lignée familiale de ce dernier qui n’est qu’un parmi d’autres génies créateurs d’un art qui commence plusieurs siècles avant lui, notamment chez les Song, et qui a vocation à rayonner quand les hommes n’habiteront plus seulement sur Terre.

Une autre tresse historique pourrait également être perçue comme nouant problématiquement au religieux la voie du thé actuelle.
La voie du thé fut importée au Japon par les moines bouddhistes zen de retour de leur formation en Chine. Les calligraphies de zengo accrochées dans le tokonoma, les dédicaces faites aux grands Bouddha des principaux temples, les formations zen des iemoto au Daitokuji, les harmoniques quiétistes du rituel et de la transe du thé témoignent de la présence de cette spiritualité diffuse. Elle pourrait être pesante si elle était transcendante comme dans les religions qui placent un Dieu tout-puissant, effrayant, en dehors et au-dessus du monde. Mais le zen est un monisme ciblant une épiphanie à laquelle on accède dans un ici et maintenant taoïste, dans l’immanence d’une transe qui n’est pas blanc-seing à l’obscur mais immersion trans-conceptuelle dans la clarté de l’Etre appréhendé comme flow, par l’expérience fluide, vivante, de l’Accord.

L’Accueil, c’est l’accueil du tao.

Faut-il avoir eu l’âme accueillie au préalable pour accueillir le tao ? L’Accueil psychologique précède-t-il l’Accueil philosophique ou l’inverse ? Quels sont leurs liens ?

L’âme doit être assise pour ne pas avoir la sensation de lutter contre le flot du monde, d’être ballottée dans la nuit perdue de l’univers.
J’ai l’intuition, agnostique, que l’Accord avec le monde est un état naturel, premier. Que vient troubler le langage. Que vient brouiller la loi de la tribu.
C’est la même capacité d’être à l’écoute de la musique juste du monde qui nous permet d’entendre le chant spécifique de notre âme et des âmes autour de nous.

Le sensei de thé qui accueille une âme ne se met pas dans une modalité particulière d’Accueil psychologique. Sa transe le plonge, l’éclaire, dans l’Accord avec le flow, ici et maintenant, qu’il oriente d’abord vers lui-même, pour entendre son chant, qu’il oriente ensuite vers l’autre, afin d’accueillir ce dernier, puis enfin à nouveau vers le monde pour une connexion plus forte, ressourçante.
Ce qui prime dans la voie du thé, c’est la capacité à s’Accorder.

L’Accueil, c’est l’Accord.

Accueil de l’âme, accueil du monde, la cérémonie de thé serait déjà incroyablement puissante si elle ne comportait une autre dimension – peut-être la plus visible mais à mes yeux secondaires si elle n’est pas reliée aux deux premières – qui ne venait l’élever davantage : l’Accueil de la beauté.

La beauté accueillie ici n’est pas l’évanescence abstraite, platonicienne, d’une déesse grecque naturelle et nue.

La beauté accueillie dans le thé est à entendre comme la sensation de se trouver dans le lignée du meilleur de l’humain, dans la filiation du meilleur des générations passées.

L’Accueil de la beauté est un Accueil du passé actualisé dans un instant présent unique qui n’a de sens que comme orientation vers le futur : chercher une perfection honorante, digne d’être transmise, inspirante pour les vivants, inspirante pour ceux qui viennent. Accueil de la joie exigeante à se sentir fier de l’accompli, accueil de l’exigence joyeuse à avancer plus loin encore sur le chemin de l’idéal.

L’Accueil, c’est l’accueil de l’honneur.

