28 janvier 2008

日本庭園 : l’ivresse du flacon cassé

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 6:52

Trop, c’est trop. Trois jardins en trois jours – et puis pas des petits jardins. Des jardins qui nécessitent de réserver au bureau impérial, de remplir son formulaire et de montrer son passeport.

Si vous venez au Japon, prévoyez des pauses – intensives – de moche. Ou de rien. Le temps est le seul Alka-Seltzer efficace pour la vue.

« Jardin » n’est d’ailleurs pas le mot adéquat pour nommer ces espaces. « Jardin » a un côté propret, résidentiel, loisir et agrément strictement incompatible avec la nature de Katsura, du Shugakuin, du Sento impérial.

Comment les définir ?

  • Ce ne sont pas des lieux que l’on habite. On peut y passer du temps, mais on n’y réside pas.
  • Ce sont des lieux clos saturés de végétaux – et quasi-vides de faune : pas assez canalisable, prévisible, elle foutrait le barouf dans l’agencement millimétré de l’ordonnancement végétal; impossible de faire tenir un oiseau sur un ikebana.
  • Cet espace doit condenser un monde – sa géographie, ses Quat’saizons-de-Vivaldi, sa métaphysique, son mood – vide d’êtres humains.
  • Cet espace doit être cheminable – en général autour d’une pièce d’eau qui double la surface de lumière et de reflets – en proposant à chaque station un point de vue unique, non redoublé, dont l’intensité émotionnelle – quel qu’en soit le registre – doit être portée à son extrême. Un kama-sutra, une érotologie oculaire en acte.
  • Les stations peuvent être agrémentées d’un toit mais on suspecte qu’ils ont toujours été symboliques, pas franchement utilisés.
  • L’idéal pour en profiter est d’y être seul (ou accompagné de transes conjointes) et d’avoir au moins la jouissance en durée d’une bonne séance de cinoche.

Autrement dit ce sont des miniatures extrémistes, à l’effet explosif : de la dope.

« Now this is Panda, from Mexico. Very good stuff. This is Bava, different, but equally good. And this is Choco from the Hartz Mountains of Germany. Now the first two are the same, forty-five an ounce — those are friend prices — but this one… (pointing to the Choco)…this one’s a little more expensive. It’s fifty-five. But when you shoot it, you’ll know where that extra money went. Nothing wrong with the first two. It’s real, real, real, good shit. But this one’s a fuckin’ madman. » (Pulp Fiction)

Tarantino aurait dû rajouter : « This is 日本庭園 (Nihon Teien) from Kyoto ».

Les 日本庭園 (- wanted, signifiant en français, maousse award – ) , c’est du fuckin’ madman bio, un riding the dragon pour les chanceux qui comme moi ne toucheront jamais à la poudre.

Mais ne nous emballons pas. Du projet à son actualisation, y’a de la marge. Parfois kilométrique. Le dealer ne tient pas toujours ses promesses. Même à Katsura qui est pourtant le fuckin’ madman du fuckin’ madman.

*

Le premier biniou qui tue l’amour, c’est la sacralisation du passé, la reliquisation de l’ancien : le seppuku continu du contemporain. Plus personne ne viendra rouler une galoche à la belle au bois dormant. L’inachevé reste figé dans son inachèvement.

Prenons Katsura, pour l’exemple. L’audace architecturale du bâtiment principal ne ressemble plus aujourd’hui qu’à une vague maison alsacienne déclinée en pavillon de résidence secondaire des années trente. Sa façade est presque désormais une insulte à la somptuosité de ce qui l’entoure. Il faudrait – il faudra – faire quelque chose pour mettre fin au gros couac visuel qu’elle constitue. Mais qui osera de nos jours avoir l’audace de certains créateurs d’antan capables de construire des placards en zig-zag ou de décorer l’intérieur d’une chaumière en motif d’échiquier bleu !? Qu’on ne se lance pas à la légère, bien sûr ! Qu’on se donne dix, vingt, trente, cinquante ans pour sélectionner le beau actuel que nous voulons léguer et qui s’insérera à la perfection dans le joyau – voilà qui pourtant témoignerait de la vie, de la valeur de notre génération. Et qui mettrait fin aux accointances un brin nécrophiles de la sanctuarisation actuelle.

Qu’auraient fait les concepteurs géniaux du passé s’ils avaient pu utiliser le verre, la clim, les matériaux de la Nasa ?

