円相 (Ensô) : le cercle, le pas-tout-à-fait-rond, le Japon
C’est un point qui m’a visuellement saisi ces premières semaines : l’absence de cercle dans l’environnement quotidien. Cette sensation de manque pourrait être généralisée à toute forme géométrique simple qui, j’en prends conscience en raison de son absence, sature le biotope graphique et spatial du quotidien français.
Katsura, c’est pas Versailles. Mais de toutes les formes, c’est le rond qui prive le plus mon regard.
Cela m’a surpris car j’étais parti d’Europe avec le mot « épure » en tête : quoi de plus épuré qu’un cercle.
Et je découvre qu’au Japon le simple, ce n’est pas l’épure mais l’esquisse car l’esquisse, c’est la parfaite imperfection.
Il est possible que l’esquisse soit une épure plus profonde : Olivier G. me rappelait il y a peu que les formes géométriques sont souvent – contre-intuitivement- plus complexes à modéliser que des formes non linéaires, organiques, fractales qu’emprunte, à la Ockham ou à la Maupertuis, la Nature.
Mais ce n’est pourtant clairement pas cette contre-intuition mathématique qui a conduit les Japonais à ne pas s’entourer de cercles. [Les mathématiciens japonais ont d'ailleurs longtemps été fascinés par cette forme et énonçaient sur des tablettes votives dans les temples Shinto les sangaku, leurs énigmes géométriques, en se servant exclusivement d'elle.]
Alors comment comprendre cette absence dans l’environnement ordinaire ?
1) Le Cercle c’est l’identité
Première piste : le cercle serait réservé à l’identité nationale. Le drapeau japonais, le hinomaru, ce n’est qu’un rond. La force, l’intensité de ce symbole m’a d’ailleurs toujours fait un peu peur. Une peur qui n’est pas la directe résultante de la propagande hollywoodienne WWII. Si je devais me faire passer un Rorschach, je répondrais : une clôture violente rouge au non-soi; ce que l’on promet à ses ennemis, une balle dans la peau, une tâche de sang sur la neige. Pas le disque solaire d’Amaterasu légitimant la lignée impériale. Pas le soleil levant.
Autre indice, et pas des moindres, reliant cercle et identité nationale au Japon : le yen dont le kanji, 円, signifie… oui : cercle.
Deuxième piste : le cercle serait cantonné à l’identité familiale. Le domaine esthétique où le cercle a été utilisé pour produire un art spécifiquement japonais est celui du kamon, l’emblème familial que l’on peut repérer sur les drapeaux et vêtements des films de samouraï, sur les tuiles, les portes et les toits des temples et palais, et aujourd’hui sur les pierres tombales. Si l’on compare l’héraldique européenne au kamon japonais, il ne faut pas deux heures pour situer le génie : il n’est pas dans les lions mal dessinés sur de petits boucliers taillés au couteau de chasse. Mais dans les variations infinies sur le cercle, transfiguré en centre et circonférence d’un alphabet symbolique puissant, profond, mnémonique. Un alphabet plus fort que celui des mandalas tibétains (présents au Japon) qui avaient pourtant déjà exploré ce registre en le portant haut, très haut, dans la mystique du sublime [tiens, notons une filiation possible : les mandalas, poussières colorées saupoudrées au vent, célèbrent l'impermanence].
Troisième piste : le cercle serait limité à l’identité personnelle. Au Japon, la signature, c’est pour les barbares. On témoigne ici de son identité par un sceau à l’encre rouge, le hanko, dont la gravure unique – dans un cercle – est déposée en mairie. Si tu perds ton chéquier et ton hanko, t’es mal. Ici, la trace écrite d’un individu, c’est pas une bavure à la Pollock mais une monade qui connaît ses limites.
Je devine que c’est l’influence du hanko qui a conduit les japonais à coder la notion de bonne réponse par un cercle rouge alors qu’en Occident, cette notion est plutôt associée à la signature minimale : la croix – qui signifie ici l’erreur. Pour les occidentaux, le cercle renvoie instantanément à la forme du code de la route signifiant l’interdiction (plus que l’obligation). Et de fait, dans les rues japonaises, les panneaux qui ont repris ce code international donnent une sensation de pustules iconographiques.
Si donc le cercle au Japon est réservé à l’identité, la rémanence des souffrances de l’époque des guerres civiles, la nécessité de l’humilité produite par la géographie et la densité de population, la défaite militaire de 1945 contribuent peut-être à son utilisation discrète.
2) Faire un n’est pas être l’Un
Deuxième hypothèse.
Parmi les mythes de l’art occidental, celui de Giotto faisant envoyer, pour démontrer au Pape son génie (et se goinfrer un gros marché), une feuille sur laquelle est tracée d’un unique trait à l’encre rouge, à main levée, un cercle parfait, est archétypal et donne une clé majeure pour appréhender notre culture.
Fallait pas que Giotto envoie son vélin à Ikkyu, il se serait pris un grand coup de kyosaku sur le crâne histoire de lui remettre les idées en place.
Le cercle, si on met de côté le miroir-soleil de la fondation originaire encultisé dans le Shinto, serait plutôt ici un symbole bouddhique. Les statues de Bouddha sont régulièrement parées d’auréoles de taille variable et son signifié est celui, banal dans toute religion, de l’en-soi-pour-soi, de la complétude parfaite. Je lis dans le Dictionary of Japanese Art Terms acquis cet après-midi chez Jukundo – après un saba teishoku à 750 yens et avant les Ichigo Daifuku de Teramachi- , que ce cercle parfait, le ichi-en-sô, serait notamment utilisé en Ikebana. Je suppose qu’il s’agit alors d’un cercle invisible servant à composer/lire l’arrangement dans l’espace. Un cercle… qu’on ne voit pas.