La cérémonie de thé est art total, célébration privée d’happy few sollicitant tous les sens : art du jardin microcosme, architecture extérieure et intérieure dont le projet est de disparaître comme architecture, calligraphie thaumaturgique, ikebana suspendu du temps, encens secret, attention aux imperceptibles déclencheurs sonores – glissement des étoffes, souffle de l’eau – , objets d’art en céramique dont les formes et les motifs palpitent comme des coeurs et que l’utilisation bonifie au lieu de les trivialiser, papier comme lingerie chic de la lumière, métal appelant poliment la rouille, bois comme des phalanges de vieilles, tissus aux fils teints par les bouddhas, authentiques sculpture de cendres, chorégraphie agravitationnelle, délices pour gourmets prenant le sucré au sérieux, parfois gastronomie d’exception, accueil des saisons et de la lumière de l’heure, et bien sûr art de la feuille de thé transmutée en poudre de vie.

Ce raffinement absolu n’est possible que parce qu’il est le produit millénaire de générations de génies, de maîtres-artisans, de passionnés parfois les plus riches de leur époque et de professionnels à plein temps qui y ont consacré la totalité de leur vie. Ce sont ces générations dont on accueille respectueusement la présence lors de cette représentation unique qu’est la cérémonie de thé où l’émotion est magnifiée par le fait qu’on sent qu’elle est cet instantané sans repentir à ne pas gâcher : la cérémonie de thé nous fait accueillir en nous le cadeau précieux de la vie comme privilège.

L’Accueil, c’est l’accueil de la conscience de sa chance.

Cet accueil du Beau est délicat car il peut aisément devenir l’occasion d’une démonstration de puissance, de richesse, de savoir, de contrôle, de réseau. Et quand bien même la cérémonie de thé ne serait pas une telle démonstration et resterait simplement esthétisante, elle raterait tout autant sa vocation.

Un Accueil du beau – du passé honorant des humains par un présent orienté vers le futur honorable des hommes – n’a de sens que dans la complicité du temps de l’Accueil d’âme des présents, de l’Accueil d’âme des absents – présents par leurs créations. Cette communion laïque, cette sensation de communauté fraternelle rendue possible par la transe du thé, est incompatible avec tout type de fierté de nanti. Le possédant exhibitionniste de son pouvoir, si ridicule, si frêle, si stupide à l’échelle de l’histoire, fût-il empereur ou shogun tout-puissant, n’est qu’un enfant dont l’âme n’a jamais été accueillie. Le m’as-tu-vu est un bouffon qui n’accueille pas, qui reste extérieur à la voie.

Voilà pourquoi il n’est pas besoin d’être riche pour mener correctement une cérémonie de thé. La cérémonie de thé n’est pas réservée à la bourgeoisie capable de collectionner les nombreux objets d’arts, évidemment rares si ce sont d’authentiques créations, requis par un rituel qui change au fil des saisons.

Deux vieilles boîtes de conserves et un petit morceau de bambou pourraient suffire à mener une cérémonie de thé accueillant le beau. Et c’est là un point crucial : l’Accueil du beau, c’est l’accueil de l’esprit qui vise l’élévation de l’espèce humaine, l’accueil du plus noble projet des générations passées, pas de leurs chefs-d’oeuvre.

Les pièces d’art présentes dans une cérémonie ajoutent certes une émotion particulière : celles qu’elles dégagent en propre. Mais cette beauté là, on ne l’accueille pas : on en jouit comme déclencheur facilitant l’Accueil.

Ce qui importe, quel que soit le lieu où l’on accueille, quels que soient les ustensiles, y compris sans valeur, dont on se sert, c’est de partager cette complicité honorée avec le meilleur de ce dont on hérite, c’est la promesse de donner le meilleur de soi-même, en s’orientant solairement vers un futur qu’on vise à rendre meilleur pas simplement comme individu mais comme collectivité, comme espèce qui contribue à la valeur du monde.

Voilà pourquoi j’aime autant Kyôto.

Parce que marcher dans Kyôto, c’est avoir le privilège de faire l’expérience des trois Accueils doux et forts du thé : le beau, le monde et l’âme.

Gasshô.


15 juin 2009

Nager avec les dauphins 3

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 13:05


En rentrant vers le port
ils croisent
des poissons volants
exocets de beauté givrée
trop origamiques
trop exotiques
trop rapides
trop fuiteux
pour être
des métaphores
d’humains qu’il
aime

Mais qui auraient pu.

