19 février 2008

円相 (Ensô) : le cercle, le pas-tout-à-fait-rond, le Japon

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 6:47

C’est un point qui m’a visuellement saisi ces premières semaines : l’absence de cercle dans l’environnement quotidien. Cette sensation de manque pourrait être généralisée à toute forme géométrique simple qui, j’en prends conscience en raison de son absence, sature le biotope graphique et spatial du quotidien français.
Katsura, c’est pas Versailles. Mais de toutes les formes, c’est le rond qui prive le plus mon regard.

Cela m’a surpris car j’étais parti d’Europe avec le mot « épure » en tête : quoi de plus épuré qu’un cercle.
Et je découvre qu’au Japon le simple, ce n’est pas l’épure mais l’esquisse car l’esquisse, c’est la parfaite imperfection.

Il est possible que l’esquisse soit une épure plus profonde : Olivier G. me rappelait il y a peu que les formes géométriques sont souvent – contre-intuitivement- plus complexes à modéliser que des formes non linéaires, organiques, fractales qu’emprunte, à la Ockham ou à la Maupertuis, la Nature.
Mais ce n’est pourtant clairement pas cette contre-intuition mathématique qui a conduit les Japonais à ne pas s’entourer de cercles. [Les mathématiciens japonais ont d'ailleurs longtemps été fascinés par cette forme et énonçaient sur des tablettes votives dans les temples Shinto les sangaku, leurs énigmes géométriques, en se servant exclusivement d'elle.]

Alors comment comprendre cette absence dans l’environnement ordinaire ?

1) Le Cercle c’est l’identité

Première piste : le cercle serait réservé à l’identité nationale. Le drapeau japonais, le hinomaru, ce n’est qu’un rond. La force, l’intensité de ce symbole m’a d’ailleurs toujours fait un peu peur. Une peur qui n’est pas la directe résultante de la propagande hollywoodienne WWII. Si je devais me faire passer un Rorschach, je répondrais : une clôture violente rouge au non-soi; ce que l’on promet à ses ennemis, une balle dans la peau, une tâche de sang sur la neige. Pas le disque solaire d’Amaterasu légitimant la lignée impériale. Pas le soleil levant.
Autre indice, et pas des moindres, reliant cercle et identité nationale au Japon : le yen dont le kanji, 円, signifie… oui : cercle.

Deuxième piste : le cercle serait cantonné à l’identité familiale. Le domaine esthétique où le cercle a été utilisé pour produire un art spécifiquement japonais est celui du kamon, l’emblème familial que l’on peut repérer sur les drapeaux et vêtements des films de samouraï, sur les tuiles, les portes et les toits des temples et palais, et aujourd’hui sur les pierres tombales. Si l’on compare l’héraldique européenne au kamon japonais, il ne faut pas deux heures pour situer le génie : il n’est pas dans les lions mal dessinés sur de petits boucliers taillés au couteau de chasse. Mais dans les variations infinies sur le cercle, transfiguré en centre et circonférence d’un alphabet symbolique puissant, profond, mnémonique. Un alphabet plus fort que celui des mandalas tibétains (présents au Japon) qui avaient pourtant déjà exploré ce registre en le portant haut, très haut, dans la mystique du sublime [tiens, notons une filiation possible : les mandalas, poussières colorées saupoudrées au vent, célèbrent l'impermanence].

Troisième piste : le cercle serait limité à l’identité personnelle. Au Japon, la signature, c’est pour les barbares. On témoigne ici de son identité par un sceau à l’encre rouge, le hanko, dont la gravure unique – dans un cercle – est déposée en mairie. Si tu perds ton chéquier et ton hanko, t’es mal. Ici, la trace écrite d’un individu, c’est pas une bavure à la Pollock mais une monade qui connaît ses limites.
Je devine que c’est l’influence du hanko qui a conduit les japonais à coder la notion de bonne réponse par un cercle rouge alors qu’en Occident, cette notion est plutôt associée à la signature minimale : la croix – qui signifie ici l’erreur. Pour les occidentaux, le cercle renvoie instantanément à la forme du code de la route signifiant l’interdiction (plus que l’obligation). Et de fait, dans les rues japonaises, les panneaux qui ont repris ce code international donnent une sensation de pustules iconographiques.

