
Depuis quelques jours, je ressens que commencent à faire réseau les micro-sensations que je collecte depuis le premier jour de notre arrivée et qui restaient jusque là isolées, subliminales.
Je ressens l’infini qui sépare mon Japon de janvier, l’actuel, et par inférence ce qui m’en apparaîtra dans quelques mois. L’idée est triviale mais la sensation grisante, picotante. Parce qu’elle émerge sur un fond d’émerveillement permanent.
Ci-dessous un exemple multi-strate d’associations qui se nouent, sans mon intervention, dans un ikebana de pensées.
a) Motto, motto
Une voisine de Sayoko, professeur de calligraphie, me répondait en février que ce qui caractérise les japonais c’est le « motto, motto » : toujours plus, toujours plus. Sa formulation mettait l’accent sur un excès négatif : l’insatiable. Pas la faim dévorante, pas l’avidité mais l’insatisfaction du chemin parcouru, le devoir d’aller plus loin.
Ce devoir existe. Et témoigne de la pression du groupe. Le désir occidental est un désir (mimétique) d’accomplissement. Le désir japonais serait-il un désir (obligé) de dépassement ? Non pas jouir mais ne pas faillir ? Moins le rêve que la peur ?
Cette dimension est indéniablement forte. Elle semble même l’une des structures primordiales du rapport aux autres des japonais, de leur engagement dans la vie.
Mais il ne s’agit là que d’un mauvais vinaigre. Un effet historique inertiel du shogunat puis du nationalisme du début du XXième siècle.
L’esprit source du « motto motto », c’est l’absolu, la perfection, le « jusqu’au bout » du geste calligraphique. Un esprit qui ignore la trouille. Qui ignore l’autre. Une attraction infinie pour le solaire.
b) Le geste calligraphique
Je ne connais pas Fabienne Verdier. Ni l’artiste, ni son oeuvre. « Fractale » me signalait juste son existence il y a quelques mois. Je suis retombé la semaine dernière sur cette piste que j’explorai dans wikipédia. Pour tomber sur cette citation.
« Si les Japonais ont fait du golf un jeu aussi populaire, c’est parce qu’il repose sur un geste profondément calligraphique, celui du lancer sans reprise, du coup réussi ou raté à l’instant d’être réalisé » (Cyrille J.-D Javary)
Le solaire est là. Dans cette conscience permanente de l’absence de repentir, dans le vivre permanent du lancer sans reprise.
L’occidental a immédiatement envie de nommer « perfection » (le coup parfait) cette quête. C’est sa veine « gorille » qui s’exprime là. Celle où il se frappe fiérot sur la poitrine en tournant la tête lentement de droite à gauche, le front haut. Comme un footballeur. C’est aussi sa veine petit enfant, qui cherche la reconnaissance de la maîtresse ou de son papa.
Mais le geste calligraphique n’est pas social. C’est celui d’un individu, seul, devant l’univers. « Perfection » n’est donc pas le bon terme.
Seul, face à l’univers, on cherche l’adéquat. A devenir la note juste, la pièce du puzzle, la clé de la serrure.
c) Eros
De Freud, il ne restera peut-être que ceci : on ne parle que de soi, de son enfance, que de sexe. On continuera à le vénérer à juste titre pour cela. Pas comme thérapeute. Ce qu’il n’a jamais voulu être.
Ces derniers jours, je redoutais que l’un de vous ne poste un commentaire du type : « dis, t’y serait-y pas obsédé à parler dans tous tes textes de sexe et de jouir ? ».
Premier niveau de réponse : pas plus que la moyenne d’un individu mâle de l’espèce humaine. Cela devrait faire sourire les lecteurs honnêtes.
Contextualisation qui annule la premier niveau de réponse, en multipliant par plusieurs facteurs la sensibilité à l’obsession : un individu mâle de l’espèce humaine… au Japon.
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Je me balade dans Kyoto avec les mêmes sensations que j’avais à 6 ans quand je prolongeais mes allers-retours sur les plages où se prélassaient tant de femmes aux seins nus. Le sentiment de ne pas avoir suffisamment d’yeux. L’affolement d’avoir à tourner la tête de quelques degrés en permanence pour jouir du spectacle des signaux torrides irradiés avec grâce et fraîcheur par les femmes de Kyoto.
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Kyoto, ça te transforme en loup de Tex Avery.
J’aime Kyoto.
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L’érotisme japonais est toujours vivant. Flottant. Présent. Stimulant.
Bon, faut dire aussi que c’est le printemps…
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« Ch’cling » : bruit de connexion de deux neurones.
Freud – Verdier
Geste calligraphique – sexualité
Chacun fait l’expérience du geste calligraphique dans sa sexualité. La recherche de la fulguration solaire la plus intense de l’orgasme le plus fort : voilà la, euh, matrice, du lancer sans reprise.
Sans reprise, euh, vous m’comprenez, einh ?
Derrière le mystique ou le ceinture noire, il y a l’amant.
Le satori : oui oui, j’vois ce que vous voulez dire.
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J’aime le Japon
d) l’Un
De l’orgasme à Plotin, continuons à p’loter.
« Triple Ch’cling » : connexion de plusieurs champs de neurones.
Le Bunraku – le gène égoïste – Kankiten et l’oeuf cosmique
Pourquoi l’orgasme ? Pourquoi l’espèce humaine, parmi bien d’autres, jouit-elle ? Une réponse néo-darwinienne de base consiste à faire de ce qui nous apparaît un summun le simple instrument d’un dessein plus vaste : la transmission de nos gènes. On ne jouit certes pas pour se reproduire mais on peut faire l’hypothèse raisonnable que le plaisir associé au script comportemental impliqué dans la reproduction a pour fonction d’entretenir, pour les individus d’une espèce, l’intérêt et l’actualisation de cette fonction.
Nous sommes le bunraku de nos cellules, les marionnettes de notre ADN.
Que vise l’orgasme ? A faire Un. Faire Un de deux entités pour, dans la fusion des gamètes, créer Un nouvel individu. Kankiten.
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Le geste calligraphique, japonais, du spermato, c’est d’entrer dans l’ovule. Faire Un. Faire corps.
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Cela m’amuse beaucoup de savoir que vous allez vous balader aujourd’hui, comme moi, avec ces idées en tête…