*

Plus loin
une bouée
en train de
mourir.
Ce n’est pas une bouée.
Mais plus gros
qu’un
gros ballon.
Avec un
flap-flap
ridicule.
Il ne pensait pas
que cela fut
si
gros.

Le poisson hérisson
a eu
peur.
Sans doute
très peur.
trop
peur.
Sa peur
a sphérisé
sa laideur.
Il flotte
agonisant
douloureux
ridicule.
Coincé,
figé
dans
l’effet
de sa
peur,
dans sa
protection.
Mourant
à l’air libre,
de
sa défense.

A regarder
cette détresse
qui amuse l’équipage
Il pense au
trauma
à ce que le
trauma
fait
aux gens
et il ferme
les yeux

la mer
se couvre
de millions
de mines
douloureuses
hérissées
blanchâtres
figées
flapotantes

Et dans cette image
horrible,
qui se fixe,
il entend la petite
musique juste
d’un
portrait
de l’Histoire,
du présent,
une double
une triple peine.
Celle faite aux hommes,
aux visages
qu’il connaît.

Et il a mal.

*

Nager avec les dauphins
est bien sûr
un placebo.
Un test projectif.
Si rare,
si impliquant,
si corporel
si court-circuitant
que la révélation qu’il imprime
est plus forte
que ce que tu y as seul
projeté.

Si tu y mets
la peur
tu y trouveras la peur.
Si tu y mets
le delphinarium
tu y trouveras le delphinarium
Si tu y mets
l’été
le divertissement
tu les y trouveras.

Et si tu y mets
une question
formulée
sans mots
tu auras
une réponse
transformante
vibrant longtemps
dans
ton
corps.

Il ne se souvenait pas
avoir
formulé
de question.

Mais la réponse
avait été
l’Accueil.

L’Accueil
ce n’est pas
l’accueil du riche dans un hôtel de luxe,
du pauvre, du sans-emploi, du smicard par l’administration;
l’accueil de l’orphelin, de l’enfant battu, placé, du pupille de la nation
l’accueil du délinquant, du toxico, du mafieux en filature
l’accueil du taulard, de la surveillante dans un service de réanimation
ce n’est pas
l’accueil des petits et de leurs parents qui sont aussi des petits
l’asile à l’étranger, au torturé, le guet-apens d’un commando, les trois marches du perron lors de la visite d’un tortionnaire
ce n’est pas
le sourire inqualifiable des greeters à l’entrée des franchises de mode internationale.
le cri des serveuses d’Osaka, le dos cérémonieux des vendeuses de grands magasins japonais
ce n’est pas la main ferme et virile, l’effusion fausse, latine, américaine, africaine ou arabe.
l’Accueil ce n’est pas
le allo, le bonjour, le bienvenue
ce n’est pas tuer le seul mouton
le seul poulet
le faites ici comme chez vous

L’Accueil
n’accueille pas
la souffrance
n’accueille pas
le pouvoir ou son absence
la fonction,
l’intention
n’accueille pas l’autre parce qu’il est autre

Des parents
même sains
ne peuvent pas
Accueillir.
L’Accueil ce n’est pas l’amour.

L’Accueil ce n’est pas l’amour
car l’amour attend.
L’Accueil n’attend pas.
N’attend rien.
Même pas l’accueilli.

Ton chien qui jappe de plaisir
et qui t’aime,
il attend son
maître
sa meute
la fusion de plusieurs
la fusion si bonne
de plusieurs
en un groupe.
Qui t’enterrera.
Il ne t’Accueille pas.

Tes chats
qui se lovent
et ronronnent
qui t’aiment et
t’orientent
vers leur
gamelle
avant
d’aller dormir
et chasser,
ne t’Accueillent pas.

