6 mai 2010

松風 Matsukaze

Filed under: art,Précieux — Stéphane Barbery @ 22:20

Matsukaze

松風 Matsukaze, le son du vent dans les pins

Le son produit par l’eau en ébullition dans la bouilloire en fonte d’une cérémonie de thé. Par extension l’état de l’eau qui bout.

Ce son est facilité par un léger relief en forme d’hélice situé au fond de la bouilloire. Le vendeur de la bouilloire illustrant cet article a affirmé que ce dispositif lui-même se nommait matsukaze. Je n’ai pu vérifier ailleurs cette information.

Attention, l’actuelle traduction française dans la collection « Picquier poche » du passage de l’indispensable Livre du Thé concernant ce dispositif m’a au départ induit en erreur : je pensais qu’on ajoutait dans la bouilloire un objet spécifique ( « le chant du chaudron est subtil, car on a pris soin d’y disposer quelques morceaux de fer, afin d’engendrer une mélodie particulière… » ). Or le dispositif est bien celui de la photo : « The kettle sings well, for pieces of iron are so arranged in the bottom as to produce a peculiar melody… »

Si l’on te demande
ce qu’est la cérémonie du thé,
réponds que c’est le son
du vent dans les pins
dans une peinture

(Sen Sôtan, 1578-1658, cité par Dennis Hirota dans Wind in the Pines)

Sur cette page de la branche Urasenke de Seattle où ce poème est cité parmi d’autres textes liés à la cérémonie du thé, on trouve cette phrase sans référence : « The original purpose of Tea has at its core the acceptance of the insufficient » .

Accepter l’irrémédiable incomplétude.

La sensation, réparatrice, de paix que l’on éprouve lors d’une cérémonie de thé juste est là. Dans la connivence, le partage de l’acceptation de l’irréversible insuffisance de toute existence.

Le son de mes bouilloires a beau s’appeler matsukaze, il ne ressemble pas au vent dans les pins tel que je l’entends en mémoire : un son d’hiver, glacé, qui illumine le regard de l’ermite en lotus sur son rocher de montagne.

C’est le son exigeant qui fait sourire doucement le solitaire dans son jardin des trois amis des temps froids : le pin, le bambou et l’ume.

C’est le son des aiguilles que l’on voit en esprit peigner les rafales enveloppant le maître Chan qui boit du thé afin de méditer plus longuement.

Cette esthétique du « chill » est présente dans la cérémonie du thé. Parce que ce sont des moines zen qui font le voyage en Chine et le rapportent au Japon. Certes avec les ustensiles et les rituels raffinés des Song. Mais intégrés à leur quête d’une illumination qui abolit tout, à commencer par le « soi », pour révéler le rien, mu, 無 : sutra du coeur, pater noster japonais.

Le « chill » zen est une esthétique de la simplicité austère, dépouillée, d’un idéal de mu de désir : intégriste ?

La cérémonie de thé ne reste pas dans le temples. Elle diffuse dans les cours. Où elle devient aussi démonstration de maîtrise, de pouvoir, de moyens. Un rituel de rang qui utilise l’accueil. Comme un test d’étiquette. Peut-être plus encore pour jauger les âmes : dans le silence, la respiration, dans le sourcil qui se lève sur le détail signifiant placé subtilement. Dans le flow qui se partage ou qui avorte.

C’est là qu’elle devient chorégraphie des happy few. Qui se prennent par l’épaule face à l’horizon de l’irrémédiable incomplétude.

Baume joyeux comme une brise de printemps, régulière, dans les pins d’un Sud.

Baume profond comme un vent d’été au bord d’une plage où le sable est trop chaud pour qu’on y marche pied nu.

A réflexion, le son des mes bouilloires est bien un matsukaze. De printemps. Un jaugeur d’âme. Un laveur d’âme.

Il existe aussi bien sûr un matsukaze d’automne.

C’est celui de la pièce de nô éponyme, un nô : d’automne. L’un des plus célèbres. L’un des plus joués.