Quand on recherche sur Google une référence au ichi-en-sô, on ne tombe que sur la magnifique calligraphie zen de Tanaka Shinga. Où le tremblement sismique de l’émotion vient de l’imperfection de la forme tracée.
Le but de l’ensô calligraphique n’est pas la trace parfaite mais la transe parfaite. L’accès à l’illumination, l’expression de l’illumination, par une chorégraphie extatique (et ce terme est choisi judicieusement) du geste. Dévoiler, révéler le cœur du cœur de l’humain. Qui n’est ni le Dieu de la Bible, ni le Bouddha ultime.
Faire un avec l’univers n’est pas être tout.
Le samādhi n’est pas le satori.
L’authenticité, la vérité, implique donc ne pas mentir en parfaisant le cercle.
3) Wabi-sabi où la seniorisation du cercle en ensô
Les maîtres de thé à l’origine de l’émergence de wabi-sabi comme système esthétique organisé avaient, quand ils n’étaient pas moines, de fortes connexions avec le zen – donc avec le bouddhisme dont il vient d’être question. Wabi-sabi rajoute cependant au moins trois dimensions qui oeuvrent à la disparition du cercle géométrique : le temps, la nature, la tragédie amoureuse (solitude).
Temps : prenez un cercle, laissez-le vieillir. Vous avez un ensô. Humble, senior, voûté. Chaleureux.
Nature : il n’y a pas de cercle parfait dans la nature. Ou alors pas sans texture, sans fond d’émergence ou sans couleurs qui en détruisent l’abstraction. Du presque-rond, en forêt, il n’y a en revanche presque que cela. Et comme le wabi-sabi est un soixante-huitard bio avant l’heure, il laisse au modernisme de l’architecte fordiste ou d’hôpital le cercle, pour s’entourer d’ensô.
Tragédie amoureuse : bon, là, je reconnais que c’est un peu tiré par les cheveux mais il y a peut-être pourtant une piste. L’idée m’est venue d’une conflagration entre La Structure de l’Iki de Kuki Shûzô et le constat fait de la différence d’appréciation de l’excellence d’une coupe de goban par un occidental et un japonais. Pour le japonais, la coupe la plus sublime est masame (veines régulièrement espacées) et shihomasa (grain parallèle sur quatre faces). L’occidental, avec son amour inconsidéré du cercle, choisira au contraire toute coupe mettant en valeur les cernes du bois – pour leur aspect circulaire. Parallèle d’un côté, cercle de l’autre. Et c’est là que Kuki nous aide : l’iki, que je comprends pour l’instant comme un wabi-sabi urbain, comprend dans son champ sémantique le tragique de l’amour impossible. Pour aider à la comprenette, le Cyrano de Rostand est iki-ssime. Or, la transcription visuelle de ce tragique, c’est : la parallèle. Ce qui toujours poursuit sans jamais atteindre. J’intuitionne qu’il y a de la parallèle – non euclidienne – dans le ensô qui ne peut se clore.
4) La graphie comme matrice
Dernière hypothèse provisoire pour tenter de comprendre l’inexistence du cercle dans l’environnement iconographique quotidien au Japon : l’empreinte inconsciente créée par le cadre implicite de l’écriture. Dans les pays à idéogrammes, le lieu de la lettre n’est pas l’interligne mais la case, un carré invisible. Et la cursivité du dessin-symbole ancien tend à disparaître pour, efficacité ergonomique oblige, des traits angulaires. Le rapport au symbole est donc un rapport angulaire, quadraturé. Le parallélépipède est privilégié, le rond délaissé. Pour vérifier cette piste, il faudrait inspecter la place du cercle dans d’autres cultures à idéogrammes.
Surgit pourtant une objection immédiate : au Japon, le cursif existe dans le hiragana; et dans le maru, ce petit rond diacritique plus légitime – puisque requis – que le petit rond sur le i des pré-adolescentes occidentales.
Cette hypothèse est donc bien pauvre. Il faudrait d’ailleurs vérifier que la cursivité des gliphes occidentaux lorgne sur le cercle. J’ai juste l’intuition que l’omniprésence du carré comme cadre du signifiant écrit asiatique ne peut pas ne pas avoir d’impact sur l’utilisation, hors contexte d’écriture, des formes non carrées.
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Pour qui voudrait s’y coller, il y a là un beau sujet de livre.
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Le ensô est aujourd’hui devenu une sorte de marqueur iconographique du Japon – qu’il devrait adopter comme drapeau pour améliorer la perception qu’on a de lui.
C’est rigolo de voir le plaisir manifeste avec lequel mon ami Michel porte ce symbole en T-shirt sur son torse de biker.
Ce signe a même été avant sa fusion-acquisition avec Alcatel le logo d’une société de geeks, Lucent, logo dont il était bon ton de se moquer comme d’un « coffee cup ring ».
C’est ça la barbarie : emprunter (en rouge !) un symbole qu’on ne comprend pas et l’exposer à la raillerie des enfants de Giotto qui y verront une tache sale.
Ca fout la honte.




