21 mai 2008

La Transe et l’Orgasme

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 8:42

Comment penser précisément quand on ne dispose pas de mots précis ?
On bricole, on bouine, on boude. A défaut de trépigner.

« Transe » sonne un rien allumé (limite vaudou dans un mauvais James Bond) et « orgasme » pudibonderie médicale, sans rapport de connivence avec ce qu’il désigne.
J’ai hésité à utiliser « extase » – définitivement trop heidegerien, chrétien, ou psychotique.
Donc : transe et orgasme.

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Si le Japon c’est la poésie et si ma question est « qu’est-ce que le Japon (qui me plaît, que je désire) » alors : qu’est-ce que la poésie ?

Je ne cessais d’avoir cette équivalence en tête ces derniers jours alors que je m’ouvrais aux livres laissés par Salah.

*

J’y retrouvais avec sourire une sensation oubliée. Adolescent, la section adulte de la bibliothèque municipale d’Orléans qui se trouvait alors au premier étage de l’ancien archevêché, face au Collège Jeanne d’Arc, était mon territoire. Les immenses tables en bois dans un espace qui gardait pourtant taille humaine (à l’inverse des temples-usines parisiens), les grandes fenêtres à croisillon, le parquet grinçant, l’odeur de vieux livres, l’effervescente et sérieuse studiosité des habitués, lui donnaient une ambiance de salle de copies d’un monastère exilé dans l’encéphalogramme plat d’une ville aussi grise et ralentie, aussi salement, mornement flaquesque que la Loire qui la traverse.

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Seul mauvais, très mauvais souvenir associé à la Bibli : ce samedi après-midi où je me suis fait aborder par ce fou pédophile, un habitué à bonne tête d’intello aux verres épais, qui en moins de deux minutes me parla de son travail de recherche sur le message caché dans la Bible pour me proposer sans transition de remplacer sa femme morte. La transe, l’orgasme, ça travaille tellement chacun que ça crée aussi le trauma, ça produit aussi le mal.

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Je passais mes après-midi à chercher un tutoriel mitonné pour réussir sa vie en feuilletant les biographies des grands auteurs en début de Pléiade.
L’adolescent littéraire mégalo des années 80 n’avait pas trop le choix : soit (tout en écoutant le top50 sur les ondes de la radio libre locale et Schoenberg sur France Musique) il devenait Sartre. Soit un poète pré/post-surréaliste. Soit un romancier inspiré par le style du XIXème saupoudré de Céline et de Proust. Il avait également le droit de rêver aux intellos des deux générations précédentes (les structuralistes, les marginaux à la Bataille – qui fut, ô gloire de la ville, conservateur à Orléans).
Si l’ado avait vraiment la pastèque, il devait impérativement améliorer son allemand et se mettre au grec pour donner du corps à son futur système philosophique, celui qui serait débattu dans les autres capitales européennes – seul horizon lointain existant de l’humanité.

Je farfouillais, de biographies en revues. D’articles de l’Universalis aux cahiers de l’Herne. De Gallimard aux PUFs en passant par Payot. Autrement dit, en p’tit clerc, je biberonnais ma religion. Une croyance laïque qu’on ne peut pas trouver ailleurs qu’en France où la langue, c’est les Lumières baignées du Saint-Esprit. Je me convertissais à la secte littéraire.

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Ce n’est pas une secte bien méchante. Elle est même aussi inoffensive que la majorité des « sectes » du Japon. Elle l’est juste un peu moins d’ignorer son statut, sa nature, sa relativité. La secte « Littérature », c’est un peu comme l’église orthodoxe. On l’aime pour le baroque et les voix de ses officiants. Comme un bon temple protestant pour son sérieux. Comme une loge ésotérique, pour sa hiérarchie et ses protocoles magiques.

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En lisant le numéro de Nunc consacré à Salah, en lisant La Nuit de la Substance où il traque son rapport à la poésie, je retrouvais cela. Cette belle grandiloquence un peu sacrée à parler religieusement de l’écriture, cette rhétorique cléricale qui s’ignore, qui émeut, élève l’humain en lui désignant le mystère, en lui pointant le ciel.