Deux soeurs, Matsukaze et Murasame (村雨, ondée), belles et pauvres pêcheuses de sel près de Kobe, deviennent les amantes, les aimées, d’un noble pour trois ans en exil, Yukihira, qui promet de revenir les voir alors qu’il retourne à la capitale. Il meurt avant de pouvoir tenir sa promesse. Les deux soeurs, de chagrin, se noient et leurs âmes en attente errent, fantômatiques, sur la plage. Près d’un pin.

Le motif de ce nô s’inspire des chapitres d’exil du Genji à Suma (livre XII et XIII du Dit du Genji, écrit quatre cents ans auparavant, au onzième siècle, dont le livre XVIII a pour titre… Matsukaze). L’expression elle-même est empruntée à un gimmick de la poésie chinoise classique.

Le nô Matsukaze qui souffle un vent dans les pins de la passion tragique, un vent fort dans l’âme japonaise, pose les questions universelles pour ceux qui ont aimé : comment apaiser un coeur qui meurt, qui est mort d’un amour impossible ? Un coeur qui rirait d’un rire de fou si on lui parlait d’irrémédiable incomplétude ?
Pourquoi un vivant qui a, dans l’amour, fait l’expérience de la complétude parfaite, pourrait-il se résoudre à moins ensuite ? Comment raisonner l’effet cliquet amoureux ?

Ce vent-dans-les-pins-là, une cérémonie de thé, même parfaite n’y pourrait rien. Il faut un exorcisme plus puissant. La descente d’un kami dans un shaman dansant au son des percussions et de voix qui articulent en-deçà et au-delà de l’humain, dans un espace clos, sacré, pour soigner l’âme perdue.

C’est ce que met en oeuvre le nô. Sur une scène dont le décor principal est un pin, paume ouverte vers les cieux : en attente d’un kami ( matsu, 松, le pin, a pour homonyme, 待つ, le verbe « attendre » ).

Le pin, le nô, le thé.

Et toi, ta bouilloire, quel bruit fait-elle ?


20 septembre 2009

Paravents

Filed under: art,esthétique — Stéphane Barbery @ 9:54

Pierre n’a jamais compris les paravents

Ce n’est pas pratique
C’est fragile
Ca peut tomber comme un bricolage d’enfant
C’est mou, même en bois,
avachi comme un accordéon à qui on aurait dit
« tiens-toi droit »

Et puis surtout,
un paravent : c’est para-oeil

d’hypocrite

Ca fait bordel
et cabinet médical

On essaye d’y voir
les tétons
se dessiner sur l’ombre

Ca fait fauchés
qui veulent cacher la misère

Ou locataires qui n’ont
pas le droit,
pas les sous,
pour cloisonner

Un paravent,
c’est un objet bête
insincère
un brin porno
de pauvres

*

Pierre s’est toujours demandé pourquoi
les Chinois
et les Japonais
aiment
les paravents

pourquoi ils peignent dessus

*

Un tableau,
ce doit être un tableau.

Pas un décor
sur un objet,
un trompe-l’oeil,
une bidouille
d’architecte d’intérieur

*

- et l’intérieur est toujours l’intérieur d’une âme -

*

Un tableau
ça doit montrer
pas masquer,
on doit le regarder
de tout son être sage
sans être perturbé
par un effeuillage imaginaire
- glissements de soies d’un kimono -
par au-delà

*

Pierre poursuit ses visites
Son temps n’est pas celui des touristes
Il honore sa chance.
Il comprend le besoin de temps.
D’habiter le temps
étranger.

*

Il passe un week-end chez des amis,
riches.

Il dort dans une pièce à shoji,
peints

*

Il y rêve.
Et son rêve est l’univers des shoji peints.
Il a soif.
Il se réveille.
Et son univers est celui des shoji peints.

Il comprend.
Il comprend ce qu’il avait lu sans comprendre.

Ici,
la peinture n’est pas une vue,
a view fenêtrée,
isolée
formolisée
du monde

Ici, tu habites
dans
la peinture
qui n’est pas
sacralisée
totemisée
mais le monde lui-même
le rêve lui-même

un des rêves du monde

*

Parfois tu as soif,
tu te réveilles,
tu sors de ce rêve-ci
pour entrer dans une autre
pièce,
un autre rêve-là

Et parfois ce rêve-ci est si fort
si juste
que tu ne veux jamais
jamais qu’il ne te quitte

tu exiges
le regard furieux
qu’il se déplace avec toi
qu’il te prenne dans ses bras,
t’accueille

toujours

*

Pierre comprend

*

Ici,
les « paravents »
ne sont pas des
paravents

*

Mais des rêves.

