22 mai 2012

Samui-ne, il fait froid – n’est-ce pas -

Filed under: Atelier Poésie,esthétique — Stéphane Barbery @ 13:59

Ce jizô priait pour toi

L’un des tanka les plus célèbres de Tawara Machi, celui qui figure en tête de liste des poèmes traduits disponibles sur son site est :

「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
「samui-ne」to hanashikereba「samui-ne」to kotaeru hito no iru atatakasa

avec pour traduction anglaise :

« isn’t it cold? » I ask — that’s when having someone there who will reply « Yes, it’s realy getting cold » is what provides the warmth.

La traduction française de Yves-Marie Allioux disponible chez Picquier donne :

« Il fait froid ! » Pour peu que je lui parle
quelqu’un me répond qu’il fait froid
chaleur qu’il soit là

Ci-dessous, quelques idées échangées lors du premier atelier « traduction de poésie japonaise », tenu cet après-midi (mensuel, gratuit, accès libre, prendre contact avec moi), que nous avions décidé de consacrer à L’Anniversaire de la Salade.

Comment expliquer le succès du recueil (3 millions d’exemplaires, best seller immédiat d’une jeune inconnue, écrivant des tanka) ?

Piste : des mots simples, accessibles par tous, une intelligence sensible du détail mais surtout, à la façon de Sade, Norah Jones, ou Adele en musique contemporaine, l’accès au feu palpitant de la passion amoureuse chez une jeune femme. Un concentré de vie lumineux qui nous connecte nostalgiquement, avec envie, à nos « premières fois ».

Ces tanka fonctionnent quand ils sont illuminés de ce feu. Deviennent triviaux et banals quand ils en sont dépourvus (notamment dans la deuxième moitié du recueil).

Où l’on voit que le contenu du poème – le feu amoureux perçu du point de vue d’une jeune femme (Phèdre ! Roxane !) – est la clé, et non pas la forme, la subtilité sensible ou l’intelligence.

Le tanka cité (Samui-ne), n’est pourtant pas un poème d’amour.

Peut-on arriver à traduire un poème si court qui fait référence à une expérience – spécifiquement japonaise – sans connaître ce contexte japonais ? Si je n’avais pas passé plusieurs hivers au Japon, je n’aurais jamais pu comprendre ce poème. Sa force, sa profondeur, en quoi il est peut-être un symbole de la poésie japonaise toute entière.

Il fait froid en hiver au Japon. Pas plus froid qu’ailleurs. Mais comme pour différentes raisons (géographique, esthétique, philosophique, environnementale, économique, inertielle), les maisons ne sont pas isolées, on y a froid toute la journée, tout l’hiver. Au Japon, on ne chauffe que sommairement, et ponctuellement, le mètre carré autour de soi. Alors on a froid. Tout le monde a froid.

Dès que l’on croise quelqu’un, les premiers mots qui viennent sont donc toujours « il fait froid – n’est-ce pas –  » (avec une inflexion montante). Et la réponse est toujours la même : « il fait froid – n’est-ce pas - » (avec une inflexion descendante et traînante pour confirmer la froidure). Au passage, ceux qui auront passé un été à Kyôto savent qu’on substituera en juillet-août à cet échange son inverse : 熱いね, atsui ne, il fait chaud – n’est-ce pas -.

En quoi le poème de Tawara Machi est-il si important ? Ne fait-il pas qu’évoquer du pur phatique ?

「寒いね」と話しかければ「寒いね」と 答える人のいるあたたかさ
quand on dit « il fait froid – n’est-ce pas - » et que quelqu’un répond « il fait froid – n’est-ce pas - » : la chaleur

Les premiers temps au Japon, confronté à cet incessant échange trivial, un Occidental s’amuse, moque ou s’énerve. A quoi bon nommer l’évidence : oui il fait froid. La politesse en général l’emporte et on répond de la même façon qu’on répondrait à un bonjour : sans y penser. Le phatique c’est reconnaître l’existence d’un autre être humain dans son environnement et lui signifier que le canal de communication est ouvert.