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La poésie, c’est du kotodama désenchanté. L’enchantement étant une illusion : de quoi parlent les poètes et les japonais ? Quel est leur objet ?

En vrai ? De la Transe, de l’Orgasme.

*

Il suffit d’invoquer La Nuit de la Substance :
- « Rupture du coutumier », Ibn Arabi.
- Regarder dans l’homme le reflet du monde et dans le monde de l’homme le reflet ténébreux et souvent sanglant d’autres mondes.
- Traverser la réalité.
- Une épiphanie rayonnante et concrète qui fut longuement préparée dans les plis et les replis d’une grotte à la fois connue et inconnue, soupçonnée et insoupçonnée.
- Créer, c’est donc convoquer une foule obscure à l’intérieur de soi et, pour le créateur, c’est se poser en observateur actif de ce qui sollicite, de par son retrait même, cette arrivée.
- « Il serait singulier et peut-être vrai que l’on est parfois étranger comme homme à ce que l’on écrit comme poète », Hugo.
- « JE est un autre », Rimbaud.
- « Tout grand esprit fait dans sa vie deux oeuvres : son oeuvre de vivant et son oeuvre de fantôme », Hugo.
- « Un archer qui tire dans le noir », Malher.
- Il transmigre
- Le rapt de cette immédiateté-là
- Piéger à blanc les mots pour exprimer, par osmose et filtrations successives, à quelque niveau phréatique de nous-mêmes, la transparence induite.
- Il n’est de poème que par le dit de l’obscure en des mots clairs et que seule cette parole établie avec crainte et tremblement à la frontière de l’être et de la langue est à même de traduire tant soit peu l’intraduisible.
- L’obscur porte l’éclat
- Transparence : la traversée des apparences

et d’entendre Salah dire que les lampes qui l’ont toujours fait écrire, ce sont les femmes.

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Toutes ces citations sont des définitions de la transe. D’un état modifié de conscience qui utilise les modalités spécifiques, analogiques, synesthésiques, fulgurantes et de bas-niveau des sous-modules spécialisés de traitement de l’information de notre cerveau ordinairement unifié sous un contrôle exécutif plus lourdaud.

La création naît dans ce roller-coaster qui flèche dans le phréatique. Dans la capacité du poète à transcrire cette transe en des mots qui induiront à leur tour d’autres transes. Celles des lecteurs.

La focalisation hypnotique par le rythme et la rime, la confusion par l’obscur, la synesthésie des correspondances : voilà la magie qui fait surgir les fantômes et ton kami. Voilà l’invocation qui te fait traverser, dans le rapt de la rupture, les apparences. Voilà le kotodama qui te transmigre activement dans ton autre insoupçonnable, reflet et contact avec le centre du monde.

*

L’orgasme ? Ce pic. Ce moment précis de décrochage, l’éclat de la transe.
Le claquement de la flèche dans sa cible.

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La Poésie, le Japon. La Transe et l’Orgasme.

J’aime bien ce tutoriel ^^


20 mai 2008

Yamato kotodama

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 11:49

L’improbable.

Il y a quelques années, par le biais de la liste des utilisateurs Linux de Caen, je rencontrai Serge. Qui initia quelques uns d’entre nous à la programmation – alors que nous lui avions fait l’insulte de préférer Python à Squeak, son monothéisme militant.

En parfait illettré, j’aime bien les langages informatiques. Quand on dit des trucs, ça fait des trucs.

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Nous sachant à Kyôto, Serge nous mit en relation avec Jean-François, un de ses collègues invité pour quelques mois par l’Université Keio.
La connexion internet de la fac permit à Jean-François d’avoir accès à une base de données en-ligne d’articles académiques (pour laquelle je rêve d’avoir un login illimité), et par ce biais, de tomber par hasard, en recherchant une référence sur Bashô, sur un chouette texte de Georges Bonneau de 1938 : « Le problème de la poésie japonaise : technique et traduction« .