Des rêves
Caravanes.


25 octobre 2008

Mme Yamada prend le thé

Filed under: art,cuisine,Ume — Stéphane Barbery @ 7:57

Mme Yamada est
de retour
dans sa cuisine
à Kyôto

Elle entend
sa voisine
étendre son linge
Entre deux averses
entre deux très longues
averses.
Pour la quatrième fois

Mme Yamada
chantonne
doucement
dans sa tête
un minyô
contente
de retrouver
les chats du quartier
qui passent
dans son
tout petit
jardin

Elle pense
à ses amies
qui viendront
demain

Mme Yamada
a des
petits cadeaux
pour chacune d’elles

Mme Yamada
se dit que sa voisine
un peu ronde
très gourmande
a déjà dû
finir
la boîte de gâteaux
qu’elle lui a rapportée

Mme Yamada
est dans sa cuisine
et regarde avec plaisir
le service à thé
taiwanais
acheté
à l’aéroport

Elle veut s’entraîner
pour épater
ses amies

Parce que
Mme Yamada
est épatée.
Un peu vexée
mais épatée.
Toute contente
un peu vexée
mais épatée.
Souriante.

Mme Yamada
pensait que
l’art du thé
n’était plus
aujourd’hui
que japonais

Il y a quelques
années
elle avait pris
des leçons.
pour la cérémonie
du thé

Mme Yamada est
fière
de ses
quatre bols
à
matcha
Achetés
avec soin
avec goût
un par un

Elle aime
particulièrement
son beau raku noir
qu’elle ne sert
qu’à ceux
qu’elle aime
du coeur

Elle aime
son petit
service à thé
blanc et bleu
en porcelaine
fine
offert
par sa meilleure amie,
décédée,
il y a longtemps
pour ses
quarante ans

Elle aime
acheter
le meilleur
des macha
ici
à Kyôto
dans la
boutique
des connaisseurs.
Le matcha
le plus amer
et commander
à son
amie de Kagoshima
son thé vert
biologique
de tous les jours
celui qui réveille
et fait du bon

Elle aime aussi
sa grosse théière
dondon
pour le kotcha
anglais
avec ses tasses
et ses soucoupes
le sucrier
le petit pot de lait

Mais dans son
cœur
elle sait bien
que le tea
ce n’est pas
du
thé

Mme Yamada
est épatée
et souriante
dans sa cuisine
sombre
parce que
sa théière
de Taiwan
est toute
petite

Sa nouvelle
théière
est en
terre cuite
un tout
petit
service
en terre
rouge

Mme Yamada
est épatée
par la gentillesse
de la vendeuse
à l’aéroport.
Celle qui l’a bluffée.

Au musée
quand elle avait pris
un thé
Elle s’était
déjà demandé
pourquoi on lui
apportait
une théière
plus petite
que la théière
de son service
blanc et bleu
et un pot à lait
vide
plus grand que celui
de son service
anglais

Mme Yamada
aime le thé au jasmin.
Moins que le thé vert.
Mais quand même.
Elle l’aime un peu fort.
Trop fait.
Presque imbuvable.
Mais pas trop.

Mme Yamada
a toujours
trouvé que le
thé au jasmin
le vrai
en feuille
pas le faux
sachet
devenait
trop vite
trop amer

Alors quand
au musée
la serveuse
est venue
avec son pot d’eau
pour vider
sa théière
dans le gros
pot à lait vide
pour remplir
à nouveau sa théière
d’eau chaude
Mme Yamada s’est dit
dans sa tête
« ohhh ! Sugoii ! »

Mme Yamada
pensait
que le pot à lait
était
donc
une poubelle
à vieux thé
un
art
de lutte
contre
l’amertume

Mme Yamada
pense
que la vie
est un
art
de lutte
contre
l’amertume

Mme Yamada ne comprenait
juste
pas pourquoi
le jeune homme
du jeune couple
à côté
qui se caressait la main
sur la table
servait
à son amoureuse
dans le tout tout
petit godet
de son amoureuse
du thé du
gros pot à lait
qui devait
pourtant
être
rempli
de thé
trop amer