Quand tu les tiens contre toi
quand tu sens leur cœur
et leur corps
qui s’offrent
qui s’abandonnent
à la confiance absolue
de ta protection
de ta bienveillance
tu perçois
pourtant
loin,
faible,
assourdi,
l’écho
de l’Accueil.

Et ça te donne envie
de pleurer
car ça te manque,
ce hug sans le contact des mots
cette enveloppe solaire
sans désir
ces bras présents, bienveillants
désintéressés
sans projet
sans intention pour toi

L’Accueil est cette bienveillance infinie
au-delà du don
que tu aimerais recevoir
que tu aimerais trans-donner.
Toi, le mortel mal lexicalisé.

L’Histoire, ce deuil imposé, impossible, de l’Accueil ?

*

Il met de l’encens
dans ses mains,
claque deux fois ses paumes
et
remercie
son grand dauphin
d’Ogasawara.
Pour
l’Accueil


12 juin 2009

Nager avec les dauphins 2

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 18:26


Le 6 juin,
le lendemain du débarquement
sur Ogasawara
il avait plu
toute la journée.

Il avait lu,
dans sa chambre
- simple –
de la pension Cabbage Beach
où la cuisine,
préparée avec amour
était à chaque repas
délicieuse.

C’est bon de
manger de l’amour.

Le lendemain du premier jour
avec les dauphins
il pleuvait.
Fort.
- continûment – .
Il remercia,
avec émotion,
la pluie.

La pluie lui permit
de souffrir en paix
à petit feu
- continûment -
sans passer
trop visiblement
pour
le crétin qu’il était.

En mer,
sous ce soleil là,
même invisible,
la crème solaire,
sur le visage
c’est bien.

Sur les parties exposées
de ton corps
c’est mieux.

Il avait souffert toute
la nuit
et il ne savait pas
si c’était
les cuisses
les épaules
ou le dos
qui gagnaient
dans l’Eurovision
de l’insupportable.

Il ne pouvait se mettre
sur le ventre
car ses cuisses,
gonflées comme
des cloques
de la taille d’un
jambon de Parme,
ne pouvaient soutenir cette pression
sans signifier leur intention
de simuler
incessamment
le big bang

Il ne pouvait s’allonger
sur le côté
car ses épaules
juteuses,
comme de beaux
rosbifs
de restaurant londonien huppé
n’attendaient
que la purée de petit pois,
n’attendaient
que de produire
d’elles-mêmes
la jelly mint sauce.

Sur le dos,
dans la contemplation
magmatique
des radiations
cuisseuses,
épaulardes,
son visage frais pouvait regarder le plafond
à la condition stricte
impérative,
de tenir
l’immobilité
absolue

Bouger,
ne serait-ce que d’une intention,
signifiait
transformer
son dos en
pomelos mexicain.
Ceux dont les personnes
raffinées
retirent délicatement
la peau d’ostie
de chaque quartier
à la pointe du couteau
dans un bruit
de rouleau d’adhésif
« emprunté » à leur travail
et de papier de soie
dans les albums photos
que l’on achetait jadis en solde.

La nuit avait donc
été généreusement
bonne
pour lui permettre de
se sentir
humain
et le demi-tube
de crème
d’Aloe Vera
qui laissait
des cartes de France
menthe à l’eau discount,
honteuses,
x-files,
sur les draps blancs
ne soumettait
à l’appréciation
aigüe de sa
conscience
vigile
aucun changement
statistiquement
significatif.

L’odeur
ajoutait
une touche
normande
à l’agrément gore
de sa nuit de crétin.
On lui avait monté
un petit pot en verre
du remède
local :
Umabura.
Graisse de cheval.

Et il puait.
Il puait
le barbecue
chevalin.
Une odeur
si forte
qu’elle rendait
improbable
toute forme
d’hypnose
légère
visant à
l’extraire
de sa réalité
carnée.

Il remercia
donc
la pluie
qui
un jour durant
passa de 7 à 6
la plaque
thermostat
de son corps.