Dans le « samui-ne », le Japonais ne nomme pas un état de l’environnement, le fait qu’il fait froid. Le coeur du message est dans le « ne », dans le question-tag (question refrain ? question répons ? question écho ?) : ね, ne, – n’est-ce pas -. Le – n’est-ce pas – crée un lien de connivence, un universel, dans la peine et la solitude partagée. Il ne valide pas l’existence d’un canal de communication ouvert, mais d’une communion sensible.

Parce qu’on est seul dans le langage au Japon.
En Occident, on parle de soi. Beaucoup. Les occasions sont nombreuses. On peut dire ses peines, ses désirs, ses tourments, ses souffrances, ses hontes, ses haines. S’exprimer sur ce registre n’est pas tabou, inconvenant.

La poésie occidentale fait précisément cela. On y déclame ses états d’âmes. On se doit même de les déclamer avec force, intensité, brillant, individualité (afin de viser la gloire et l’immortalité). Même sobre, ça clinque. Comme la chashitsu recouverte d’or de Hideyoshi. Même fine et élégante, si on la compare à une pièce à thé de Sen no Rikkyu, on ne peut pas s’empêcher de trouver cela pompier, vulgaire… bling-bling.

Au Japon, on ne parle pas de soi. Les deux mots clés structurant le rapport aux autres sont « Gambarimasu » (頑張る, persévérer, faire de son mieux) et « Gaman » (我慢, endurer, faire bonne figure). Le social inhibe l’intime dans le langage. Alors on y est seul. Le japonais, c’est l’expérience de la solitude, du silence : le Japonais est silentiaire.

Dans cette solitude, il fait froid. Il fait peine. Alors quand on croise quelqu’un, et que dans un bref échange de regard, on sait que l’autre partage ce froid, quand on sait qu’il partage cette peine, un lien de fraternité universelle se déploie, en double miroir, en double sourire, en joie, en chaleur douce et éternelle.

La poésie japonaise, au lieu de déclamer des états d’âmes, fait cela : elle tisse des liens dans l’instantané partagé des solitudes. Tous ses poèmes, si courts, si triviaux, sont des hugs invisibles. Des étincelles de sourire complice. Des unissons.

ね, ne


21 mai 2011

Les Pré-Escherites

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 22:03

Les Pré-Escherites

Mon père avait un poster d’Escher dans son bureau.
Un exemplaire de Gödel Escher Bach dans sa bibliothèque.
Son livre posthume porte une gravure d’Escher sur sa couverture.

Ca m’est resté.

Je n’ai jamais fini Gödel Escher Bach. J’ai juste été capable de crâner pendant longtemps en parlant du rapport fond/forme. De la Gestalt. Et d’appeler mon chien, un dalmatien, Gödel.

Fond/Forme, ça me reste. Tous les jours quand je prends une photo. Quand je la traite dans Lightroom. Ou Lo-Mob.

Ca me reste quand je travaille mes kanji. Quand je fouille chez les bouquinistes de Kyôto.

Pour un Occidental cultivé un brin geek, la beauté conceptuelle des œuvres d’Escher, leur exploit comme gravures, sont associés avec fierté à la sensation d’originalité qu’elles suscitent. Escher, ça semble radicalement nouveau, inédit. Hors norme.

En prenant plaisir à Escher, on se sent important d’être moderne, de savoir que notre temps (Escher est mort en 1972) sera associé à ces créations profondes qui dépassent de beaucoup le seul titillement paradoxal qui fait juste sourire les amateurs d’art officiel, eux qui ne voient en Escher que des posters pour taupins.

C’est toujours surpris que je retrouve ici régulièrement ma vieille amie : la honte. La honte de l’ignorant qui s’est baladé infatué. La honte de celui à qui on a fait croire que son éducation humaniste, pourtant curieuse, sérieuse, complète, était vraiment universelle. A qui l’on a fait croire, par l’évidence de l’implicite, que si les arts asiatiques ne méritaient qu’un chapitre exotique dans une encyclopédie de l’art, ce n’était pas le résultat d’un sociocentrisme banal auquel n’échappe nulle société, mais la conclusion d’une évaluation docte validée par des experts selon lesquels rien de majeur ne s’est créé dans l’art hors les frontières de l’Europe.