Si donc le cercle au Japon est réservé à l’identité, la rémanence des souffrances de l’époque des guerres civiles, la nécessité de l’humilité produite par la géographie et la densité de population, la défaite militaire de 1945 contribuent peut-être à son utilisation discrète.

2) Faire un n’est pas être l’Un

Deuxième hypothèse.
Parmi les mythes de l’art occidental, celui de Giotto faisant envoyer, pour démontrer au Pape son génie (et se goinfrer un gros marché), une feuille sur laquelle est tracée d’un unique trait à l’encre rouge, à main levée, un cercle parfait, est archétypal et donne une clé majeure pour appréhender notre culture.

Fallait pas que Giotto envoie son vélin à Ikkyu, il se serait pris un grand coup de kyosaku sur le crâne histoire de lui remettre les idées en place.
Le cercle, si on met de côté le miroir-soleil de la fondation originaire encultisé dans le Shinto, serait plutôt ici un symbole bouddhique. Les statues de Bouddha sont régulièrement parées d’auréoles de taille variable et son signifié est celui, banal dans toute religion, de l’en-soi-pour-soi, de la complétude parfaite. Je lis dans le Dictionary of Japanese Art Terms acquis cet après-midi chez Jukundo – après un saba teishoku à 750 yens et avant les Ichigo Daifuku de Teramachi- , que ce cercle parfait, le ichi-en-sô, serait notamment utilisé en Ikebana. Je suppose qu’il s’agit alors d’un cercle invisible servant à composer/lire l’arrangement dans l’espace. Un cercle… qu’on ne voit pas.

Quand on recherche sur Google une référence au ichi-en-sô, on ne tombe que sur la magnifique calligraphie zen de Tanaka Shinga. Où le tremblement sismique de l’émotion vient de l’imperfection de la forme tracée.

Le but de l’ensô calligraphique n’est pas la trace parfaite mais la transe parfaite. L’accès à l’illumination, l’expression de l’illumination, par une chorégraphie extatique (et ce terme est choisi judicieusement) du geste. Dévoiler, révéler le cœur du cœur de l’humain. Qui n’est ni le Dieu de la Bible, ni le Bouddha ultime.
Faire un avec l’univers n’est pas être tout.
Le samādhi n’est pas le satori.

L’authenticité, la vérité, implique donc ne pas mentir en parfaisant le cercle.

3) Wabi-sabi où la seniorisation du cercle en ensô

Les maîtres de thé à l’origine de l’émergence de wabi-sabi comme système esthétique organisé avaient, quand ils n’étaient pas moines, de fortes connexions avec le zen – donc avec le bouddhisme dont il vient d’être question. Wabi-sabi rajoute cependant au moins trois dimensions qui oeuvrent à la disparition du cercle géométrique : le temps, la nature, la tragédie amoureuse (solitude).

Temps : prenez un cercle, laissez-le vieillir. Vous avez un ensô. Humble, senior, voûté. Chaleureux.

Nature : il n’y a pas de cercle parfait dans la nature. Ou alors pas sans texture, sans fond d’émergence ou sans couleurs qui en détruisent l’abstraction. Du presque-rond, en forêt, il n’y a en revanche presque que cela. Et comme le wabi-sabi est un soixante-huitard bio avant l’heure, il laisse au modernisme de l’architecte fordiste ou d’hôpital le cercle, pour s’entourer d’ensô.

Tragédie amoureuse : bon, là, je reconnais que c’est un peu tiré par les cheveux mais il y a peut-être pourtant une piste. L’idée m’est venue d’une conflagration entre La Structure de l’Iki de Kuki Shûzô et le constat fait de la différence d’appréciation de l’excellence d’une coupe de goban par un occidental et un japonais. Pour le japonais, la coupe la plus sublime est masame (veines régulièrement espacées) et shihomasa (grain parallèle sur quatre faces). L’occidental, avec son amour inconsidéré du cercle, choisira au contraire toute coupe mettant en valeur les cernes du bois – pour leur aspect circulaire. Parallèle d’un côté, cercle de l’autre. Et c’est là que Kuki nous aide : l’iki, que je comprends pour l’instant comme un wabi-sabi urbain, comprend dans son champ sémantique le tragique de l’amour impossible. Pour aider à la comprenette, le Cyrano de Rostand est iki-ssime. Or, la transcription visuelle de ce tragique, c’est : la parallèle. Ce qui toujours poursuit sans jamais atteindre. J’intuitionne qu’il y a de la parallèle – non euclidienne – dans le ensô qui ne peut se clore.

