21 mai 2012

Les dix couleurs

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 4:20

Aoi Matsuri 2012 - 08

Parole du voir… fille de la ((Nécessité))

Je suis l’épouse du grand prêtre de l’Est. Une parfaite épouse aux yeux cernés par les cinq heures de mes nuits. Et puis je suis guérisseuse. En secret. Comme ma grande-tante. Je vois les couleurs dans les corps. Les bleus, les rouges, les jaunes. Les pêches bien juteuses aussi… Les couleurs sont parfois si fortes que je ne peux plus marcher dans la ville : trop de douleurs, trop de douleurs dans trop de vies. Alors je m’occupe du jardin, des enfants, des bois du temple, de mon mari. On dit de moi que je suis… gentille.


Le grand prêtre de l’Est, mon mari, est un sage. Je connais ses nuits. C’est un vrai sage. Pas un fragment de sage collé à un fragment de bête. Non, un sage entier. Sa couleur est douce, claire, uniforme. Même ceux qui ne voient pas les couleurs s’y apaisent.
Il n’est pas de ces religieux fourbes qui escamotent, le jour, leur dépendance aux signes de la puissance – les femmes, les drogues, l’argent. Ceux-là, je ne les juge pas : qui peut résister au bon quand il est trop facile ?
Mon époux n’a pas eu besoin de résister au facile. Il a continué à suivre ce qu’il a toujours été. Il n’a pas de mérite : il est physiquement malade s’il fait autrement. La sagesse serait-elle simplement l’hypersensibilité à la nausée ?
Les gens l’appellent « le juste ». Il est consulté en cas d’inharmonie dans la hiérarchie. Il se déplace, il écoute. Et met en mots le bon sens. Cela parait simple dans sa bouche. Mais je n’ai rencontré personne qui puisse parler comme lui.

Depuis hier les oiseaux sont revenus. Je n’ai plus l’habitude de leurs cinq notes. Ils en font trop à mon oreille. Trop joyeux. Trop fort. J’en suis certaine : ils ne voient pas les couleurs.

Des prêtres de la vallée aux pommiers ont écrit pour se plaindre. Ils ont mis dix ans pour rédiger la lettre. Et un an supplémentaire afin de déléguer l’un d’eux pour la porter. Il faut que l’affaire soit grave. Les pommes sont belles.

Dans le noir de la lune, après m’avoir aimé plus qu’à mon souffle, mon mari me prend dans ses bras, enserre ma taille. Je loge mon bassin contre le sien. Il me demande doucement à l’oreille : « … peux-tu te rendre à la vallée aux pommiers pour moi ? Les prêtres se plaignent de l’un des leurs : le prêtre du vieux prunier. Je me souviens de lui. J’ai besoin de tes yeux pour voir ce qui ne se montrera pas… »

Je fais la route avec le porteur du pli. Il est gris, tirant sur le jaune. Sa voix est fausse. Mais sa peur réelle : les villageois de la vallée, de toute la vallée, ne soutiennent plus leurs temples. Les prêtres ne meurent pas de faim bien sûr. Mais l’argent ne rentre plus dans les grands coffres en bois. Toutes les donations sont symboliques. Les temples abîmés par le trop long hiver de cette vallée commenceraient à tomber en ruine et les fonds manqueraient cruellement pour les restaurer. Les plaintifs ne mettent pas en avant leurs conditions personnelles. Mais la situation des temples. Et des statues des saints. J’ai appris à douter des belles paroles.

« Où va l’argent ? »
« Tous les villageois donnent désormais au prêtre du vieux prunier… »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il les guérit »

Les premiers temples que je visite sont sur le point de tomber. Les suivants aussi. Plusieurs toits n’ont plus leur chaume depuis six tempêtes. Je vois du gris, du jaune, j’entends du faux. Mais des peurs réelles. L’intérêt personnel des prêtres est en effet devenu secondaire : leur douleur inquiète à voir leur temple menacé est plus vive. Personne ne me dit du mal du vieux prunier. Les visites se terminent juste toutes par un flottant : « Puisse le grand prêtre de l’Est nous aider à trouver une solution… »

On m’accompagne chez le vieux prunier. Il sait que je viens. Je m’attends à voir un homme fort dans un environnement riche. Il me sourit tristement, avec vérité, de son visage chétif. Et s’excuse des conditions précaires de mon hébergement. Nous nous asseyons dans le jardin. Une jeune fille aveugle nous apporte une infusion de pin.
« Vous voyez les couleurs n’est-ce pas ? »
« Oui »
« Voyez-vous les pêches en moi ? »
« Oui »

Un râle épouvantable interrompt notre silence.
« Je reviens. Je lui ai promis de lui fermer les yeux ».

