21 juin 2009

L’homme non-révolté

Filed under: langage,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 10:54


和 : Harmonie
Le Japon, peuple de l’Harmonie.
和, c’est bien sûr le respect. La politesse. Un confucianisme médiéval où chacun connaît sa place.
Un ordre non géométrique où les axes ne codent pas linéairement la hiérarchie.
Où la curiosité s’arrête à localiser la place de l’autre.
Où les places ne bougent pas, si ce n’est à l’ancienneté. Parce que le temps est neutre. Qu’il n’y a rien, aucune contestation, aucune injustice dans la neutralité du déroulement indifférent, donc acceptable, du temps.
Une ancienneté transgénérationnelle, que l’on transmet en héritage.

Connaître sa place, ne pas offenser, cela produit la trouille permanente, le pas-de-vague qui au quotidien conduit à saturer tout échange de phatique.
Toute parole prononcée, courtoise, bienveillante, est attendue, requise. La parole est enveloppée, à la japonaise, dans le papier bulle, le furoshiki, des formules toutes faites.
Pas, presque pas de parole.
Du phatique, presque que du phatique.

Comme si le japonais contemporain ne servait pas à parler. Mais à maintenir un fond doux, la berceuse qui accueille la douceur du quotidien. Qui maintient la chape du temps.
Un temps continu qui noie la singularité individuelle dans la discrétion.

J’aimerais lire sur l’origine historique d’une modalité non lexicale de ce phatique : l’expression enfantine d’un étonnement enfantin. Un euuuuuueeeeeehh qui monte comme un avion au décollage.

Cela ressemble à l’étonnement des starlettes américaines, des miss des années 50 remixées, déformées par la télévision japonaise des années 90 orchestrant la bêtise de ses idolu de 15 ans.

Mais un étonnement gentil. Sincère. Faux car attendu, requis – non étonné – mais attentionné. Pratiqué par tous. Y compris par le vieux PDG dur qui n’a ni les manières ni l’intelligence d’une starlette.

Pratiqué par tous. Tout le temps. A chaque échange d’information triviale vous aurez droit à un euuueeeeehh de politesse pour maintenir la douceur harmonieuse du fond, pour honorer votre don et votre maîtrise d’un savoir – trivial. Pour montrer combien on est ignorant, étonné par la beauté du monde, heureux d’apprendre.

L’harmonie. A quel prix ?
Car ce phatique adulte de l’étonnement enfantin, s’il contribue au doux, à la gentillesse du quotidien : quelle prison carcérale des solitudes !

Le paradoxe, dans le Japon très limité que je connais – et sans doute tout ce qui précède est-il surtout pour l’essentiel un effet de mon niveau de japonais – , c’est que ce que je perçois comme carcan de l’incommunication ne semble pas produire de souffrance et qu’au contraire les échanges sont ici plus civils, les gens moins insatisfaits.

Car l’harmonie ne produit pas l’incommunication mais le non-débat.
La sensation que je traque souligne en fait davantage la modalité communicationnelle française.
Celle où l’on parle pour boxer, argumenter, épancher sa chronique, articuler ses carnets intimes.
La parole française : entre confession et controverse.
Une parole aveugle au corps de l’autre, à la sensation de l’autre. A l’environnement, simple, partagé.
Alors que la communication japonaise sature, magnifie, épanouit l’échange non-verbal. Hug tendre à distance qui partage une sensation bonne, une gourmandise, une fleur, une brise, un paysage, dans l’ici et le maintenant. Ensemble. Harmonieux.

*

Le français est un gueulard jamais content.
C’est sa condition humaine d’être révolté.

Dans un monde parfait, il serait révolté par l’absence d’injustice.

Parce que le destin d’un français n’est pas seulement de mettre fin au trauma psychohistorique de la décapitation de son roi en montant sur le trône afin de rétablir l’ordre cosmologique, il doit – par sa seule capacité à énoncer clairement le Juste – offrir sa poitrine au tir des balles de toutes les iniquités pour mourir en sauveur universel.

Le français parle le monde en militant.
Il ne peut pas être à l’aise dans le 和 qui lui semble être un lit de Procuste.
L’harmonie ne laisse pas la place à la révolte. Et un homme non-révolté, pour le français psychohistorique, c’est un lâche, un soumis, un retardé de l’histoire, moins qu’un animal : un insecte.
Dans tous les rapports des occidentaux au Japon actuel, il y a, parfois explicitement formulé, ce jugement implicite d’une épouvantable violence.

Ce jugement est odieux car il est malveillant. Quand bien même il louerait le courage silencieux, quand bien même il estimerait la force de sacrifice des non-révoltés, il n’est pas porteur de souhait d’émancipation. Un non-révolté, on ne veut pas qu’il se libère, on veut le soumettre à son hubris.