4) La graphie comme matrice

Dernière hypothèse provisoire pour tenter de comprendre l’inexistence du cercle dans l’environnement iconographique quotidien au Japon : l’empreinte inconsciente créée par le cadre implicite de l’écriture. Dans les pays à idéogrammes, le lieu de la lettre n’est pas l’interligne mais la case, un carré invisible. Et la cursivité du dessin-symbole ancien tend à disparaître pour, efficacité ergonomique oblige, des traits angulaires. Le rapport au symbole est donc un rapport angulaire, quadraturé. Le parallélépipède est privilégié, le rond délaissé. Pour vérifier cette piste, il faudrait inspecter la place du cercle dans d’autres cultures à idéogrammes.
Surgit pourtant une objection immédiate : au Japon, le cursif existe dans le hiragana; et dans le maru, ce petit rond diacritique plus légitime – puisque requis – que le petit rond sur le i des pré-adolescentes occidentales.

Cette hypothèse est donc bien pauvre. Il faudrait d’ailleurs vérifier que la cursivité des gliphes occidentaux lorgne sur le cercle. J’ai juste l’intuition que l’omniprésence du carré comme cadre du signifiant écrit asiatique ne peut pas ne pas avoir d’impact sur l’utilisation, hors contexte d’écriture, des formes non carrées.

*

Pour qui voudrait s’y coller, il y a là un beau sujet de livre.

*

Le ensô est aujourd’hui devenu une sorte de marqueur iconographique du Japon – qu’il devrait adopter comme drapeau pour améliorer la perception qu’on a de lui.
C’est rigolo de voir le plaisir manifeste avec lequel mon ami Michel porte ce symbole en T-shirt sur son torse de biker.

Ce signe a même été avant sa fusion-acquisition avec Alcatel le logo d’une société de geeks, Lucent, logo dont il était bon ton de se moquer comme d’un « coffee cup ring ».
C’est ça la barbarie : emprunter (en rouge !) un symbole qu’on ne comprend pas et l’exposer à la raillerie des enfants de Giotto qui y verront une tache sale.
Ca fout la honte.


16 février 2008

Wabi-sabi antipodal

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 8:36

Le texte de Leonard Koren sur wabi-sabi continue de résonner fort en moi et me permet de classer-réunir différement, dans une catégorie pertinente mais encore trop floue à mon goût, des vertèbres de ma culture occidentale.

Ainsi :

Un vieil opinel customisé que l’on a toujours dans sa poche. La fugue 14, inachevée, de Bach, jouée au piano. Une eau de vie distillée à la ferme, introuvable dans le commerce. L’accent de Gaston Couté. Un petit fromage frais sur une tranche de Poilane. Malicorne. L’odeur d’un chien qu’on aime et dont on sait qu’il vivra moins longtemps que soi. Un gros pull en laine gris sur lequel on a fait mettre des pièces en cuir sur les coudes. L’andouille. Satie. Un album où les couleurs des photos ont passé. Les Spleens de Baudelaire. Ce que l’on trouve, enfant, dans le grenier de son arrière grand-père. Un Pléiade usé par les voyages. La langue du 18ème lue aujourd’hui. Une esquisse de Rembrandt. Brassens. Le souvenir de fous-rires d’école. L’époisse. Thelonius Monk. Lire à la lampe de poche sous un lit. Sa chambre en désordre ordonné. Guillevic. Un galet. …


15 février 2008

Pin=松=まつ=matsu=待つ=Attendre

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 19:41

Le Palais impérial de Kyoto nous a – à nouveau – déçus.
Même son deuxième jardin, le Gonaitei, qui nous avait émus il y a deux ans, nous est apparu factice, propret, d’Epinal.
Enième confirmation que ce qui fait battre notre coeur, c’est le wabi-sabi. Pas le Kaiseki.