« Où va l’argent ? »
« Il va aux malades »
« Mais les temples ? »
« Le bois coupé est fait pour pourrir. Si les vivants ne prennent pas soin des vivants, qui le fera ? »

Je suis la vieille du vieux prunier.

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


2 mai 2012

Deux fois gou-a

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 6:38

Planches taillées à la hache pour un mur de restaurant kaiseki - 14

Parole du sceau… fille de la ((Nécessité))

Je suis né un bras en moins. Mes hanches difformes me font boiter. Comme un canard de la rivière.

Mon premier souvenir, c’est ce moment où je comprends que gou-a gou-a n’est pas un surnom gentil, mais une méchanceté que les enfants et les plus grands débagoulent sur moi pour se moquer.

C’est mon grand-père qui me l’explique. Je l’aime mon grand-père. Il a perdu un avant-bras. A la guerre. On se ressemble. Lui ne boite pas.

Quand je surprends, aujourd’hui où je traine, les conversations des normaux qui pleurnichent sur leur enfance – tous ont une raison de chigner – un rire silencieux, faux, vibre comme un charbon bien orange, dans ma gorge. Un seul jour de gou-a gou-a et ils comprendraient.

C’est pourtant moi, l’boiteux, que le tirage au sort désigne.

Dix gardes noirs, les plus beaux, les plus grands, viennent me chercher, à quatre heures du matin devant la cabane que je me suis construite avec des planches récupérées. Ma maison est aussi grande qu’une tente un soir de nuit d’orage.
L’officier, un vieux colonel, dépose dans ma main gauche unique le kimono noir et la clé.

Je marche, en leur centre, vers le cercle des vingt piliers.
J’y relève le citoyen de la veille qui m’accueille dans le temple avec un sourire moqueur et des yeux fatigués. Il me remet le sceau. J’alimente le feu selon l’usage puis m’assois à la place de l’officiant.
Pour vingt-quatre heures.

Le rôle du préfet des jours est d’apposer le sceau du juste sur les décisions de cour. Sans le sceau, les jugements ont le poids d’un duvet de canardeau. Gou-a, gou-a

Et c’est moi, l’clocheux, l’manchot, qui trône en noir, le jour du procès des généraux.

On m’ignore. Le préfet est toujours ignoré. C’est un élément du décorum. Plus invisible encore lors des procès sombres où les riches de l’ordre et les riches de la réforme s’affrontent dans la brutalité sans risque de leurs bagarres d’enfants.

Trois semaines auparavant, les généraux sont revenus, vainqueurs, d’une bataille impossible à gagner. Ils sont revenus sans les morts : l’incendie ravageant la vallée des Ours ne leur a pas permis de ramasser les corps. Alors on les juge, le jour de la fête des fils, pour un crime qu’ils ne pouvaient pas éviter : exposer les âmes des héritiers à la rôde sans-fin faute d’avoir pu honorer leurs cendres dans les formes rituelles.

Les partisans de l’ordre font défiler des pères aux larmes sèches et brillantes. Leurs tribuns savent qu’ils ont enfin un levier pour renverser l’alliance. Certains sont sincères. Ils ont perdu un fils dans la vallée. Un oncle. Un ami. Ils sont terrifiés pour leur karma.
Chacun sait pourtant dans l’assistance que l’enjeu n’est ni la douleur des vivants ni celle des errants. Mais l’après-guerre. L’avenir des fiefs et des allégeances : le pouvoir.
Pour démontrer sa force et marquer les esprits le parti de l’ordre demande la mort des généraux.
Par éviscération honorable. Et avec tous nos remerciements.

Les avocats ont beau évoquer la victoire impossible, l’avantage stratégique gagné pour au moins deux moissons. Ils ont beau rappeler que chaque officier supérieur laisse un fils ou un frère dans les flammes de la vallée.
Le jury vote. Et pour tenter d’apaiser – le jour des enfants – la peine des parents qui les regardent, le jury choisit l’injuste.