*

Le deuxième biniou tue-l’amour, est lui aussi discrètement « caractérisé par une attirance morbide pour les cadavres« . Je parle ici de la culture du monstre arboricole qui aurait dû crever naturellement, et que l’on maintient, avec un acharnement thérapeutique d’une violence inouïe, à coup de corset, de béquilles, de perfusion d’équilibre, dans un état de survie comateux, aux formes torturées et … laides. Les 日本庭園 ressemblent parfois – et c’en est à vous foutre les j’tons – à un laboratoire de tératologie sylvicole, à un asile végétal de gueules cassées à la Tardi – vous savez, les albums d’Adèle Blanc-Sec qui font cauchemarder…

Comment comprendre ce goût pour le difforme dégénéré ?

  • Cette incapacité au let die pourrait d’abord être un simple effet de la sanctuarisation. Ne pas prendre la responsabilité de retirer ce qu’un sensei d’il y a trois siècles a planté – un sensei qui n’aurait jamais imaginé ce devenir-ci de son inspiration et qui aurait assurément interdit qu’on laissât là cette horrible tumeur visuelle.
  • Deuxième hypothèse, ces formes torturées pourraient être la simple inertie du travail fin, légitime, sublime, de taille des branches, de la bonsaïsation – à échelle 1 – des arbres. Une déformation professionnelle qui s’ignore. Un geste technique qui, par automatisme, s’est coupé de sa réflexivité.
  • On pourrait également lire derrière cet excès de soin, une angoisse, un effroi : celui des kamis qui animent les arbres. Dans les temples shintô, les cordes tressées nouées autour des tronc, les papiers (kamis !) votifs pliés témoignent de la contemporanéité de cette conception des arbres comme poteaux télégraphiques, boîtes aux lettres intercédant vers les puissances surhumaines, habitat des esprits. Ici où l’œil ne peut se poser sans voir du bois, 木, c’est bien plus qu’un arbre. On comprend alors qu’on rechigne à s’en faire un ennemi en ne lui proposant pas un service illimité de soins palliatifs…
  • Quatrième hypothèse, celle du motto psy « on ne parle toujours que de soi » (applicable récursivement à ce texte). Le goût pour le tordu, pour le cassé, l’émotion, attirante ou révulsive, que ces difformités provoquent pourraient n’être que des résonances de ce que l’on ressent cassé ou tordu en soi. Le 日本庭園, comme tout chef d’œuvre, nous présenterait un miroir : celui de nos traumas (petits et grands) et du corset social. En déambulant dans un musée, on apprécie de tomber – sporadiquement – sur des Pinturas negras, sur des Bacon…
  • Dernière piste, celle du précédent motto transposé à la sociologie : il faudrait étudier l’histoire des 日本庭園 pour tenter de repérer si la culture de l’arbre agonisant est congruente au vieillissement du Japon, bref s’il s’agit d’un phénomène récent. Il pourrait alors ne pas simplement relever de l’ écho d’une culture marquée par le confucianisme, mais être le reflet de la place de plus en plus importante des vieillards au Japon. On voit dans la rue des femmes âgées aux corps tordus comme des arbres de 日本庭園. Cela provoque la même émotion. Et l’on est tout surpris, comme dans le teien, de constater qu’il se dégage souvent plus de vitalité et de force de ces corps que de ceux, mous comme des udons trop cuits, beattlesisés, kawaïsés, de la jeunesse étudiante…

*

Troisième biniou tue-l’amour : les couacs.

On ne tolère pas du meilleur des concertistes qu’il commette de fausses notes. Dans le cas contraire, on n’entend que cela. La position imparable de Gould consistait à prendre acte de la cruauté en jeu dans cette épreuve de trapéziste sans filet conduisant immanquablement les artistes à ne plus oser le risque. Le studio d’enregistrement est le filet qui libère le musicien de la pression malveillante du public et lui permet de se placer au seul centre de sa virtuosité interprétante en garantissant par contre-coup l’absence de couacs.

Or précisément, le 日本庭園, ce n’est pas du direct. C’est même du peaufinage d’un enregistrement commencé il y a plusieurs siècles. Alors les couacs, on les perçoit comme des klaxons d’alerte de centrale nucléaire.

Puisque je me vautre dans la métaphore, abandonnons-nous y sur un mode culinaire : une pointe trop salé et le plat révulse. Un chouilla trop sucré et le dessert écœure.

Pour le 日本庭園, c’est pareil. La moindre imperfection, le soupçon d’excès, le micron de trop peu et c’est la cata, la déception ravageuse qui laisse l’impression de prétention indue voire… de vulgarité. Pour l’absolu, on est forcément dans la sévère injustice du binaire : ya ou ya pas.

