L’homme non-révolté
和 : Harmonie
Le Japon, peuple de l’Harmonie.
和, c’est bien sûr le respect. La politesse. Un confucianisme médiéval où chacun connaît sa place.
Un ordre non géométrique où les axes ne codent pas linéairement la hiérarchie.
Où la curiosité s’arrête à localiser la place de l’autre.
Où les places ne bougent pas, si ce n’est à l’ancienneté. Parce que le temps est neutre. Qu’il n’y a rien, aucune contestation, aucune injustice dans la neutralité du déroulement indifférent, donc acceptable, du temps.
Une ancienneté transgénérationnelle, que l’on transmet en héritage.
Connaître sa place, ne pas offenser, cela produit la trouille permanente, le pas-de-vague qui au quotidien conduit à saturer tout échange de phatique.
Toute parole prononcée, courtoise, bienveillante, est attendue, requise. La parole est enveloppée, à la japonaise, dans le papier bulle, le furoshiki, des formules toutes faites.
Pas, presque pas de parole.
Du phatique, presque que du phatique.
Comme si le japonais contemporain ne servait pas à parler. Mais à maintenir un fond doux, la berceuse qui accueille la douceur du quotidien. Qui maintient la chape du temps.
Un temps continu qui noie la singularité individuelle dans la discrétion.
J’aimerais lire sur l’origine historique d’une modalité non lexicale de ce phatique : l’expression enfantine d’un étonnement enfantin. Un euuuuuueeeeeehh qui monte comme un avion au décollage.
Cela ressemble à l’étonnement des starlettes américaines, des miss des années 50 remixées, déformées par la télévision japonaise des années 90 orchestrant la bêtise de ses idolu de 15 ans.
Mais un étonnement gentil. Sincère. Faux car attendu, requis – non étonné – mais attentionné. Pratiqué par tous. Y compris par le vieux PDG dur qui n’a ni les manières ni l’intelligence d’une starlette.
Pratiqué par tous. Tout le temps. A chaque échange d’information triviale vous aurez droit à un euuueeeeehh de politesse pour maintenir la douceur harmonieuse du fond, pour honorer votre don et votre maîtrise d’un savoir – trivial. Pour montrer combien on est ignorant, étonné par la beauté du monde, heureux d’apprendre.
L’harmonie. A quel prix ?
Car ce phatique adulte de l’étonnement enfantin, s’il contribue au doux, à la gentillesse du quotidien : quelle prison carcérale des solitudes !
Le paradoxe, dans le Japon très limité que je connais – et sans doute tout ce qui précède est-il surtout pour l’essentiel un effet de mon niveau de japonais – , c’est que ce que je perçois comme carcan de l’incommunication ne semble pas produire de souffrance et qu’au contraire les échanges sont ici plus civils, les gens moins insatisfaits.
Car l’harmonie ne produit pas l’incommunication mais le non-débat.
La sensation que je traque souligne en fait davantage la modalité communicationnelle française.
Celle où l’on parle pour boxer, argumenter, épancher sa chronique, articuler ses carnets intimes.
La parole française : entre confession et controverse.
Une parole aveugle au corps de l’autre, à la sensation de l’autre. A l’environnement, simple, partagé.
Alors que la communication japonaise sature, magnifie, épanouit l’échange non-verbal. Hug tendre à distance qui partage une sensation bonne, une gourmandise, une fleur, une brise, un paysage, dans l’ici et le maintenant. Ensemble. Harmonieux.
*
Le français est un gueulard jamais content.
C’est sa condition humaine d’être révolté.
Dans un monde parfait, il serait révolté par l’absence d’injustice.
Parce que le destin d’un français n’est pas seulement de mettre fin au trauma psychohistorique de la décapitation de son roi en montant sur le trône afin de rétablir l’ordre cosmologique, il doit – par sa seule capacité à énoncer clairement le Juste – offrir sa poitrine au tir des balles de toutes les iniquités pour mourir en sauveur universel.
Le français parle le monde en militant.
Il ne peut pas être à l’aise dans le 和 qui lui semble être un lit de Procuste.
L’harmonie ne laisse pas la place à la révolte. Et un homme non-révolté, pour le français psychohistorique, c’est un lâche, un soumis, un retardé de l’histoire, moins qu’un animal : un insecte.
Dans tous les rapports des occidentaux au Japon actuel, il y a, parfois explicitement formulé, ce jugement implicite d’une épouvantable violence.
Ce jugement est odieux car il est malveillant. Quand bien même il louerait le courage silencieux, quand bien même il estimerait la force de sacrifice des non-révoltés, il n’est pas porteur de souhait d’émancipation. Un non-révolté, on ne veut pas qu’il se libère, on veut le soumettre à son hubris.
C’est surtout un jugement bête qui ne perçoit pas que la supposée aliénation du non-révolté est d’égale intensité à l’aliénation du révolté junkie de la révolte.
Dans un monde absurde, insupportablement injuste, sans solution crédible et concrète pour mettre fin aux injustices innommables, vaut-il mieux vivre tendu, malheureux et braillard ou fatigué, seul avec ses mots bien à l’intérieur de soi, mais dans un monde plus harmonieux, plus doux ?
Harmoniser la révolte et révolter l’harmonie ?
*
Rien de plus français, de moins japonais, que ce texte.
ご免なさい