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Si vous trouvez d’occasion chez un bouquiniste les livres de Bonneau sur le Japon (La Sensibilité Japonaise, Introduction au Kokinshû, La femme à la faucille, …), écrivez-moi.
Parce que j’ai envie de découvrir davantage les textes de ce spécialiste de la poésie japonaise (notamment populaire) qui enseigna à Kyodai. Son article rayonne chaleureusement et porte au plus haut l’exigence de rendre poétiquement accessible la poésie japonaise au lecteur francophone. Un accès facilité par le fait que la langue française partagerait, selon lui, les mêmes techniques de rythmes et de mélodies poétiques.

Bonneau, en quelques lignes intrigantes, relance l’envie d’explorer en profondeur la poésie du Soleil Levant. Il écrit que, bien plus que le haiku, le tanka – et le tanka ancien soucieux de ne pas utiliser de mots chinois – révèle l’esprit le plus authentique du Japon, constitue la porte la plus directement ouverte sur l’âme propre du Yamato.

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Intéressant cet article de wikipédia sur le Yamato Damashii dont je reprendrai ci-dessous les éléments qui ont fait s’agrandir mes pupilles.

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L’expression n’a pas bonne presse depuis son utilisation massive par les nationalistes de l’entre-deux qui en ont militarisé, un brin extrême-droitisé, la coloration.

Les endonymes sont des joyaux pour le psychohistorien qui se délecte de ces microcondensés de mythologies identitaires.

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Yamato Damashii, 大和魂, est composé de deux mots : 大和 et 魂. Une traduction rapide donnerait : l’esprit (damashii) du Japon (Yamato).

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Yamato est l’un des trois termes désignant, en japonais, le Japon. Les deux autres sont wa (倭 ou 和) et l’actuel nihon (日本) également prononcé nippon (ce qui sonne un brin plus national).

Wa est le plus ancien de ces termes. Il est dérivé du mot que la Chine des Han utilisait pour nommer le pays du Soleil levant et ses habitants : wō 倭. Le caractère combine graphiquement le radical 亻(individu, personne) et 委 wěi qui renverrait phonétiquement à l’idée de courber. Les érudits interprètent le 倭 comme connotant soit la soumission, la docilité, soit la petite taille. Comme j’ai du mal à imaginer des Chinois se sentir sensiblement plus grands que des Japonais, l’idée que, très tôt, ces derniers soient identifiés par la « courbette » – que j’estime ô combien, en digne descendant du roi soleil, quand elle exprime l’adéquate déférence – m’apparaît passionnante.

Evidemment, les scribes japonais du 8ème siècle ne pouvaient pas conserver cette connotation péjorative. Ils substituèrent donc, par proximité sonore, au « wa » 倭 un autre wa : 和, harmonie, paix.

L’harmonie, c’est déjà pas mal. Mais si elle doit nommer l’esprit d’un pays, autant qu’elle soit majestueuse, grandiose. Quand, pendant la période Asuka, les noms de lieu japonais furent standardisés pour être écrits en deux caractères, on ajouta devant le wa initial le kanji signifiant grand (大) pour aboutir à la constitution du mot écrit 大和, grande harmonie, une expression du chinois classique que l’on retrouve par exemple dans le I Ching (connu par tous les frantchouilles hippisants comme Yi King), le « traité canonique de la mue« .

Cette combinaison de deux kanjis 大和 se prononce donc en japonais « Yamato ». Une énonciation qui dériverait d’une entité plus ancienne, Yamataikoku, dont la localisation (Nord de Kyushu ou Kansai) est l’objet d’un grand débat. Si « Yama » renvoie très clairement à « montagne », le « to » final prête à des interprétations multiples : trace, chemin, porte, cité, capitale, lieu…
Bref, on ne sait pas trop ce que cela veut dire. Relevons simplement que cette référence à la montagne n’est pas anodine. On ne peut pas imaginer à quel point cet élément est important tant que l’on n’a pas mis les pieds au Japon.
Le Japon : des montagnes au bout du monde, entourées d’eau (salée).

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Le psychohistorien se délectera de la façon dont une insulte est transformée par l’arbitraire de la phonétique, par la rouerie traductrice et par la standardisation toponymique, en qualité spirituelle et comment cette dernière devient la référence, l’idéal sur lequel se construisent l’art et la spiritualité nippone.