C’est surtout un jugement bête qui ne perçoit pas que la supposée aliénation du non-révolté est d’égale intensité à l’aliénation du révolté junkie de la révolte.

Dans un monde absurde, insupportablement injuste, sans solution crédible et concrète pour mettre fin aux injustices innommables, vaut-il mieux vivre tendu, malheureux et braillard ou fatigué, seul avec ses mots bien à l’intérieur de soi, mais dans un monde plus harmonieux, plus doux ?

Harmoniser la révolte et révolter l’harmonie ?

*

Rien de plus français, de moins japonais, que ce texte.
ご免なさい


23 septembre 2008

Cercle copernicien et carré quantique

Filed under: esthétique,langage,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:16

Je ne connais rien aux romans japonais.
A part les Belles Endormies que j’avais lu adolescent, après en avoir entendu parler par Gainsbourg à la télé dans les années 80.

L’érotomanie d’un vieux monsieur pour des nymphettes, quand on a seize ans, ça laisse dubitatif.

Les cinq ou six livres que j’ai achevé ensuite depuis – aucun d’entre eux n’ayant enthousiasmé mon cœur – sont là pour confirmer mon statut d’ignorant.

Alors quand il y a deux jours à Tôkyô, l’une des journalistes venue interviewer Muriel pour la sortie nippone du Hérisson a évoqué entre deux phrases le fait que l’histoire de la littérature japonaise était celle de la question de l’identité, cela m’a fait tiquer.

*

Je googlai un peu pour tomber sur le Watakushi shōsetsu (ou shishōsetsu, 私小説) à partir d’une référence trouvée par hasard dans le livre de Philippe Forest sur Araki Nobuyoshi.

*

Incise.
La façon dont l’Occident valorise les provocations gimmicks de l’avant-garde japonaise est fondamentalement malveillante.
Esthétiser, même génialement, des angoisses porno-kleiniennes, cela n’a jamais fait de l’Art.
Le critère de l’art n’est évidemment pas le cantonnement dans le registre du chaste et du gentillet.
L’Art est grand quand il se coltine au sexe et à la mort.
Mais toute tentative faux-self de convaincre autrui que ses éructations de processus primaires – qui ne sont que des échos, des répliques, de traumas qui ne passent pas – sont de la sublimation, n’est qu’une imposture violente, un bluff aliéné qui, ado, ne jubile que de choquer le bourgeois adulte; l’appel au maternage fait d’une enveloppe percée.

Un symptôme génial n’est que le témoignage d’une souffrance vive qui pourrit un talent. C’est horrible et triste. A ce type d’effronterie crispée de surdoués, la seule réponse bienveillante devrait être : le hug. En aucun cas l’exposition qui fige et récompense le symptôme, la douleur.

A ceux qui pourraient, en miroir, être attirés par ces éclats, je témoigne qu’un trauma peut cicatriser. Et qu’un trauma cicatrisé, cela permet, serein, de pouvoir enfin créer.

*

La part majoritaire de ce qui se marchande aujourd’hui sous la dénomination « art contemporain » n’est en fait que le révélateur de la majoritaire inefficacité psy de notre époque.
Rendez les psys bons traumathérapeutes, vous rendrez l’art plus intense et plus fort. Vous permettrez à des créateurs potentiels en souffrance de devenir d’authentiques artistes.

*

Je ne poursuivrai pas plus loin sur le fait que le niveau de trauma est évidemment la résultante de mécanismes sociologiques dont la régulation relève de la… Politique…

Ni que la Politique est une variable mythologique qui sert d’enveloppe à l’ethnologie, l’evopsy et l’histoire de longue durée.

*

Les watakushi shōsetsu, les I-novel, sont-ils des autofictions qui révèlent le défaut de psys du Japon ? Ont-ils seulement quelque chose à voir avec la phrase sybilline de la journaliste assignant la littérature japonaise à la quête de l’identité ?
Je n’en sais rien et je n’ai pas les compétences pour explorer ces questions.

Mais j’ai tiqué car l’idée d’une littérature à la quête du je-I-私 me semble pouvoir être comprise comme une directe conséquence du modèle B1. Et notamment de son premier critère : l’anaxialisme.

*

Pour un occidental, l’idée d’une quête d’identité est étonnante. Car l’identité est une évidence cartésienne. Je suis qui je suis qui existe et qui suis. Au centre de moi-même. Avec des racines m’ancrant au sol et fondant l’indubitabilité du monde. Un monde qui s’organise panoptiquement autour de moi. Et, « je » suis parfaitement capable, par projection, de me décentrer en repérant que tous les autres organisent le monde autour d’eux.
L’Etre occidental est cercle, centre en expansion.
Copernicien en 2D; leibnizien, monadologique, en 3D; relatif en 4D. Mais centré.
La joie conatique spinoziste, c’est l’agrandissement du diamètre de notre cercle.
Et même si le cercle-sphère-champ est un oignon où la subjectivité, freudienne, circule de couche en couche, l’occidental n’a pas de doute sur l’existence d’un ombilic-ego, point G ontologique.