Pourtant, dans le palais impérial, il y a les pins. Dont chaque touffe est taillée à la main. Des pins dont on prend soin comme s’ils étaient plus humains que les humains. Un point qui titille les limites de l’indignation et du respect religieux.

Les pins, au-delà de l’immédiateté de leur symbolique vigoureuse, sempervirente, auraient pour double fonction imaginaire de repousser de leurs aiguilles les mauvais esprits  et de tendre leurs doigts touffus aux bienveillances des bons kamis. Une bienveillance que l’on attend, matsu : pin.

A Kyoto, les pins japonais ne te font pas attendre. Ils te donnent tout de suite. En continu. La beauté.

Combien d’humains te donnent autant ?


12 février 2008

Kyoto, métaphore d’elle-même

Filed under: esthétique,sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 7:03

Si l’on retire de Kyoto le sans-intérêt, il reste :

  • Des temples
  • Des jardins
  • Des cimetières

La ville est un musée à ciel ouvert. Une nécropole. Un immense butsudan. Un grand kamidana. L’ancienne capitale est figée dans sa splendeur passée qui a tourné en religion du beau. Et c’est cette connexion qui nous fait jouir.

Il y a à Kyoto un lieu qui abolit le temps. Et au-delà de son athéisme, on y vit une expérience re-ligieuse. On y communie non pas avec un ou des dieux. Mais avec les hommes du passé qui ont fait Kyoto. Qui sont Kyoto. Et l’on ressent comme un bouillonnement de respect et de fierté dans sa poitrine. Déférence devant des créateurs. Honneur d’être parmi eux.

Ce lieu, n’y allez pas en touriste. N’y allez pas « pour voir ». Si vous montez au sommet du cimetière de Kyoto, allez-y pour prier. Pour communier avec ce qui dans la vie, vaut.


9 février 2008

Le wabi-sabisme n’est pas un humanisme. Comme l’univers.

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 10:31

Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers de Leonard Koren (Stone Bridge Press, 1994) est un court livre d’une profondeur stupéfiante réussissant l’exploit d’une synthèse éblouissante. Certaines de ses formules, mise en perspective et réflexions sont définitives. Je ne saurais suffisamment le recommander.
Bémol : sa présentation, tentative de mettre en application formelle sa conceptualisation, est un échec aussi majeur qu’est majeur le contenu du livre…

Voici ce que ce livre, associé au Tractate on Japanese Aesthetics de Donald Richie, m’a permis d’appréhender.

1) Wabi-Sabi est le concept clé de l’esthétique japonaise.

2) Ce sont les maîtres de thé, dans une forte filiation avec l’esprit du zen et dont la pratique fait appel à de nombreux autres arts japonais (Ikebana, Calligraphie, Architecture, Jardin, Poterie, Thé, Pâtisserie, Musique, Poésie, Méditation, Conversation), qui ont mis et continuent de mettre au coeur de leur pratique : wabi-sabi. La référence absolue, le maître de tous les maîtres : Sen no Rikyu (1522-1591).

3) Les japonais n’ont pas conceptualisé la notion pour différentes raisons liées à la nature du signifié, mais également, plus prosaïquement, pour des raisons liées au système pyramidal de l’enseignement des beaux-arts au Japon, similaire au modèle économique de la secte. Pour atteindre le saint des saints, il faut être autorisé par le iemoto d’une école, grand maître traditionnellement dans la filiation familiale directe du fondateur, qui récolte un pourcentage sur chaque versement effectué dans la pyramide. Synthétiser, conceptualiser le cœur, le secret de l’esthétique, c’est faire s’effondrer la nécessité de la pyramide. Et l’organisation de ses revenus.