Et l’absolu est possible. Katsura, à l’exception de la façade de son bâtiment et de la pelouse de mousse qui l’entoure, c’est parfait.
Le Ginkakuji, c’est superlatif.
L’entrée du Koto-in, c’est sublime suprême.
Certaines stations du Sento impérial vous font émettre un gloussement de bonheur malgré vous.

Mais le Shugakuin, en tant que jardin et non en tant que point de vue magique sur les monts de Kyoto alentours, en janvier, est définitivement recalé. Trop, bien trop de couacs. Peu, si peu de finesse et d’élégance.

Dans le Shugakuin, comme dans le Sento impérial, un péché originel grève pour toujours le projet : celui de l’épat’, celui de la débauche d’espace comme signe extérieur de puissance ou comme témoignage de la claustration, paranoïaque ou symbolique, suscitée par le protocole impérial. Dès qu’il en impose, dès qu’on ressent qu’interviennent d’autres enjeux que celui de la seule transe individuelle du chemineur, de l’intime, le 日本庭園 meurt.

Un détail ne trompe pas : si vous pouvez circuler, côte à côte avec quelqu’un dans le teien, alors vous n’êtes pas dans un teien. Vous êtes dans un parcours touristique, qui peut être très beau, mais qui est au 日本庭園 ce que le technicolor des fifties est à Vermeer.

Le pire du pire, c’est le gravier blanc. Le pire du pire du pire, c’est le gravier gris – le même que celui qu’utilise la DDE. Qu’il soit trié un par un par des femmes expérimentées au foulard noué sur la tête comme dans les temps anciens n’y change rien. Si l’association japonaise de Suiseki prend la peine de traduire sur sa faq cette évidence, les responsables des jardins impériaux doivent forcément la connaître !

Autres exemples de couacs à sursauter : la lune gravée sur la grosse lanterne de pierre qui fait limite coeur sur un cahier d’adolescente ou la nazouillerie pseudo-mélancolique du bateau en bois où, tel le Lac de Lamartine, le temps fut suspendu une fois, un temps désormais à jamais passé. Dès que ça glue d’explicite, dès que le teien sort de sa fulgurance abstraite qui produit la stupéfaction d’une instant trance, alors le teien meurt.

Autre façon de le tuer à peu de frais – par le trop peu : en faire un jardin sec. Il n’existe pas de plus grosse escroquerie que le Ryoanji et le meilleur conseil d’ami que je puisse donner est de vous conjurer de ne pas perdre de temps sur cette foirade. L’idée d’induire un état modifié de conscience par appauvrissement du champs sensoriel est belle et classique. Mais en matière de 日本庭園, cela doit rester une idée ou mieux, un haiku. Sa concrétisation échoue lamentablement. Ou réussit parfaitement à illustrer en quoi le contrôle obsessionnelle épuise, stérilise, en quoi ce mauvais compromis rate toujours forcément sa cible – pour des vivants visant la joie.

*

Quatrième biniou tue-l’amour : le temps, la politique.

Un vivant visant la joie, ça pense à lui mais ça pense aux autres. Ca pense à lui car l’intimité exigée par le 日本庭園 implique que l’autre, il n’y en ait pas beaucoup voire pas du tout autour. Ca pense aux autres parce qu’un chef d’œuvre, surtout financé sur des fonds publics, ça doit être accessible à tous. Sacrée incompatibilité !

On a d’un côté un temps de visite restreint qui implique un cheminement au pas de charge, aux stations chronométrées imposées, musakisées par le récitatif encyclo-factuel d’un guide figé. On a les graviers et les sentiers d’autoroute encadrés par des piquets et des ficelles, équipement requis pour le passage de meutes, au QI de foule – à un chiffre – , transhumées en bus. Bref, la dégradation, le saccage.

De l’autre, l’impossibilité de réserver à quelques-uns un joyau, fierté et bien commun de l’humanité, qui exige pour être entretenu beaucoup de talents et de ressources.

Cette question ne se pose pas qu’aux teien : c’est celle de tous les musées.

Alors une idée comme ça pour dissuader l’effet pisse de chien « Toto est passé ici » du touriste qui vient pour ne pas voir mais pour y avoir été : la réservation requise pourrait être conditionnée au passage d’un QCM rapide portant sur les points-clés du laïus habituel du guide dont on pourrait dès lors se dispenser; oui, il faudrait lire – avant. Ce QCM serait intelligemment conçu pour guider le regard à voir et pas simplement à savoir. Ca découragerait les meutes en libérant du temps donc en suscitant l’intime. Et l’investissement initial de tous sacraliserait le cheminement tout en créant une communion collective dans le beau.