On me présente le parchemin de la sentence. Du doigt, l’emplacement pour le sceau. Que je tiens dans ma main gauche unique.

Gou-a gou-a
Je ne commettrai pas l’injuste.
Demain, ils me jetteront des pierres et détruiront ma maison.
Demain, le préfet apposera son sceau et les généraux mourront.

Mais moi, l’boiteux, l’clocheux, l’gou-a gou-a : ici et maintenant je ne commettrai pas l’injuste.

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


18 mars 2012

Trois longues fois

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 3:51

Le temps, l'oubli, le rien 08

Parole du sel… fille de la ((Nécessité))

Je connais tous les cimetières du Sous-les-lacs.
Tel est mon domaine.
Le peuple y respecte mon manteau jaune :
en évitant les reflets de sa soie maïs.
Par respect pour les petites gens,
je ne marche plus le jour mais l’obscur.
A l’heure où les maris dorment sur leur flanc
après avoir pris leur femme consentante.

Le vingtième jour suivant mon gîte
Les femmes de prêtres, tristes et sèches
ex-belles aux hanches larges,
continuent de purifier au gros sel
et à l’encens précieux
l’appentis qu’on me laisse occuper,
seul.

J’ai froid au coeur.
Et mes cartes portent pour titre : réchauffeur des morts.

Je répare les injustices.
Cela fait rire les morts.
Car le manteau jaune s’adresse aux vivants.
Je suis là pour qu’ils serrent les dents autant que je serre les miennes.
En leur montrant qu’un jour
une soie maïs viendra, dans l’obscur, couronner leurs cendres.

Je suis fort.
Il faut être fort pour soulever seul les pierres familiales.
Et je suis grand.
Comme un phare des côtes de l’Est.

Je suis là pour couronner ceux qui ont mérité
dans l’offense
le niemandsland et l’amnésie
Pour couronner ceux qui ont tenu
leur rêve,
en l’atteignant,
ou, et c’est la règle,
les cohortes incalculables
d’hommes bons, morts par lui.
Je suis là pour couronner les fidèles à leur coeur
à leur tessiture
aux leçons de leurs blessures
ceux qui massent au baume du bien du monde
le monde qui attend son bien

Je soulève la pierre
gratte une poignée de poussières
crache
pour l’amalgamer
l’insère dans l’argile du palais du centre du monde
que je modèle
en forme de crâne.

Je prends ce crâne
contre ma poitrine.
Il est plus petit que celui d’un nouveau-né.
Je le berce.
Je lui chante la chanson des mères
qui prient pour que cessent les larmes.
J’embrasse son front.
Le pose devant moi.
M’incline devant lui.
Trois fois.
Trois longues fois.
Ma tête au sol.
Pour lui demander pardon.
Pour toutes les humiliations, les offenses, les avanies
pour le désespoir
qu’il a traversé comme une porte de temple
en figeant ses orbites
dans le courage crayeux des jours

Je sors alors la couronne de l’empereur
cachée sur mon foie
la couronne qui tresse
le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau
la couronne du monde
des débuts et des fins
celle du sens des hommes
et de l’honneur de vivre

Et je murmure
dans un souffle
de vérité

Vive l’empereur

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


17 mars 2012

Une vie, deux vies, trois vies

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 15:35

L'odeur sucré de la fleur de thé. En novembre

Parole du sucre… fille de la ((Nécessité))

Il est dit qu’il faut une vie
pour honorer l’amour de ses parents
Il est dit qu’il faut deux vies
pour honorer l’amour d’un amour
Il est dit qu’il faut trois vies
pour honorer l’amour d’un maître

Il y a maintenant deux vies,
J’ai été maître de l’empereur
Il m’honore ce soir en me priant.
Je réponds à son appel.

Je suis sa main, son bras, sa force
son ambition
Il a été ma main, mon bras, ma force
mon pouvoir

Nos omoplates sales resteront
cette vie encore
collées dans la sueur
pour dénuire
les défaiseurs d’histoire
qui jalousent notre cran

Le vice envoie ses tentateurs
et son plaisir immédiat,
Les femmes meurtries
leur jalousie du tombeau,
la haine folle des médiocres
la bave acide de leurs compromis

Mais leur super-amas d’aiguilles de pin
ne pèse rien
rien
sur le tronc armé de nos vertèbres

L’empereur a quitté le centre du monde
pour chasser un démon
qui ravage l’automne d’une vallée fragile
Seul un empereur nu
les paumes ouvertes
peut plaquer le mal au sol
en exposant ses côtes
et sauver les fruits
les fleurs de thé
les hommes tourmentés

Si l’empereur n’expose pas son torse
qui le fera ?