J’ai honte d’être occidental quand je découvre régulièrement ici des œuvres aussi puissantes que les plus grandes œuvres célébrées en Occident. Mais ignorées. Sauf de rares spécialistes. Ignorées par les Japonais eux-mêmes qui continuent de prendre au sérieux, depuis les blackships de Perry, les critères eurocentrés qui les cantonnent à la préciosité attendrissante.

J’ai honte de continuer à être surpris, honte au fond de la barbarie hypocrite de mon éducation, honte de continuer à être le jouet de l’impérialisme culturel ordinaire. Celui de notre temps. Honte aussi de voir comment les japonais continuent d’intérioriser cette idéologie qui nous conduit à ne pas croire ce qui est sous nos yeux, qui nous conduit à banaliser, à minorer des œuvres qui devraient être célébrées par tous les hommes. Parce qu’elles sont fortes, qu’elles font du bien, qu’elles rendent fières d’être humain.

Or voilà : Escher n’est pas si original que cela. Bien sûr son travail sur les pavages est spécifique, unique. Bien sûr son interpellation constante du « qui voit ? », la fraternité amicale qu’il crée avec la conscience réflexive du spectateur, sont originales et un témoignage mémorable du rapport au monde et à soi du sujet contemporain.

Mais il suffit d’ouvrir ici quelques vieux livres chez un bouquiniste pour tomber, en masse, sur des pré-Escherites fabuleux. L’image qui illustre ce texte n’est pas la couverture d’un catalogue ou l’affiche d’une exposition – que j’appelle pourtant de tous mes vœux. Je l’ai créée sur mon téléphone portable cet après-midi en photographiant trois pages de livres posés sur ma table.

Les grues et les daims sont extraits du Kōrin hyakuzu, un livre de gravures tirées, cent ans après sa mort, de l’œuvre d’Ogata Kōrin (1658-1716), un génie majeur de l’art humain. Combien d’Occidentaux cultivés qui seraient capable de nommer sans difficulté quinze peintres du Louvre en ont-ils entendu parler, ne serait-ce qu’une fois ?

Le détail du pavage de moines guerriers (qu’on peut croiser encore de nos jours lors de la fête de la coupe du grand bambou à Kurama, le 20 juin) est extrait d’une série de livres, achetés une broutille chez un antiquaire, dont le graveur est un génie que je n’ai pas réussi à identifier pour l’instant.

Un mot-clé revient ici régulièrement : gravure. Escher est un graveur. Tous les livres japonais illustrés jusqu’à il y a une centaine d’année étaient gravés sur bois. Quand on feuillette ces livres, quand on a vu les planches de bois sculptées, on est époustouflé. Pas simplement par la prouesse qui relativise la technique pourtant fabuleuse d’Escher. Pas simplement par le fait que cette industrie du livre impliquait un nombre incommensurable de générations de graveurs de génie au simple statut d’employés artisans (avec cet abîme de la question de l’impossibilité de l’erreur, sauf à graver à nouveau toute la planche… et ce que cela implique en concentration et minutie sur la durée d’une vie). On est époustouflé d’ignorer ou de découvrir cette réalité, qui a des conséquences nombreuses dans la familiarité d’une culture avec toutes les dimensions du fond/forme. Parce que la gravure, c’est l’art de la Gestalt.

Sous mes yeux à l’instant, un autre vieux livre ouvert : un recueil (imprimé à partir de gravures sur bois) d’empreintes de sceaux célèbres. Gravures de gravures. Presque un point de départ pour une œuvre à la Escher. En Asie, on signe avec un sceau. Une pierre tendre ou un morceau de bois… gravés. En relief ou en creux. La sigillaire asiatique, en un sens, est pré-Escherite…

Prendre conscience de cette réalité ne doit pas nous faire tomber dans le piège, si tentant pour les passionnés, qui consisterait à faire de l’Asie, du Japon, de Kyôto, un lieu d’origine ou une exception méprisée. Pas de complot ni de sur-valeur à accorder aux chefs d’œuvre présents ici.