Option basse : réserver quelques créneaux silencieux, plus longs, pour les happy few.

*

Je me créerais bien un p’tit 日本庭園 perso. Mais je ne me sens ni le talent ni l’envie d’y tailler au coupe-ongle chaque brindille.

Arf…

Mais je veux bien remplir des QCM !


18 janvier 2008

Du silence (coupable ?) de l’art occidental

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 13:27

L’occident se pâme devant les anatomies de Michel-Ange, devant les musculatures de Rodin.
Normal.
Sauf que ce matin, au Chion-in, j’ai vu, plusieurs fois, aussi bien voire mieux. En bois.

Cet après-midi, sur le conseil et grâce à l’information précieuse de notre amie Sayoko, nous nous rendons au « musée » de la secte Reimei à deux pas de la maison.

Là, un paravent rappelle aux plus beaux des Klimt qu’ils ont plusieurs siècles de retard.
Des dessins d’Ogata Korin surclassent le trait de Dürer.

Ce qui me fascine, c’est le silence occidental sur ces chefs-d’œuvre. Pas le fait de savoir qui vaut plus ou qui vaut moins. Mais que cette beauté existe et qu’elle est ignorée, non accessible aux esthètes occidentaux, qu’elle ne figure pas à sa place dans les livres d’histoire de l’art.

Sentiment mitigé d’offuscation – ce silence porte ombrage – et de jubilation de toutes les découvertes fraîches à l’oeil à venir.


14 janvier 2008

Satiété du beau

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:22

Mon ami Shigenori m’a permis de ne pas passer à côté de l’exposition Nitten, en itinérance au Musée Municipal d’Art de Kyoto et qui se termine aujourd’hui.

Je me pose réellement des questions sur mon enthousiasme continu, ma stupéfaction quotidiennement renouvelée depuis notre arrivée. Est-ce un effet de contraste, de non habituation, d’exotisme, qui me conduit à ressentir avec une intensité non normalisée mes impressions esthétiques ?

L’hypothèse est plausible si l’on transpose au beau ce qui se passe – cette fois-ci objectivement – sur le plan de la satiété : mon cerveau ne sait toujours pas évaluer les informations nutritives contenues dans mes repas. Il n’arrive pas encore à extrapoler la densité énergétique par volume des aliments. Ce qui fait que je n’ai pas faim alors que nous mangeons peu et que nous sommes régulièrement interloqués de voir des japonais de petite corpulence ingurgiter des assiettes qui nous paraissent pantagruéliques.

Ce doute préalable pour introduire qu’hier, dans le musée de Kyoto, et notamment dans la grande salle des sculptures, j’avais la sensation qu’il y avait autour de moi plus de beau qu’il n’y en a jamais eu dans le Musée d’Art contemporain de Beaubourg. Que l’art de notre temps se trouvait, au moins en partie, ici.

Une sensation d’autant plus sereine qu’elle est critique. Contrairement à l’exposition d’Ikebana de Daimaru, contrairement à certaines grandes calligraphies de Nitten (ma préférence va à celles au pinceau large : corps-et-graphies) qui me donnent le sentiment, à la limite de la violence, d’être cogné, commotionné par l’absolu, ici les conventions polies du musée sont respectées. Mon oeil retrouve son statut de tastevin pour lequel il a été formé. Je retrouve des filiations de forme (statuaire antique, du 19ème et du début 20ème) qui, par soustraction, dévoilent des formes nouvelles, locales.
Critique, je sais que je le suis car je ressens que ces œuvres n’atteignent pas l’achèvement, qu’elles ont quelque chose d’adolescent. Mais d’une adolescence dont la force de vie surclasse l’art occidental contemporain plusieurs fois décomposé, fossilisé, que l’on trouve dans nos musées.

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Première ligne de force : l’érotisme. Et un érotisme sain. L’interdiction de l’iconographie du poil, la distance un brin phobique au contact, les rapports hommes-femmes, ont produit ces dernières récentes décennies l’imaginaire pathologique du hentai. Dans les sculptures du Nitten nous sommes aux antipodes de la perversion : dans la sensualité jouissive, caressante, joueuse, joyeuse, complice, respectueuse, amoureuse.

Au point que cela en est presque gênant : vous rentrez dans une grande salle blanche et vlan : une centaine d’appels à l’orgasme, au bon jouir, vous sollicite. L’art comme sublimation requise du public.