J’aimerais beaucoup lire une histoire érudite de « l’harmonie » pour savoir si elle s’exprime avec autant de force au Japon avant la construction du mot Yamato, avant même l’importation du confucianisme qui la chérit, ou si on peut en trouver des traces dans le plus typisch de la culture des îles du Soleil Levant, si ce trait d’âme, cette sensibilité particulière, est un effet, non de l’histoire, mais de la géographie.

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L’utilisation par les ultra-nationalistes pendant la seconde guerre mondiale de l’expression « Yamato damaschii » a produit une variation féminine intéressante : Yamato Nadeshiko, métaphore florale de l’idéal de la femme japonaise traditionnelle : irréprochable et vaporeuse, soumise et altière, humble et sage, ménagère et capable de manier la lame pour défendre son pays, son honneur, résolue à mourir sur le champ.

Nadeshiko, 撫子, est le nom d’une fleur, Dianthus superbus, qu’on nomme en anglais « fringed pink », ce qui en soi pourrait être une définition parfaitement acceptable de mon flouflou. En France, on la nomme : oeillet frangé, oeillet élégant ou oeillet superbe. Tout un programme. Qui, bizarrerie de l’étrange, me sied parfaitement…

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Yamato damashii.
Damashii est la prononciation modulée pour cause de rendaku de tamashii, 魂, ou tama, 霊. Ce mot puise dans le champ sémantique shinto et ne renvoie pas simplement à l’esprit au sens de principe sous-jacent mais bel et bien à une dynamique kamique, à un arrière-monde, le vrai, celui de la nature et des esprits. Le linguiste Roy Andrew Miller suggère que l’allemand Geist ou que le mot français élan sont de meilleures traductions que l’anglais spirit ou soul.

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Tama.
L’improbable.
Koto-dama.

J’aime tomber sur des mots qui provoquent immédiatement en moi un vrai franc plaisir-sourire.
Kotodama, 言霊. Mot esprit, mot élan, mot magique : l’âme du verbe. Illustrant la croyance des japonais dans les énergies tama(shii) et la capacité de les solliciter, de les manipuler par le langage.

Comme le Dieu de la Genèse, fondateur de la pragmatique, qui performa et perlocuta le monde : quand il dit des trucs, ça fait des trucs.

Dieu est un informaticien. Ou nous sommes des illusions de la matrice.

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Le Kotodama, c’est le pouvoir spirituel contenu dans les mots et l’idée que la modulation adéquate de certains sons kamiques peut libérer, activer ce pouvoir dans le réel. Le kotodama, c’est l’incantation magique, le sort-son qui subjugue, influence, guérit, enchante, évoque et protège, conjure et transforme.

Dans la lignée du mantra et du aum, du dhāraṇī et du Paritta, du saccakiriya et du sutra incompréhensible parce qu’énoncé en prononciation japonaise de kanji chinois choisis pour transcrire phonétiquement du sanskrit.

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Quand on commence à lire sur le kotodama, on tombe sur son lien avec la poésie japonaise et notamment avec le waka de 31 syllabes : cinq lignes de 5, 7, 5, 7, 7. Autrement dit…. le tanka pointé du doigt par Bonneau.

La magie kotodama d’internet (où formuler sa question, c’est instantanément faire apparaître sa réponse) vous conduit alors vers le chouette article de Randle Keller Kimbrough : « Reading the Miraculous Powers of Japanese Poetry. Spells, Truth Acts, and a Medieval Buddhist Poetics of the Supernatural« .

J’extrais de cet article les trois citations ci-dessous.

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Au tout début du 9ème siècle, le Kūkai, l’important fondateur de la secte bouddhiste ésotérique Shingon, écrit : “L’exotérique utilise de nombreux mots pour signifier une seule chose. L’ésotérique libère des significations indénombrables à partir de chaque lettre d’un mot. Ceci est la fonction secrète du dharani.”

J’aime quand un japonais exprime ce pourquoi j’ai toujours aimé le Japon. Ce pour quoi j’écris aujourd’hui de Kyôto alors que je pourrais choisir d’être n’importe où ailleurs sur la planète.
Le Japon, pour reprendre des formules de Ryuichi Abe, l’un des scholars anglosaxons actuels de Kūkai, c’est la superabondance sémantique, la superéconomie de signification.