*

Pour un occidental, l’angoisse vient quand il a perdu contact avec ce cœur, quand il ne sait pas d’où il vient et qu’il ignore quelles lignées de désirs et de possibles il se doit de pousser plus loin.
L’angoisse vient quand on ne sait pas centrer notre centre, quand le référentiel orthonormé glisse, quand l’univers de montre se transforme en magma.
L’angoisse vient quand quand la mécanique céleste, le mouvement de rotation et d’expansion des cercles, est suspendu.
L’angoisse vient de ne plus être centre.

*

L’illusion de liberté occidentale consiste à croire, pour satisfaire les velléités expansionnistes de son centre, que son périmètre n’a pas de limite.
C’est ce manque de cadre (critère 田 du modèle B1) qui retire aux occidentaux toute tenue.

*

Changeons de civilisation. C’est-à-dire de système d’écriture.

*

« L’inconscient est structuré comme un langage« .
Mouais. Fastoche au fond. Et centré. Sur l’axe des roues d’un bandit manchot linguistique.

L’expérience des kanjis nous conduit plutôt à une idée qui apparaît beaucoup plus « méta » que simplement métapsychologique :
« L’être humain est structuré par son système d’écriture« .
Pas simplement l’inconscient et son mécanisme formel. Mais la totalité de son rapport au monde, la totalité de sa constitution du monde.

*

Les critères B1 tirés des kanjis sont de l’ordre des catégories transcendantales kantiennes Des catégories qui ne seraient pas simplement gnoséologiques (ni psychologiques) mais également anthropologiques, sociologiques, existentielles et bien entendu esthétiques.

*

La combinaison de l’anaxialisme, de l’encadrement et de l’espacement produit le carré « quantique » de la figure ci-dessus.
L’anaxialisme implique l’absence de centre et un nuage de placements fugaces. Dans un cadre fixe au bord épais.

*

L’angoisse asiatique est alors produite par :
- un placement au centre, sous les projecteurs
- la disparition du cadre
- l’insuffisance d’espacement (de type fusion-collage méditerranéen).

*

L’occidentalisation forcée de l’Asie, et notamment Meiji, a produit des tentatives de transformer le carré quantique en cercle copernicien, des figures qui sont pourtant des êtres-au-monde inconciliables – comme tel.

Je comprends donc ce qui serait la quête de « l’identité » de la littérature japonaise comme la tentative tragique, impossible, frustrante, déprimante, de résoudre cette impossible quadrature du cercle.

*

Le devoir de notre époque est-il de produire une autre figure ?
Faudra-t-il pour cela créer un nouveau système d’écriture – une création qui serait l’acte philosophique ultime ?


22 juillet 2008

Ellipse

Filed under: esthétique,langage — Stéphane Barbery @ 7:59

Dans un rolling sushi de Hyuga.
Hyuga : 日向
« Orienté vers le soleil »
Une définition du tropisme.

*

Rolling sushi :
p’tite joie de l’abondance amerloque,
déception de la médiocrité amerloque.
Et tristesse de ce défilé Sisyphe
qui ne t’a pas attendu.
Qui ne t’attendra pas.

*

J’y prends du cuit.
Et hier, deux fois de ce même plat chinois :
大学芋 : daigaku imo.
Frites de patates douces caramélisées au miel.
Délicieusement chaudes.

*

Shigenori et Muriel parlent de nos langues.

Le français,
dans la jouissance de la redondance,
dans l’énonciation pipelette,
le requis de l’éloquence.

Le japonais,
ellipse.
Où dire trop
c’est signifier
à l’autre
qu’il est
con.

*

Retrancher l’inutile.
Une définition de l’élégance.

*

Ellipse,
effet de syncope.
D’orgasme

de complicité.

*

手抜き
Tenuki


13 juillet 2008

Centre de symétrie

Filed under: esthétique,langage,sociologie — Stéphane Barbery @ 9:25

« 769. 互 : mutuel. Très rares sont les caractères présentant un centre de symétrie… » (Les Kanjis dans la Tête, Y. Maniette, p. 769).

Et même 互, qui pourrait être tracé parfaitement symétriquement, est calligraphié avec une légère déformation sur le trait gauche.