Juste le devoir, pour tous ceux qui sont en position de passeur, de témoigner, d’honorer, de promouvoir et de rendre accessible à tous, la beauté universelle qui s’y trouve, afin qu’elle inspire comme elle le doit, les œuvres des générations futures.


9 décembre 2010

La beauté sésame

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 10:58

Mallarmé zen

Mardi, l’atelier Poésie sur le sonnet en x de Mallarmé dont le poète donne dans sa lettre à Cazalis du 18 Juillet 1868 les clés principales : le rien à comprendre / les mirages du rêve et du vide.

« J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique » comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide ».

Et dimanche dernier, à la radio, une émission sur le coup de dés et son exploration typographique de l’espace de la page.

Et j’ai eu honte.

Honte que l’un des plus grands poètes français ait été à ce point ignorant de l’art asiatique qu’il ne puisse se rendre compte que ce qu’il traque, sans le savoir, comme un barbare de génie qui tenterait seul de reformuler la grammaire la plus élémentaire d’une science qu’une autre civilisation aurait poussée à son plus haut point de raffinement, que ce qu’il traque, c’est la beauté à laquelle donnent accès la calligraphie et le lavis asiatiques.

J’ai eu honte, plus d’un siècle après la mort du poète, qu’aucun commentateur, universitaire, spécialiste ne nomme l’évidence : Mallarmé est un calligraphe qui s’ignore, un peintre sumi-e qui n’aura jamais eu la chance de tracer un kanji.

Il faut imaginer un Bach ou un Beethoven qui n’auraient pas appris la musique.
Qui bricoleraient en autodidactes des chansons célébrées par les intellectuels de leur culture, des intellectuels qui ignoreraient par culturocentrisme, morgue et absence de curiosité, l’existence de l’art de la fugue ou de l’opus 111 créés par d’autres civilisations, des œuvres pourtant aisément accessibles.
Voilà la situation de l’art occidental tant qu’il continue à ignorer l’Asie.

J’ai eu honte qu’après des années d’études universitaires et une curiosité pourtant active, aucun canal pédagogique ou culturel ne m’ait donné accès en Occident à la beauté si intense, si profonde qu’explore depuis des siècles l’Asie.

Quand Mallarmé sonde dans le sonnet en x le vide, le néant, les mirages du rêve dans le blanc et le noir, il est, comme le réincarné hanté par ses vies antérieures, d’un poète chinois ou d’un moine zen dans la transe murmurée du sûtra du coeur diluant dans l’eau et l’encre le filet de son âme pour faire un avec 無.

Le sonnet en x c’est un ensô qui s’ignore.

Quand Mallarmé dans le coup de dés se fait laborantin typographique, il met en lumière le caractère dérisoire et laid de l’alphabet latin. Son incapacité à accéder à la magie incantatoire, surpuissante, corporelle, de la calligraphie asiatique.

Ma honte de l’ignorance et de l’inculture de la société qui m’a éduqué vacille tout d’un coup à l’idée d’une hypothèse. Que la morgue provincialiste existe en Occident, c’est une évidence. Mais elle n’est peut être aussi simplement que la conséquence du prix d’entrée incroyablement élevé requis par les kanji. Elle est peut-être simplement l’effet d’un sentiment d’infériorité refoulé. Ici, je n’accuse pas : je témoigne.

Mon expérience me fait croire qu’il est difficile d’accéder à l’art asiatique sans avoir passé des centaines d’heures à tracer des kanji, sans avoir jamais dilué son encre, sans avoir jamais tenu de pinceau au dessus d’un washi.

Il faut avoir senti dans son bras, dans son corps, dans son souffle, le rythme, le flot, les appuis, les caresses, les syncopes, les ruptures, l’harmonie, l’espace, le plein et le vide, le délié et le tranché, le flou et le fin, pour les identifier ensuite dans les œuvres et le monde qui nous entourent, pour entendre les échos des transes qui s’appellent, pour les sentir dans une branche, une danse, un pli de tissu ou de poterie, un air de shakuhachi.