Peut-être
quoique taiwanais
ne savait-il
pas faire
et peut-être
son amoureuse
le jetterait-elle
dans
quelques jours
parce qu’il était
un gros
plouc

Et puis
à l’aéroport
cette vendeuse
si gentille

Le service
en terre cuite
rouge
avec
6 petits godets
comme des dés
à coudre
pour le pouce
des petits
godets
rouges
à l’intérieur
blanc

Le service
est dans une boîte
en carton
comme une grosse
boîte à gâteaux

c’est le dernier service rouge.
Il n’est vraiment pas cher.
il y en a des bruns
mais
Mme Yamada
préfère
la terre cuite
rouge

Elle aime
beaucoup
sur la théière
le petit fil
rouge
sang
tressé
en macramé
qui retient
le couvercle
de la minuscule
théière
rouge
terre

Mme Yamada
trouve
juste
que ce n’est pas beau
la grande assiette
en terre cuite
dans le service
pour ranger
les petits
godets

La vendeuse
si gentille
qui parle
japonais
demande
à Mme Yamada
si elle sait se
servir du service

Mme Yamada
trouve
cela injurieux
qu’une taiwanaise
lui demande
si elle
sait
préparer le thé
elle
la kyôtoïte
qui a pris des cours
de cérémonie
du thé
et qui a quatre
bols qui valent
cher
dans son
beau meuble
du salon

Mais Mme Yamada
est curieuse
et ne veut pas
offenser
la vendeuse
elle répond non
et oui
elle a un peu de temps

La vendeuse
la conduit
au petit stand
de démonstration

Et là
Mme Yamada
se prend une
gifle

Mme Yamada
comprend
en
une minute
que l’art
du thé
se danse
ailleurs
qu’au
Japon
Mme Yamada
se souvient
que le Japon
son thé
l’a importé
et que l’art aussi
est là
devant elle
à l’aéroport
de Taipei
sur le stand
duty free
d’un
magasin
pour touristes

Mme Yamada
sent que
cette
gifle
est très belle
Elle en aime
la chaleur
à l’intérieur
d’elle-même

La vendeuse
à lunettes
prend un
premier instrument
comme une
aiguille à cheveux
en bois
noir

Pour décoller
les feuilles
de
la petite
théière
rouge
en terre cuite
de démonstration

Puis prend
une pince
en bois
noir
pour
retirer
les feuilles
vertes
alanguies
fripées
comme
mâchées

La théière est
rincée
à l’eau bouillante
puis la vendeuse
prend
une petite pelle
en bois
noir
qu’elle remplit

Mme Yamada
pense qu’elle
en met
trop
mais non
la vendeuse
lui explique
qu’il faut
en mettre
pas trop
mais
comme ça
une pelle

La vendeuse
remplit
la toute
petite
théière
rouge
d’eau
fumante
et
regarde sa montre
à aiguille
pas très belle
30 secondes

Et là
Mme Yamada
a une grande
émotion

La vendeuse
vide la
théière
dans l’assiette

La vendeuse
vide
la théière
dans l’assiette
rouge
celle qui contient
dans la boite
en carton
de son service
les 6 petits
godets rouges
et blancs
à l’intérieur

La vendeuse vide
la théière
dans l’assiette
rouge
remplit
la théière
et la pose
dans l’assiette rouge
remplie
par l’eau
fumante
presque claire
par la première
eau
de la première théière

La vendeuse
mal coiffée
regarde sa montre
30 secondes
puis verse
le contenu
de la théière
dans le gros
pot à lait
rouge

Mme Yamada
est bouleversée

Le gros
pot à lait
sert donc
à cela
Non
à jeter
l’amertume
mais
la prévenir

Mme Yamada
a le
coeur
gros
devant
tant
de beauté

La vendeuse
si gentille
a le visage
d’une princesse
quand elle
sert
le thé du gros
pot à lait
dans
le
tout petit
godet
en terre rouge
blanc à l’intérieur

Mme Yamada
prend son godet
et
pleure

à l’intérieur


 
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