Le lendemain matin,
tartiné de
crème
water proof
SPF 50+
dont l’opacité
donnait de beaux
reflets fauvistes
« smoothie yogurt berry »
à sa peau
invisible
sous sa chemise
manches
longues
et son pantalon
long,
il entra
dans la camionnette
de Take San
où l’attendaient
trois jeunes jolies
japonaises.
Façon
Jpop.
En
maillot de bain.

Il faut avoir l’œil
pour repérer qu’elles
trichent
les japonaises
en maillot de bain.

Elles trichent
de 30
à 50
%
En
bonnet.

C’est japonais
alors c’est
bien fait,
ça ne se voit
pas.
Il faut
un jour,
en expérimentateur
curieux,
en ethnologue consciencieux,
avoir
retiré de soi
même
le soutien
invisible
d’une lingerie
japonaise
pour apprécier
l’ingéniosité
des ingénieurs
de cette industrie
qui mérite,
sous vos applaudissements,
au décuple
leur salaire.

Bah,
dans sa
chemise manches
longues frippée
et son pantalon
long beigeasse
il oublie vite
l’illusion,
laisse libre la bride à son œil
et sourit
stupidement.
Toute la journée.

Les filles sont des
amies de
Take San.
En juin,
le bateau de liaison
ramène à Tokyo
tous les touristes
- japonais -
qui n’étaient là que
- comment faire autrement que cet exploit -
pour trois jours.
L’île est vide
jusqu’au prochain débarquement.
Sauf des long stay,
présents pour le boulot.
et le seul gaijin
dont tout le monde a
entendu parler.

Take San n’a
rien sur son
planning.
Et si le français
veut retourner
en mer,
autant en faire
profiter
les îliennes
qui tiennent le restaurant italien
et la boulangerie
d’en face.

Ce ne sont pas
des kyôtoïtes.
Les deux sœurs
sont décolorées,
une a un piercing
fantaisie
dans le nombril.
En japonaises,
elles font leurs
escomptables
petites filles.
Mais on sent
de la dureté
une âme rocher iodé
d’îlienne
sous leur
gazouillement -chan.

Dans sa chemise
manches longues
frippée
le français n’a rien à dire.

Tous sont là pour les
dauphins.
Et les dauphins
sont là
pour eux.
Quarante le matin.
Quarante grands
dauphins.
Des tursiops
truncatus
magnifiques.

Il nage avec eux
plus d’une heure.
Les soeurs,
presque deux.

L’émotion est là.
Moins
forte.
Il y a trop.
Trop de japonaises
jouant les sirènes.
Trop de dauphins.
Trop à voir.
Trop à nager pour suivre.
Trop de gazouillement
Trop de jeu
de divertissement
moins d’esprit
Trop de temps
pas d’instant

Il a acheté
un appareil
jetable
aquatique
pour fixer
la force
de sa première empreinte
de l’avant veille.
C’est une erreur.
Il ne voit plus.
Il n’imprime plus.
Il s’en rend compte,
finit la pellicule.
Se sent plus libre,
mieux
les mains vides.

Un photographe
qui capture
est un
barbare
aveugle.

Quelque chose est là
au bord
des lèvres,
absent.

Il nage avec les dauphins

Il nage avec les dauphins
mais.

Sur la peau de l’un des plus gros,
celui qui ferme la marche
de la fusion provisoire
des deux groupes
de la baie
il voit la marque
la même marque
de griffures
de morsures
celle
de son
premier dauphin.

Il entend
les clics
les sifflements
et sous l’eau
le son est agréable
il n’est pas aigu
comme celui d’un gant plastique
sur une vitre qu’on nettoie
mais
rayonnant
clair
bon dans la poitrine

Il voit les petits
sous leur mère
ceux qui se frottent
se caressent
se font des
bisous

Plusieurs laissent
des traînées
douteuses
juste devant
lui
et il se demande
s’il n’est pas
en train de se
faire pisser
dessus.
Par des dauphins.