Mais qui en Occident pourrait proposer la nécessité d’introduire la calligraphie à l’école alors que le grec a disparu et que l’anglais de Wall Street est le seul passeport linguistique attendu ?
Quel intellectuel occidental a-t-il le temps d’apprendre pendant de longs mois, pendant des années, à tracer des kanji ? Pour quel bénéfice ?

L’émergence économique et géopolitique actuelle de la Chine, son poids démographique, l’espoir que ses classes intellectuelles et bourgeoises renouent avec le raffinement Song, seront peut-être des facteurs de changement de cette situation.

On ne peut que souhaiter aux générations futures que les plus grands artistes contemporains accèdent à la beauté asiatique, s’en nourrissent, intègrent son apport à la beauté occidentale afin de créer des œuvres plus fortes encore que celles que nous connaissons et qui honoreront davantage l’espèce humaine.

Tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en situation de « passeur » ont ce devoir de transmettre, d’introduire, de diffuser, de promouvoir la beauté à laquelle ils ont la chance d’avoir accès.

Mais il ne s’agit là que d’une idée de court ou moyen terme. Que peut-on souhaiter à très longue échéance au genre humain s’il existe encore dans plusieurs millénaires ? Le paradoxe est le suivant : les alphabets occidentaux apparaissent, quand on connait les kanji, infantiles et laids, mais le principe même de l’alphabet permet un système d’écriture rapide à apprendre, aisé à retenir, qui ne demande pas l’incroyable énergie mentale et la pratique incessante qu’imposent les idéogrammes. Pourtant, les idéogrammes et notamment les chinois qui sont le résultat de millénaires de génies qui progressivement ont créé l’anaxialiste kaisho, conduisent la main, l’œil, l’esprit à percevoir le monde, à le penser, à le célébrer avec une sensibilité et une profondeur dont je témoigne à la première personne du singulier – encore embué par l’excitation du débutant – qu’elle m’apparaît incroyablement plus forte que l’accès au monde que promeut l’alphabet.

Le kaisho est là depuis plus de quinze siècles. Il est pourtant évident que cette forme d’écriture peut être encore améliorée et que l’accès au monde que cette évolution apportera rendra l’existence plus belle.

L’être humain qui voudrait laisser pour longtemps son nom dans l’histoire sera le génie, calligraphe, linguiste, qui proposera à l’humanité un système d’écriture qui combinera l’ergonomie de l’alphabet et la beauté sésame des kanji.


20 septembre 2009

Paravents

Filed under: art,esthétique — Stéphane Barbery @ 9:54

Pierre n’a jamais compris les paravents

Ce n’est pas pratique
C’est fragile
Ca peut tomber comme un bricolage d’enfant
C’est mou, même en bois,
avachi comme un accordéon à qui on aurait dit
« tiens-toi droit »

Et puis surtout,
un paravent : c’est para-oeil

d’hypocrite

Ca fait bordel
et cabinet médical

On essaye d’y voir
les tétons
se dessiner sur l’ombre

Ca fait fauchés
qui veulent cacher la misère

Ou locataires qui n’ont
pas le droit,
pas les sous,
pour cloisonner

Un paravent,
c’est un objet bête
insincère
un brin porno
de pauvres

*

Pierre s’est toujours demandé pourquoi
les Chinois
et les Japonais
aiment
les paravents

pourquoi ils peignent dessus

*

Un tableau,
ce doit être un tableau.

Pas un décor
sur un objet,
un trompe-l’oeil,
une bidouille
d’architecte d’intérieur

*

- et l’intérieur est toujours l’intérieur d’une âme -

*

Un tableau
ça doit montrer
pas masquer,
on doit le regarder
de tout son être sage
sans être perturbé
par un effeuillage imaginaire
- glissements de soies d’un kimono -
par au-delà

*

Pierre poursuit ses visites
Son temps n’est pas celui des touristes
Il honore sa chance.
Il comprend le besoin de temps.
D’habiter le temps
étranger.