4) Wabi-sabi est en général qualifié comme la beauté, rustique, des choses :

  • Imparfaites, impermanentes et incomplètes
  • Modestes et humbles
  • Non conventionnelles

5) Si l’on veut être précis sur la généalogie de la notion, il faut noter qu’elle est composée de deux mots au départ distincts et aujourd’hui difficilement dissociables :

  • Wabi : décrit par Suzuki Daisetz comme « appréciation esthétique active de la pauvreté« , renvoie à un sentiment subjectif, une intériorité, une voie philosophique, associée à l’espace, à l’isolement.
  • Sabi : renvoie davantage aux objets matériels, à l’objectivité, à l’extériorité, à l’idéal esthétique, aux effets du temps, au vieillissement, à la solitude désolée – qui peut être sereine ou d’une mélancolie douce – que ces effets du temps provoquent.

6) Wabi-sabi est une beauté profonde, multi-dimensionnelle, élusive que l’on peut tenter de comprendre en l’opposant à la beauté « moderne » occidentale, celle du mid-century modernism à la Lloyd Wright, celle de l’univers de Bienvenue à Gattaca, du Fordisme, du cube blanc de Jean-Pierre Raynaud. D’abord dans leurs similarités :

  • Toutes deux s’appliquent à toutes sortes d’objets, d’espaces et de designs humains
  • Toutes deux sont des réactions virulentes à la sensibilité dominante, institutionnelle de leur époque. Le modernisme contemporain tente de s’extraire radicalement du classicisme et de l’éclectisme du 19ème siècle. Wabi-Sabi de la perfection et de la somptuosité chinoises du 16ème siècle.
  • Les deux fuient toute décoration qui ne ferait pas partie de la structure
  • Les deux sont des idéalisations abstraites, non représentationnelles, de la beauté
  • Les deux ont des surfaces immédiatement caractéristiques : le modernisme est lisse, poli, sans soudure; wabi-sabi est terreux, imparfait, bigarré.

7) C’est l’extraordinaire tableau des différences conçu par Leonard Koren qui permet de délinéer wabi-sabi pour l’occidental :

MODERNISME WABI-SABI
Sphère d’expression privilégiée Publique Privée
Point de vue Logique, rationnel Intuitif
Degré Absolu, binaire Relatif, analogique
Recherche de solutions Universelles, archétypales Personnelles, idiosyncratique
Production De masse, modulaire Unitaire, variable
Progrès Exprime sa foi dans le progrès Il n’y a pas de progrès
Orientation temporelle Futur Présent
Rapport à la nature Croit dans le contrôle de la nature Croit dans l’incontrôlabilité fondamentale de la nature
Romantisme De la technologie De la nature
Adaptation des hommes Aux machines A la nature
Organisation des formes Géométrique : effilé, précis, contours et arêtes définis Organique : doux, contours et arêtes vagues
Métaphore La boîte : rectilinéaire, précise, contenue Le bol : forme libre, ouverte au sommet
Matériaux Artificiels Naturels
Ostensiblement Lisse Brut
Maintenance Nécessite d’être bien maintenu S’accommode de la dégradation et de l’attrition
Expression plus riche Par la pureté Par la corrosion et la contamination
Information sensorielle Sollicite sa réduction Sollicite son expansion
Rapport à l’ambiguïté et la contradiction Intolérance A l’aise
Température Fraîcheur
Chaleur
Luminosité Généralement lumineux et éclairé Généralement sombre et obscur
Fonctionnalité et utilité Valeurs principales Valeurs secondaires
Matérialité La matérialité parfaite est un idéal L’immatérialité parfaite est un idéal
Inscription temporelle Perpétuel Il y a une saison pour chaque chose

8) Wabi-sabi est un système esthétique complet qui, comme les mandalas tibétains ou les cathédrales gothiques, exprime le schème cosmique de sa civilisation.