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Au tout début du 10ème siècle, le poète de cour Ki no Tsurayuki écrit dans son introduction à l’anthologie Kokin wakashū 古今和歌集 (Collection de Poèmes, passés et présents) que la poésie japonaise a le pouvoir de « remuer ciel et terre, de susciter l’émoi chez les dieux et les démons invisibles, d’adoucir les relations entre hommes et femmes, et d’apaiser le cœur des guerriers féroces ».
Pour comprendre l’importance de cette célèbre citation, il faut la lire et la relire au premier degré

*

Au tout début du 13ème siècle, dans ses Notes sans nom (Mumyōshō 无名抄), le poète-prêtre Kamo no Chōmei écrit : « De quelle façon un poème surpasse-t-il la langue ordinaire ? Parce qu’il contient de nombreuses vérités en un seul mot, parce qu’il ramasse, sans révéler, l’intention la plus profonde, parce qu’il convoque devant nos yeux des temps que nous n’avons pas vus, parce qu’il emploie l’ignoble pour exprimer le supérieur, et parce qu’il manifeste, dans ce qui ressemble à une folie, la vérité la plus mystérieuse. De ce fait, lorsque le cœur ne peut toucher son but et les mots sont insuffisants, si l’on doit s’exprimer en vers, les trente-un caractères [d'un tanka] auront le pouvoir d’émouvoir le ciel et la terre, de calmer les démons et les dieux ».

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Qu’est-ce que le Japon ?
言霊の幸(さきわ)う国
the land where the mysterious workings of language bring bliss.

La terre où le verbe assigne la joie.


17 mai 2008

Cliquet des ripples du temps

Filed under: Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 9:03

Si je résume les linéaments de psychohistoire qui se dessinent ces derniers jours :

a) L’histoire est ericksonienne : nous piochons le mode d’emploi de notre futur dans les métaphores mythologiques suggestionnantes de notre passé collectif.

b) Le retour du refoulé, ou pire, le retour folique du forclos, c’est jamais très bon. Ne pas reconnaître ce que l’on a fait crée une déchirure dans le réel partagé qui rend impossible toute communication ultérieure, confiante, pérenne. Une collectivité, exactement comme un individu, ne peut vivre sainement avec elle-même et tranquillement avec les autres, qu’après avoir rééquilibré la balance de ses fautes. Quand tu ne rééquilibres pas, tu erres. Pour cesser d’errer, atteste. Cette exigence devrait figurer en tête du programme politique de tout Clisthène contemporain. La démocratie requiert aussi, s’il y a lieu, d’anti-oraisons funèbres.

c) La France et le Japon ne sont pas gandhiennes (pas d’humilité, pas d’espoir) car elles se vivent comme des Cours numero uno : au sommet de la pyramide humaine.

d) Il faut donc inférer l’existence, en psychohistoire, d’un effet cliquet. Un cadre sup habitué à sa benzbenzbenz aura du mal à la revendre, s’il se retrouve au chômdu, pour acheter une berline d’occase seyant mieux à son budget et aux besoins de sa famille. Cette difficulté à passer de la classe business à la classe éco, une fois qu’on a goûté à la première, se nomme en économie (et chez Spinoza) un effet cliquet.
Les peuples sont-ils les victimes de l’inertie psychohistorique de leur apogée ?

*

Notons que toutes les apogées ne se ressemblent pas.

Tous les pays n’ont pas connu d’apogées impériales effectives.

Parfois, l’apogée est purement mythologique ou anticipée. Avec le grand classique : « on est des élus » (dans la construction de l’imminence de notre consécration « qui arrive, c’est certain »).

Parfois, elle est micro-locale : « tu t’souviens quand notre équipe a remporté trois fois de suite le championnat cantonal ? ».

Mais surtout, les qualificatifs associés à l’apogée peuvent varier du tout au tout. On peut atteindre le sommet de son histoire par son excellence, ses qualités, la conjonction fortuite de conditions climatico-économico-techniques bienveillantes et d’un chef charismatique. Ou bien par la violence de la horde.

Ca ne laisse pas les mêmes ripples sur l’étang du temps.