*

Il passe un week-end chez des amis,
riches.

Il dort dans une pièce à shoji,
peints

*

Il y rêve.
Et son rêve est l’univers des shoji peints.
Il a soif.
Il se réveille.
Et son univers est celui des shoji peints.

Il comprend.
Il comprend ce qu’il avait lu sans comprendre.

Ici,
la peinture n’est pas une vue,
a view fenêtrée,
isolée
formolisée
du monde

Ici, tu habites
dans
la peinture
qui n’est pas
sacralisée
totemisée
mais le monde lui-même
le rêve lui-même

un des rêves du monde

*

Parfois tu as soif,
tu te réveilles,
tu sors de ce rêve-ci
pour entrer dans une autre
pièce,
un autre rêve-là

Et parfois ce rêve-ci est si fort
si juste
que tu ne veux jamais
jamais qu’il ne te quitte

tu exiges
le regard furieux
qu’il se déplace avec toi
qu’il te prenne dans ses bras,
t’accueille

toujours

*

Pierre comprend

*

Ici,
les « paravents »
ne sont pas des
paravents

*

Mais des rêves.

Des rêves
Caravanes.


24 août 2009

Awarisme ou Barbarie

Filed under: esthétique,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 16:30

Kyôto la magnifique est d’un triste !
A t’anémier,
sweet saignée,
si tu n’en sors
régulièrement.

- et tu reviens sans délai.

Une tristesse singulière, douce, light.
Nervous breakdown qui ne serait pas le résultat d’une offre saturée
sur le marché des bonbons roses,
antidépresseurs dernière génération et diagnostics athéoriques.

Tristesse réduite en calorie, artistique :
spleen dont les
chats de Baudelaire
se délecteraient
d’un coup de langue
lent
sur leurs
babines
ouvertes
au doux

La culture offre une batterie nosologique ready-made à cette pastellisation diluée de l’existence :
ce vague vague à l’âme serait effet du
Mono-no-aware pervasif,
non pas perfusion
mais brume
et brouillard
de civilisation karmique
vibromassée
par une impermanence
étalonnée sur les logarithmes richteriens.

On serait triste ici car
les saisons seraient trop fortes
les tremblements trop fréquents
le bois trop pourrissants
les pétales roses et les feuilles d’incendie trop
papillonnants

La tristesse sourdrait du la – bémol, mineur -
donné, chanté, aumé
par la fuite acceptée
des choses,
par la rouille révérée
par la patine sanctifiée
qui flasheraient
- voudrions-nous l’omettre -
notre pitoyable,
gaussien,
isolement granuleux
de mortel
voué à la cendre.

l’Awarisme,
esthétisation
de notre
être de peu

*

Alors tu te laisses
aller
à ce rien de tristesse
tout content
de faire partie de
ces gourmets
du vrai

Puis, parfois,
vient le temps
où cette sédation
neuroleptique
ne t’apparaît plus
belle ni saine
- ni laide ni douteuse -
mais mauvais dosage.
De cuisine sociétale.

Cette dépression ouatée,
métronomique,
de retraité ritualisant leur temps
pour ne pas sangloter
continûment
de trouille
d’ennui
d’effroi,
et si elle n’était
performance philosophique
mais effet secondaire,
toxique,
d’un trop
de civilisation
?

Une cour trop précieuse
trop policée
un ma algorithmiquement
anticipable
une étiquette si parfaite que
la lettre est l’esprit
ne créent-ils pas
chez les singes nus que nous
sommes toujours
des envies de
déchirement,
de morsure,
de violence hurlée
pour enfin tressaillir
au rasoir brutal
de la sensation retrouvée ?
Cracher sur la volupté
pour lacérer l’orgasme ?

*

Kyôto,
ce gassho permanent
au Kyôsaku.

*

Et, le regard vide,
le cuisinier
de fixer ses bocaux précieux
en se demandant
comment incorporer
des poivres barbares
à son
sashimi
de
seiche


 
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