Il nage.
Il nage avec les dauphins

Mais l’esprit de
baptême
n’est plus là.

La communion n’est plus là.

Ce grand groupe de dauphins
qui l’ignore
qu’il dérange sans doute
ne l’accueille pas.
le tolère
mais ne l’accueille pas.

Nager avec les dauphins
L’émoi qui peut changer
une vie
c’est ressentir l’Accueil.

Un dauphin
Un petit groupe de dauphins
t’accueille.

Autour,
même à 25°
même dragée
l’eau est ce cosmos méchant
de solstice d’hiver
qui te broie dans l’obscur.

Autour,
même avec un GPS sur le bateau
tu es dans le null
au centre de l’abîme
de la
perdition.

Et le dauphin t’accepte
physiquement.
Lui qui est plus gros que toi.
Lui qui est gris
et qui devient bleu
plus beau que tous les
cieux

Il te laisse le suivre
Il se place à côté de toi
Il te jauge
sans te juger
Ni par ta langue
Ni par ton âge
Ni par ton sexe
Il ne te connaît pas
et
t’accepte.

Et c’est la première fois
que ton cœur
dans le cosmos mitard de l’humain
sent
l’accueil
et cette émotion si forte
plus forte que toutes les œuvres
t’illumine :
le Beau
le Vrai
le Bien
est là :
dans l’Accueil

Les mots ont donné beaucoup à l’humain.
Ils nous ont soustrait l’Accueil.


11 juin 2009

Nager avec les dauphins 1

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 11:06


Il n’avait jamais aimé nager.
Il n’avait jamais aimé la piscine.
L’odeur, la sensation aqueuse de l’effort.

Les moniteurs le lui avaient bien rendu.
Il revoyait la jouissance et le mépris dans les yeux
de celui qui lui avait fait faire un plat
foudroyant
du plongeoir de trois mètres
pour son avant-dernière leçon
individuelle.

Il revoyait le mépris des garçons de sa classe
qui faisaient « natation » comme sport
– (les mamans qui aimaient leurs longueurs familiales du week-end
- et le regard des vieux moniteurs – disaient aux autres mamans : « c’est bon pour leur croissance ») -
le mépris de ceux
qui n’avaient jamais mal au bide
qui n’avaient jamais de spasmes dysentriques
le jeudi matin

Il n’avait jamais aimé la mer.
L’odeur, le sel, le sable.
Les vagues oui.
Leur force narguante
Leur forme blanche, sparkling
que tu défies
de face,
dedans,
dessus,
dessous,
et tu penses pourtant à la serviette pleine de sable
et à la douche que tu dois prendre après
toi l’enfant qui a la chance de prendre des douches
et de connaître les vagues.

Il avait aimé jouer avec le vent
sur la mer qui n’était pas un bassin d’eau
mais une surface de glisse
une surface de jeu,
avec le vent.
Surface imparfaite
qui mouille
le plus souvent froide
et tu penses à la douche
toi l’adolescent qui a la chance de prendre des douches
et de connaître la voile.

Il ne comprenait pas ceux
qui aimaient nager
ceux qui aimaient nager
en mer
en pleine mer

sans repère
sans voir
- comme si on te crevait les
yeux et on te laissait dans le froid
la peur,
un mitard de l’humain -
la sensation d’être une
goutte
au bord de l’étouffement
lui qui était né
aux forceps
lui qui avait failli
être
englouti
digéré
par la folie de sa
mère

Peut-être était-il devenu psy
pour tendre la main
à ceux qui n’aimaient pas
nager

Il était à Ogasawara.
Sur Chichijima,
l’île-père.
Il avait renoncé à se
rendre sur
Hahajima,
l’île-mère.
Ils n’avaient qu’à mieux choisir leur nom.

Il ne savait pas ce qui l’attendrait
sur l’île sans aéroport
à 25 heures de bateau
au plein sud de Tokyo.

Sur la demi-page du guide en anglais
on parlait de nager avec les
dauphins
de voir les baleines.