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On se construit, on se raconte, on se mythologise une histoire.

Les plus grands politiques sont les instituteurs. Une fois que vous avez pris plaisir à coller sur votre cahier rouge vos vignettes de Vercingétorix moustachu, de Louix XIV en hermine, de Napoléon sur son cheval : vous êtes fichus pour le reste de votre vie.

Je me demande donc comment les instituteurs d’aujourd’hui et de demain pourraient, en psychohistoriens conscients de leur suggestions libératoires, inspirantes ou aliénantes à très long terme, choisir – car le récit est toujours arbitraire – les apogées sur lesquelles s’appliquera l’effet cliquet des générations futures.

*

Dans mon histoire personnelle par exemple, Castoriadis a créé de toute pièce le cadrage et le coup de projecteur sur l’Athènes du siècle d’or qui structure désormais ma mythologie.

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Un projet politique consisterait donc à choisir, dans l’histoire de l’humanité toute entière, des apogées de lumière, émancipantes, honorantes, bienveillantes. Et à en réactualiser le récit pour les écoliers actuels avec ce credo : voici l’histoire dont nous sommes fiers, voici les leçons que nous tirons des fautes que nous avons commises : voici l’histoire que nous nous choisissons.


16 mai 2008

La Cour

Filed under: esthétique,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:18

Hier, le défilé de l’Aoi Matsuri m’a fait penser à celui de la fête de Jeanne d’Arc à Orléans.

C’est ridicule. Brésilien.
Ca plaît aux gosses et aux touristes.
Et ça a une fonction stade du miroir : d’entretien d’une identité mythologique. Comme une vieille dame qui aurait besoin de regarder tous les ans son portrait « à la studio Harcourt » que feu ses parents, modistes de province, lui avaient offert pour ses dix-sept ans.

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En France, s’il y avait à organiser un défilé réellement révélateur qui susciterait une résonance profonde comme un aum venant des tripes, ce serait un défilé représentant la Cour de Louis XIV.
Parce que même si nous sommes un brin sauvés par la Bastille et la Commune, notre idéal-du-moi du-passé-du-futur, notre nombril groupal : c’est Versailles.
Les Français, c’est la Cour.

*

Là où ça commence à devenir intéressant, c’est que les Japonais aussi.
Les Japonais (ou, à tout le moins, les kyotoïtes), c’est la Cour.
Une Cour sans Bastille ni Commune.
La Cour de Heian.

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D’où, entre les deux cultures, cette subtile reconnaissance échoïque, ce hochement de tête léger qu’on adresse à ceux qui partagent le même tailleur.
Les Japonais créent des dessins animés et des mangas sur Versailles. Achètent en masse du Vuiton et du Hermès parce que ça fait royal, parce que cela fait Cour occidentale (1) historiquement plus proche (2).

(1) Occidentale : il faut relever le gant de (Perry + Mac Arthur); géographiquement éloignée donc un chouilla exotique; mais pas américaine.

(2) Plus récente : moins lourdingue comme citation que le cosplay à la Heian; mais suffisamment ancienne pour témoigner de l’existence d’une histoire (par contraste avec ces vachers d’américains sans lignée).

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La Cour de Versailles pour les Japonais, c’est donc l’objet historique de substitution idéale, un kakebotoke (ou maedachi) identificatoire comme ceux qu’on utilise pour ne pas sortir la statue, trop puissante, de Kankiten de son autel.

*

Les Français sont flattés par ce coup de chapeau mais ils trouvent cela si naturel, vu que comme fils du roi soleil ils se prennent tous pour des Akhenaton universels, qu’ils le notent à peine, ou avec une obligatoire condescendance.

Un observateur tiers ne pourrait cependant pas ne pas noter que les Français vivent ce type d’hommage exactement comme le corbac au claquos de la fable. Avec régulièrement la même chute, le même ridicule.

*

Nous avons donc d’un côté des Japonais qui rêvent de la Cour de Versailles. Comme identification actuelle de compromis historique légitime.

Et nous avons des Français qui rêvent de la Cour de Heian comme continuité qui aurait eu la chance infinie d’échapper à la révolution : une Cour non maculée par l’populo.