  • Métaphysique de l’impermanence :
    • Tout vient du Néant et y retourne.
    • Ontologie de l’imperfection et de l’incomplétude.
  • Ethique shintoïste de l’évanescence :
    • La vérité vient de l’observation de la nature
    • La grandeur existe dans les détails discrets, oubliés, mineurs, éphémères, homéopathiques – l’inverse absolu du spectaculaire, des sunlights et du rêve occidental de podium
    • La beauté peut surgir de la laideur (l’équivalent franchouillard pourrait être : la traversée de la réticence primordiale pour accéder à la jouissance du roquefort)
    • Conséquences : éliminer le superflu en se concentrant sur l’intrinsèque, en ignorant les hiérarchies matérielles instituées (noblesse de l’ignoble).
  • Psychologie bouddhiste du karma :
    • Accepter l’inévitable
    • Apprécier l’ordre cosmique
  • Faber rustique de l’obsolescence incorporée :
    • Créer des objets irréguliers. Une irrégularité incompatible avec la production de masse. Wabi-sabi est-il le luxe que peut seule s’autoriser une aristocratie oisive ? Peut-on imaginer que l’humanité toute entière puisse vibrer de l’émotion si forte provoquée par wabi-sabi ? Je le pense car wabi-sabi laisse à chacun la possibilité de personnaliser les objets qui l’entourent et ce sont souvent les plus humbles qui réussissent le mieux cette appropriation des choses.
    • Intimes : petits, compacts, paisibles, émotionnellement chaleureux. Cet aspect vient tempérer l’impression d’un univers où l’être humain n’aurait pas sa place, d’un univers où l’homme serait l’étranger voire, pour citer Matrix (qui met admirablement en scène l’affrontement des deux esthétiques) : un virus indésirable. Dans la cosmologie wabi-sabi, l’homme est juste (remis) à sa place : copernicisée, démocratique dans la cité des étants. Un parmi l’infini au sein d’une totalité spinozo-bouddhique.
    • Des objets sans prétention : pas des pièces de musées, il faut pouvoir les utiliser directement, au quotidien, pour les apprécier (comme un couteau de grand-père).
    • Des objets terreux : la trace de leur manufacteur humain peut être indiscernable.
    • Des objets ombreux (Tanizaki !), rappelant la mousse, l’éponge. Sans aucune couleur vive. Dans le registre dominant des variations infinies de gris, de brin, de noir.
    • Des objets simples : et c’est là la quintessence du wabi-sabi. Mais d’une simplicité qui ne soit pas d’une ostentatoire austérité, qui ne provoque par l’ennui – comme le mid-century modernism. Une simplicité qui aurait atteint l’état de grâce par une intelligence sobre, modeste, du cœur.
    • Suggérant un processus naturel dans des matériaux qui enregistrent le soleil, le vent, la pluie, la chaleur, le froid dans le langage de la décoloration, de la rouille, de la patine, de la déformation, du rétrécissement, de la fissure.

9) Je regarde à ma fenêtre et je ne vois que cela : wabi-sabi. Bien sûr, je suis à Kyoto. Dans un quartier magnifique qui respire la tradition. Pas dans une banlieue industrielle. Mais ce qui m’a fait venir au Japon, c’est le soleil wabi-sabi. Ce qui étreint, ce qui m’anime quand je prends ou traite une photo, c’est wabi-sabi. La question paradoxale pourrait être formulée ainsi : cette esthétique cosmologique de l’impermanence a-t-elle atteint une vérité, un universel intemporel, une… permanence ?

10) Leonard Koren explique que ce qui a motivé l’écriture de son livre est le sentiment que wabi-sabi était un même en cours d’extinction. Je ne sais pas quoi penser de cette affirmation. Elle est à la fois vraie quand on regarde les effets vulgaires et hideux de l’occidentalisation du Japon. Mais si l’on pense au rayonnement de la culture japonaise actuelle, à l’attirance qu’elle provoque – attirance suspecte pour de nombreuses personnes probablement en raison de la difficulté à accéder à la conceptualisation de sa quintessence wabi-sabi – je ne ressens pas de menace d’extinction. Au contraire.

L’important n’est pas de protéger une « espèce » figée, de perpétuer un geste du 16ème siècle idéalisé par les décennies récentes. L’enjeu est de savoir comment notre génération va faire vivre wabi-sabi, comment concevoir, doser le goût du wabi-sabi de notre temps.

Je pense alors au mystère de la beauté du design japonais contemporain (à la Maeda) : d’une simplicité, d’une intimité, d’une impermanence wabi-sabi, mais blanche, industrielle, de masse : moderne. Et elle me plaît aussi cette beauté épurée, 2.0, métisse, qui parle à mon cœur de geek. Un geek qui écrit sur les pixels blancs d’un blog.


 
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