Peu, pas de centre de symétrie. Cette remarque touche juste. Elle est d’autant plus profonde qu’un centre de symétrie est le plus souvent cet invisible que l’on intuitionne sans le percevoir. Le maître organisateur caché. Mais que l’on peut pourtant pointer du doigt.

Je repense à mon manque de cercles des premières semaines.

Et je regarde une page de texte français. Les centres de symétrie y sont constamment présents. Certes pas dans chaque lettre de l’alphabet. Mais l’on sent que les typographes de nos polices usuelles ont religieusement créé leurs matrices en disposant les tracés autour de ces centres.

Et puis le o, le o. Le o occidental…
Lipogrammez en o et vous japoniserez vos textes.

*

Un animal dans la forêt progresse dans un monde sans centre de symétrie.

Un français qui passe plusieurs heures par jour à lire des textes baigne dans un monde organisé par la symétrie. Son architecture, ses jardins, tout pareil.

Un japonais qui passe plusieurs heures par jour à lire des textes baigne dans un monde de la forêt. Son architecture, ses jardins, tout pareil.

*

On ne vit pas sa vie de la même façon quand on est en permanence orienté, stimulé autour de centres de symétrie. On finit par organiser son monde en s’en croyant le centre (de symétrie).

Vivre sa vie sans centre de symétrie. Une définition du vivre japonais ?

*

Un philosophe achevé sera donc typographe.


17 juin 2008

Le gros mouton et l’oiseau blanc

Filed under: esthétique,langage — Stéphane Barbery @ 6:54


(photo prise au Semnoz, à Annecy)

Hier, gros, très gros, très très gros choc.

Le kanji pour beau, 美, dont le signifiant pourrait être une autre définition de l’âme japonaise, est composé de 羊, mouton et de 大, grand : la beauté (japonaise) définie comme gros mouton, pouahhhhh !

*

美, c’est un kanji pour néozélandais, pas pour japonais. C’est simple, au Japon, en presque six mois, je n’ai vu de mouton ni au supermarché ni sur une carte de restaurant : du poulet, du boeuf, du porc, oui. Du mouton, non.

On me dira : si, le mouton est présent, quand ça commute, quand ça consensus panurgien.
Je répondrai 羊 peut-être mais pas 大. Sauf peut-être les sumos ou les membres de l’équipe nationale de volley…

*

C’est ici que l’histoire longue est requise. C’est ici qu’il convient de se souvenir que les idéogrammes sont des emprunts arbitraires à la Chine et que les ludogrammes viennent d’ailleurs.

Et c’est ici qu’il faut activer non pas l’image du chapeau bernique dans la rizière mais celle du berger à cheval dans les vastes plaines : Urga.

*

Des bergers de moutons à cheval dans les « steppes » japonaises, je ne suis pas spécialiste mais je demande à voir.

*

Mon dictionnaire français m’apprend que « ouaille » est un synonyme de brebis. Un mot important quand on sait que dans les troupeaux d’ovins, deux pour cent au plus des bestiaux sont des mâles. Ce qui a ouvert pour moi en Nouvelle Zélande de nouvelles perspectives sur la réincarnation.
Ahhh être le 美 d’une tripotée d’ouailles sauvages….

*

Grâce à Pascal – qui nous met la pâtée à 9 neufs pierres de handicap au club de go… – , je redécouvre ce site étymologique qui n’a pas d’intérêt pour qui ne maîtrise pas un nombre minimal d’idéogrammes. Et notamment une liste de plus de 100 kanjis créés par les japonais par combinaison de clés. Des kanjis japonais, ça existe donc.

Sans doute, seul un français, avec ses académiciens, ses dictées, ses commissions de francisation, est-il susceptible de lancer cet appel à ses amis japonais : « amis, par pitié, par plaisir : créez un nouveau kanji pour beauté !« .

« Ou alors assumez et mettez-vous au sushi de méchoui ! »

*

Tiens, ça me fait penser : si, j’ai peut-être vu du mouton au Japon. A Setsubun. Un libanais y tenait un stand de chawarma.
Ben c’était pas un japonais.

*

Des kanjis porteurs de puissance poétique stupéfiante, ça existe :
芸, art : vapeurs montantes de fleurs (rencontrant un obtacle)
夢, rêve : des fleurs dans les yeux pour couronner la soirée
詠, composer un poème : dire l’infini

Donc 美, désolé, mais c’est non.
Mais quelles clés, quelle définition idéogrammatique choisir pour saisir l’esthétique japonaise ?
Belle et profonde question.

*

Ma leçon de kanjis fut heureusement sauvée hier par la découverte qu’apprendre, 習, c’est survoler le monde sur le dos (plumes) d’un grand oiseau blanc…
Magnifique.

Ne pas oublier de se souvenir de ses ailes…


 
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