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Les Français aiment les japonais parce qu’ils ont le comportement, l’allure, la classe de ceux qui n’ont pas connu l’abolition des privilèges.

Un Français, c’est dans le déni permanent de la perte de ses titres, de ses perruques poudrées, de ses mouches. Un Français, c’est un russe blanc pauvre en exil après 17.

Trouvez sur la planète un aristo déchu, vous trouverez le cœur de la France que l’on peut donc autrement définir comme le déni, le refus de l’évolution de la lutte des classes où les épiciers actuels tiennent aujourd’hui, de façon transitoire comme tout stade historique, le haut du pavé.

Les Français et les Japonais partagent la Cour et ce déni.
Et comme des Russes blancs portant des pièces aux coudes, ils hochent imperceptiblement la tête en se croisant sur la promenade des anglais de l’histoire.


15 mai 2008

Gandhi, la France, le Japon, l’humilité, l’espoir

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 6:48

Internet (en l’occurence, dans la technologie du moment, les pages populaires de digg ou de del.icio.us dont les fil rss s’affichent dans l’onglet Firefox en permanence ouvert de mon compte netvibes), c’est la sérendipité permanente.
Le plus souvent divertissante, geek et futile. Et parfois, d’une profondeur qui redonne espoir.

Cette page, compilant des citations majeures de Gandhi, était hier l’une des plus populaires et bookmarquées du net.

*

En intello français, j’ai toujours méprisé Gandhi.
Pas la prise de pouvoir. Mais le discours barbapapa.
Gandhi pour un français, c’est pas Robespierre. Alors on se dit qu’il a vraiment eu du bol, que de toute façon la décolonisation allait se faire à un moment ou un autre, et que sa réussite politique n’a rien à avoir avec son discours d’assistante d’école maternelle.
Pour un frentchouille : Gandhi, c’est Candy. Tourné en technicolor avec un accent british.

*

Alors hier, je me suis trouvé con, mais vraiment con, à pouvoir enfin être en mesure de comprendre la valeur de ses paroles, de ses propositions :

« Ne pas perdre foi en l’humanité. L’humanité est un océan; si quelques gouttes de l’océan sont sales, l’océan n’en devient pas sale ».

« La différence entre ce que nous faisons et ce que nous sommes capables de faire suffirait à résoudre la plupart des problèmes du monde ».

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le Monde ».

« Le faible ne peut jamais pardonner. Le pardon est un attribut du fort ».

« Une once de pratique vaut mieux que des tonnes de prêches ».

« Je ne veux pas anticiper le futur. Mon souci est de prendre soin du présent ».

« J’affirme n’être qu’un simple individu capable d’errer comme n’importe quel autre mortel. Je reconnais, pourtant, avoir l’humilité suffisante pour reconnaître mes erreurs et retracer mes pas ».

« D’abord ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez ».

« Un homme devient grand dans l’exact degré avec lequel il travaille pour le bien-être de ses semblables ».

« Le bonheur, c’est quand ce que l’on pense, ce que l’on dit, et ce que l’on fait est en harmonie ».

« Le développement constant est une loi de la vie et un homme qui essaye toujours de maintenir ses dogmes pour paraître consistant se conduit seul vers une position fausse ».

*

Je restai quelques instants dans la lumière chaleureuse de ces paroles.

Pour prendre conscience : ça, c’est pas le Japon.

Ca m’embêtait comme idée, alors je creusai.
Pour reconnaître par connexion : ça, c’est pas non plus la France.

*

Ce qui relie la France au Japon, c’est ce partage de ne pas être gandhien.

Il y a chez Gandhi de l’humilité et de l’espoir. Une orientation vers un futur meilleur. Pas vers un grand soir. Juste un petit matin. Mais baigné de soleil.

Un petit matin baigné de soleil, ça fait ricaner un français. Un japonais ne peut même pas s’autoriser à y penser.

Derrière le partage, en premier plan, de l’élégance, la France et le Japon ne communieraient-ils pas dans le désespoir ? Un désespoir révolté populaire et intello dans l’Hexagone. Un désespoir racinien ici ?

Alors devenir un franco-japonais gandhien.


 
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