Nager avec les dauphins.
C’était le verbe qui n’allait pas.

Il n’avait pas échappé
au grand rêve bleu
de sa génération.
Aux documentaires,
aux émissions de la télé.
Il avait des souvenirs flous
de delphinarium américain.

Nager.
En pleine mer.
Avec des dauphins.
Faudrait-il qu’il dise merci
à la piscine ?

Le bateau de Take San
est petit.
C’est mieux.
Que les gros
qui ont une douche
un wc
et 25 pingouins.

Avec lui deux couples.
De jeunes japonais.
Et une célibataire.
Avec une voix grave
de cadre dure à la tâche.

Take san rayonne le
bonheur d’être chez lui
une fierté confiante
virile
joyeuse.
Les beautés de son île
c’est son métier
son quotidien
sa vie.
Ce que sera toute sa vie.

Quand il y a plus de
beauté dans ton assiette
que pour ta faim
c’est bon
et facile,
simple,
de donner.
C’est fluide
de donner
et d’être payé
pour donner
à vivre
les beautés
simples
de ton île.

Des japonais
confiants
virils
joyeux
comme Take San
il n’en avait
pas beaucoup
vu.
C’était bon
d’en voir.

Le premier jour
Ils vont sur l’île du sud.
Take san l’incite
sans rien lui dire
à tester sur la micro plage
le « schnorkeling » :
son masque, son tuba
et ses palmes XL

Il est le dernier
à se mettre à
l’eau.
Et regarde
longtemps
longtemps
un gros poisson
aigue-marine
le regarder le regardant.

Ils dansent ensemble
un slow
de quand on a douze ans
bras tendus
l’air gêné
les pupilles
dilatées
par l’étonnement.

Autour, dans
l’eau à
25 degré
d’autres
petits poissons
si aigue-marine
qu’ils transparent
observent
le slow.
En jaloux.

Dans la
petite crique
protégée
de l’île du sud
ils font
peur au groupe de
six bébés requins
paresseux
froussards
et il entend,
son tuba tétine en bouche
son nez pincé par le masque
ses oreilles remplies d’eau,
la musique
de John Williams
pour « Les dents de la mer ».

Sous le corail,
les poissons
kimono
de printemps
kimono
d’automne
kimono
d’été
kimono
d’hiver
doivent
être toutes
des poissonnes.
Ou non.
Ces couleurs-là
sont au-delà
de la sexuation
de la saturation.
Ce qu’il voit, c’est
du crack chromatique.
Des eye-candies pour clown
broyant du noir d’en voir trop.
Des E128, E103, E130, E152, E181
interdits
même par le codex alimentarius

Ils
quittent
l’île du sud
pour la baie
devant
le heart rock,
la falaise rouge
en forme de
cœur.
Les jeunes couples
se font prendre
en photo.
La cadre célibataire aussi,
les yeux si tristes
sur son sourire parfait.

Ils regardent la mer
gris tourterelle foncé
et chaque petite vague
qui n’est pas
un
dauphin

Il est
l’heure de manger.
les bento
et,
surprise exotique,
les sandwichs.

Trois dauphins soufflent.

Il se retrouve dans l’eau
avec les autres
sans comprendre
ce qu’il faut faire
ne pas faire
les dauphins plongent.
Tout le monde rembarque
excité
aux aguets
comme des enfants de banlieues françaises riches
à Pâques.

Trente mètres plus loin
les dauphins sont là.
Il plonge.

Et c’est comme ces
deux ou trois premières fois
qui comptent
celles qui marquent ta vie
et dont tu te souviens en flash
si tu dois te souvenir
de ce qui a compté
de ce qui vaut la peine
la peine
les peines de vivre.

Ils sont trois
devant toi
grands comme toi
tu pourrais les
toucher
et leur gris
leur blanc
les traces
les griffes
blanches
sur leurs
courbes grises
s’impriment
pour toujours
toujours
toujours
en toi

Tu nages
avec les dauphins


 
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