En son absence,
je veille la salle de toutes origines.
celle du trône, de la couronne et du sabre régalien.

Le sabre porte la marque triste que j’y ai laissée
il y a deux vies maintenant

Je profite d’être seul, sur le parquet sombre des prémisses
pour danser avec lui
un sangaku de l’apaisement

La lame tinte une harmonique d’obon
contre la vapeur de mon haleine
Le timbre insonore surprend
aux confins de l’empire
les shamans réceptifs des dix volcans
ceux qui veillent à l’aquarelle des songes

Même eux ne pourraient deviner
la couleur de la lame augurale
- celle qu’il vaut mieux ne jamais voir -

Elle est couleur chair,
la chair des doigts d’enfants
le jour de leur présentation
au sanctuaire des pierres
par les deux grand-mères capées de rouge.

Quand le pays disparaîtra
dans le typhon de l’oubli barbare
la garde du sabre
simple
sans ornement
laissera entendre la mer
au singe qui la portera à son oreille

Dans la danse de mes poignets
sûrs et sensuels
à cet instant de nuit cobalt
le sabre éclaire les promesses
de sa force ingambe
guide les périphéries de son autorité verte
trace un répons public
suivi par tous les vivants,
à voix muette,
et qui laisse sur les lèvres
un goût de métal et de sucre glace

Tu vivras pour harmoniser le juste
et donner l’amour
à ceux qui l’ont perdu

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


15 mars 2012

Deux heures et vingt-trois mètres

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 7:40

Ni Gion

Parole de la douve… fille de la ((Nécessité))

J’entre dans la capitale.
Par la porte sud.
Mes vêtements sentent encore le vent

Mon pas trop confiant
attire l’oeil des grand-mères
qui feignent d’épousseter leur étalage.
Elles me trouvent beau.
me sifflent du coin du cil.

Les protecteurs invisibles guettent,
bien sûr.
J’en repère quatre.
L’un en mendiant.
Sa moustache trop propre.
Il le/me perçois, s’incline.
Je le reverrai à la porte ouest du palais.
En habit orange de colonel de la garde droite.

J’arrive au centre.
Du pays.
De la capitale.
De l’Univers.
Les murs extérieurs sont vieux, blancs, marbrés
propres.
Le bruit de l’eau, claire.

Le sceau sur mes papiers
provoque un vertige
à faire chuter le genou au sol.

Je franchis la première douve.
Un mètre. Zéro deux de profondeur.

Sur chaque arbre d’attente,
trois jardiniers impériaux
donnent patiemment de la respiration
aux épines sauge

Dans l’allée blanche des défilés,
des cadets des vingt familles
répètent la trace d’une marche complexe,
verbatim.
Dix rangs sur dix forment l’âme, une, noire,
aussi silencieuse
qu’une cordelette à étouffement
sur le cou d’un traître.

Le gravier ne crisse pas.
L’air battu par le taiko
n’évente aucune silicate.
Je prends le thé salé
sur l’engawa de la première Attente.
Et m’amuse des formes impudiques des nuages.

Le repas m’est servi dans la seconde Attente.
Celle des tigres et des bambous
sur fond d’or et de brume.

J’ai demandé de l’encre et du papier
et trace trois copies
du sutra du coeur pur.
Un régulier. Un herbe folle.
Un libre à mon bras.

Pendant chaque trait,
Mon oreille droite perçoit la femme qui jouit.
Plusieurs fois.
A deux heures et vingt-trois mètres.
Sa voix chante. Mieux que ma bougie.

L’empereur me mande
et me reçoit
à deux heures et vingt-trois mètres.

Je suis la loi, le principe et l’action
Je suis la complétude et le résultat
Je suis l’empereur du monde
Je suis l’empereur des hommes

Je les aime durement
parce qu’ils méritent la bienveillance

Tu es mon bras, ma discipline, mon ambition

Et tu feras le bien du monde
Pour le bien du monde

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


 
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