La dernière fois que j’ai ressenti cela, c’était au musée Rodin dans la salle des esquisses érotiques.
L’art comme jouvence par head nodding sur le beat épidermique d’Eros.

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Rodin, j’y ai pensé encore, en négatif, face au corps rond d’un grand-père fatigué au sento, en position – non pas de penseur prométhéen ou hémorroïdien – mais de délassement dans une présence totalement non réflexive à soi. J’ai ressenti comme un concentré partiel de ce qu’est être un homme au Japon dans ses paupières mi-closes.

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Etre un homme. Le pendant de l’érotisme féminin de l’exposition, c’est l’absence absolue, pathologique, de phallus sur les corps des hommes. Un ou deux corps ont des zizis de garçonnets. Plusieurs n’ont simplement rien là où devrait pourtant palpiter leur virilité. Cette absence est d’autant plus perturbante que l’iconographie des estampes japonaises, c’est celle représentant de gros vits veinés, ardents comme les piliers du Nanzenji, démesurés comme les phallus de Kanamara.

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Stupéfaction encore devant l’art de la sculpture sur bois : des corps entiers taillés dans des troncs, je n’en avais vu, sombres, en calvaire ou dolorosa, que dans les églises. Jamais dans les musées contemporains. Et cette matière qui me fascine tant est travaillée ici avec une technique « pointilliste » : la surface n’est pas lissée, poncée, mais conserve au contraire la trace du ciseau. Comme un effet de maillage, de polygones 3D. La lumière vient alors jouer avec ces facettes de joaillier, et fait frémir, pulser les corps. Je pense notamment à une grosse mama et son fiston collé à la jambe.

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Autre surprise, inattendue : la critique sociale. Pas dans la provocation outrée de l’avant-garde. Non : dans la dénonciation simple de la conformité et du sacrifice du sujet par un motif du quotidien. Un chef d’oeuvre ici s’impose : des costumes en position de photos de mariage, vides.

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Oui, je garderai pour toujours l’empreinte de cette salle de sculptures et je suis vraiment content d’en avoir le catalogue.

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Les peintures m’ont semblé moins fortes que les sculptures. Elles ont un je ne sais quoi de provincial, prises qu’elles sont dans les canons (de Perry ?) occidentaux. Les dimensions, le traitement de la couleur, les sujets tentent d’y échapper mais l’envol n’est pas encore pris. Pourtant, plusieurs toiles – ce sont toutes de grandes toiles – avec des arbres m’ont ému plus que ne l’a jamais fait Beaubourg.

Que restera-t-il dans quelques siècles ? Je pense aux gallo-romains. Œuvrons à sortir de cette transition.


12 janvier 2008

Torii du désir

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 11:46

Pas encore, pas tout tout de suite.

Dans le Vide et le Plein, Nicolas Bouvier défend l’idée que la culture japonaise, culture de sas, de portes et d’antichambres, culture d’investissement, de patience et d’attente, culture du délai dans la gratification, est une culture faite pour mettre en scène un vide central – comme un tambour : plus on vous fait attendre, plus il n’y a RIEN à voir.

La chorégraphie du boudoir serait une ruse tentant de masquer l’imposture.

Peut-être.

Il faudrait bien sûr ajouter la stratification sociale héritée du passé, les signes extérieurs de rang, l’universelle pyramide sociologique.

Mais en marchant dans Higashiyama, j’intuitionnais que la feinte initiale était fortuitement tombée sur une ergonomie psychologique, conatique, autrement dit : une sagesse. Un prédicteur de bonheur ?

Non pas tromper et faire suer. Mais relancer la joie.

Pas encore, pas tout tout de suite…


8 janvier 2008

Le Japon, c’est le cubisme

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 22:48

En écrivant le titre de ce billet, mon visage s’illumine du sourire déclenché par l’humour de John Maeda et sa définition de la modernité comme tofu.

Mais le cubisme, ce n’est pas l’amour du cube. C’est la juxtaposition des plans. L’amour du plan. De la surface signifiant la profondeur.
Une vue, pas une idée. Cézanne, pas Picasso. Les pavages de Penrose, pas les collages surréalistes.

Le cubisme, c’est un viscéral rejet de la courbe.

Cette intensité cubiste, je l’ai ressenti le premier jour dans les stratifications de temps et de technologies sans connexion de la maison de Gion. Moins dans celle de Yoshida, qui est neuve.
Kyoto est cubiste.

J’intuitionne que le corps japonais, l’âme japonaise, le sont.


 
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