14 juin 2008

Ludogrammes

Filed under: langage — Stéphane Barbery @ 19:18

La méthode Heisig traduite par Yves Maniette pour apprendre les kanjis repose sur la décomposition des idéogrammes en leurs clés élémentaires. On associe des significations sésames, des ancres mnésiques souvent arbitraires, à ces composants afin d’être en mesure ensuite de se créer des histoires mnémotechniques animées, saturées en perception et si possible drôles.

Cette méthode regroupe des kanjis très proches, indépendamment de leur fréquence d’utilisation ou de leur habituel ordre d’apprentissage dans le parcours scolaire japonais, en suscitant des connexions sémantiques ludiques.

Autrement dit : on joue avec les mots à partir non pas de leur son mais du sens de leurs constituants graphiques.

Prenons un exemple :
旨 -> 脂
L’un des sens du premier kanji est : délicieux.
Du second : gras.

Les composants élémentaires utilisés sont :
匕 : cuillère
日 : soleil -› jour
月 : lune mais qui, en composant, renvoie fréquemment à la notion de partie du corps, chair.

Scène imagée mnémotechnique pour 旨 : passer une journée entière, la cuillère à la main, parce que ce que l’on mange est délicieux.

Scène imagée mnémotechnique pour 脂 : les effets sur votre corps du kanji précédent.

*

Je montrai à Yukiko et Shigenori juste ceci « 旨 -> 脂 » pour tester leur réaction et voir s’ils pouvaient accéder à cette connexion ludique. Pour savoir également si ce type de jeux de lettres existe en japonais.

Réaction : nada, keutchi.

Parce que sans indication initiale, ils cherchaient un jeu de mots à partir des sons.

Ils ne voyaient pas, avant que je le leur dise, la proximité graphique des deux kanjis pourtant évidente pour un débutant.

Une analogie expliquant cette « cécité » pourrait être celle de la personne qui apprend à conduire et qui « sent » que la première et la troisième se passent, l’une à côté de l’autre, en haut de la boîte de vitesse (notamment quand elle rétrograde de la quatrième) alors qu’un conducteur qui a intégré depuis longtemps cette information dans des connexions neurologiques pré-réflexives aura du mal à repérer cette proximité, cette localisation.

*

Parler, apprendre à lire, c’est faire passer des structures constitutives en arrière-plan pour ne percevoir que les métastructures de haut-niveau qui importent. C’est être capable de réparer sans y prêter attention une information dégradée, d’abstraire la forme adéquate à partir de très partielles prémisses.

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« Sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dnas un mtos n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot ».

Comme beaucoup, je pensais que ce texte qui connut un grand succès sur le net en septembre 2003 était exact. Il est amusant de constater que ce mème ne l’est que partiellement, amusant de voir que les enjeux concernant la lecture se posent dans d’autres termes quand l’écriture est idéogrammatique.

Anônner les kanjis. C’est rigolo comme notion. C’est pourtant bien ce que je fais. Mais comme les clés, contrairement aux lettres, ont des formes associées à du sens : anônner un caractère consiste à se raconter une histoire rigolote.

Pour contredire immédiatement la phrase précédente, je recommande chaudement la lecture des Mystères de l’Alphabet de Marc-Alain Ouaknin qui dresse la généalogie pictographique des lettres de notre alphabet. Mais sans répondre véritablement à la question qui me turlupine depuis que j’ai quatre ans : pourquoi les lettres de l’alphabet sont-elles rangées dans cet ordre-ci plutôt qu’un autre ?

*

La décomposition en significations inconscientes sous-jacentes de la méthode Heisig, c’est exactement le principe du Barbery. C’est ce qui marche dans les meilleurs textes de MC Solaar.
Dans un gros pourcentage des traits d’humour.

Il s’agit ni plus ni moins que de l’identification de patterns : une décomposition atomique des molécules du réel. Et lorsque deux items sans rapport, aux phénotypes les plus éloignés, s’avèrent partager les mêmes gènes : on sourit. Et l’on rigole quand ça se connecte au scato, au sexuel ou au renversement hiérarchique.

J’ai le sentiment que sur le registre du scato et du sexuel, après quelques bières, les japonais sont beaucoup plus libres, commedia dell’arte, que nous autres, culs pincés de raciniens de français.

Patterns pas ternes.
Je vous souhaite à tous de bien rigoler aujourd’hui.


 
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