17 mars 2012

Une vie, deux vies, trois vies

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 15:35

L'odeur sucré de la fleur de thé. En novembre

Parole du sucre… fille de la ((Nécessité))

Il est dit qu’il faut une vie
pour honorer l’amour de ses parents
Il est dit qu’il faut deux vies
pour honorer l’amour d’un amour
Il est dit qu’il faut trois vies
pour honorer l’amour d’un maître

Il y a maintenant deux vies,
J’ai été maître de l’empereur
Il m’honore ce soir en me priant.
Je réponds à son appel.

Je suis sa main, son bras, sa force
son ambition
Il a été ma main, mon bras, ma force
mon pouvoir

Nos omoplates sales resteront
cette vie encore
collées dans la sueur
pour dénuire
les défaiseurs d’histoire
qui jalousent notre cran

Le vice envoie ses tentateurs
et son plaisir immédiat,
Les femmes meurtries
leur jalousie du tombeau,
la haine folle des médiocres
la bave acide de leurs compromis

Mais leur super-amas d’aiguilles de pin
ne pèse rien
rien
sur le tronc armé de nos vertèbres

L’empereur a quitté le centre du monde
pour chasser un démon
qui ravage l’automne d’une vallée fragile
Seul un empereur nu
les paumes ouvertes
peut plaquer le mal au sol
en exposant ses côtes
et sauver les fruits
les fleurs de thé
les hommes tourmentés

Si l’empereur n’expose pas son torse
qui le fera ?

En son absence,
je veille la salle de toutes origines.
celle du trône, de la couronne et du sabre régalien.

Le sabre porte la marque triste que j’y ai laissée
il y a deux vies maintenant

Je profite d’être seul, sur le parquet sombre des prémisses
pour danser avec lui
un sangaku de l’apaisement

La lame tinte une harmonique d’obon
contre la vapeur de mon haleine
Le timbre insonore surprend
aux confins de l’empire
les shamans réceptifs des dix volcans
ceux qui veillent à l’aquarelle des songes

Même eux ne pourraient deviner
la couleur de la lame augurale
- celle qu’il vaut mieux ne jamais voir -

Elle est couleur chair,
la chair des doigts d’enfants
le jour de leur présentation
au sanctuaire des pierres
par les deux grand-mères capées de rouge.

Quand le pays disparaîtra
dans le typhon de l’oubli barbare
la garde du sabre
simple
sans ornement
laissera entendre la mer
au singe qui la portera à son oreille

Dans la danse de mes poignets
sûrs et sensuels
à cet instant de nuit cobalt
le sabre éclaire les promesses
de sa force ingambe
guide les périphéries de son autorité verte
trace un répons public
suivi par tous les vivants,
à voix muette,
et qui laisse sur les lèvres
un goût de métal et de sucre glace

Tu vivras pour harmoniser le juste
et donner l’amour
à ceux qui l’ont perdu

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


15 mars 2012

Deux heures et vingt-trois mètres

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 7:40

Ni Gion

Parole de la douve… fille de la ((Nécessité))

J’entre dans la capitale.
Par la porte sud.
Mes vêtements sentent encore le vent

Mon pas trop confiant
attire l’oeil des grand-mères
qui feignent d’épousseter leur étalage.
Elles me trouvent beau.
me sifflent du coin du cil.

Les protecteurs invisibles guettent,
bien sûr.
J’en repère quatre.
L’un en mendiant.
Sa moustache trop propre.
Il le/me perçois, s’incline.
Je le reverrai à la porte ouest du palais.
En habit orange de colonel de la garde droite.

J’arrive au centre.
Du pays.
De la capitale.
De l’Univers.
Les murs extérieurs sont vieux, blancs, marbrés
propres.
Le bruit de l’eau, claire.

Le sceau sur mes papiers
provoque un vertige
à faire chuter le genou au sol.

Je franchis la première douve.
Un mètre. Zéro deux de profondeur.

Sur chaque arbre d’attente,
trois jardiniers impériaux
donnent patiemment de la respiration
aux épines sauge

Dans l’allée blanche des défilés,
des cadets des vingt familles
répètent la trace d’une marche complexe,
verbatim.
Dix rangs sur dix forment l’âme, une, noire,
aussi silencieuse
qu’une cordelette à étouffement
sur le cou d’un traître.

Le gravier ne crisse pas.
L’air battu par le taiko
n’évente aucune silicate.
Je prends le thé salé
sur l’engawa de la première Attente.
Et m’amuse des formes impudiques des nuages.

Le repas m’est servi dans la seconde Attente.
Celle des tigres et des bambous
sur fond d’or et de brume.

J’ai demandé de l’encre et du papier
et trace trois copies
du sutra du coeur pur.
Un régulier. Un herbe folle.
Un libre à mon bras.

Pendant chaque trait,
Mon oreille droite perçoit la femme qui jouit.
Plusieurs fois.
A deux heures et vingt-trois mètres.
Sa voix chante. Mieux que ma bougie.

L’empereur me mande
et me reçoit
à deux heures et vingt-trois mètres.

Je suis la loi, le principe et l’action
Je suis la complétude et le résultat
Je suis l’empereur du monde
Je suis l’empereur des hommes

Je les aime durement
parce qu’ils méritent la bienveillance

Tu es mon bras, ma discipline, mon ambition

Et tu feras le bien du monde
Pour le bien du monde

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


13 mars 2012

Les 6000 mètres

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 14:03

Ume blanc, Ume noir : 36

Parole de la montagne… fille de la ((Nécessité))

Je suis fils d’empereur
et d’une maitresse d’un soir
- ma mère a de gros seins que je n’ai jamais su lâcher -

Quatre ans.
On me lègue au temple
qui fait de moi prévôt.
Ma lame a connu trente-six nombrils.
Et je souris.

Ceux qui m’aiment
les peu
en appellent à mes fossettes
pour les aider à vivre.

J’ai choisi l’autel du kami qui erre,
le deux fois né,
l’anomique
le dieu des sucs et de l’écorce

L’autel vient de loin
Des hommes tanés l’ont porté
là où les bêtes ne montent plus
à 6000 mètres
en mesurant de leur pas
la sente du thé et de la soie.

L’autel n’est pas secret
Il accueille.
Les curieux.
Les peu
ceux qui errent vêtus de leur écart,
des aphtes à la bouche.

L’Empereur est prudent.
Il fait place à tous les dieux.
Surtout ceux qui s’acquittent
sans trembler
quand la terre gronde.

Le dieu errant,
avec sa belle figure sujette à caution
est le gardien de la fermentation
celle qui donne l’extase
qui transforme et libère
connecte au fluide
violent de tous préalables.
prémonitoire de tous possibles.

Il veille aux
cavales vagabondes des chiens célestes
et au retour du safre serein de l’hiver
auquel il sacrifie

Je veille au retour.
J’ai charge,
au plus étouffant de l’été,
de tuer un pin
un take
de tuer un ume
de leur mettre l’habit lunaire des morts
de les pleurer
avec des râles de chiens célestes hurlant leur maître
de me taillader pour faire sortir la douleur
- mes bras portent quarante cicatrices -
de ramener leurs cendres à l’autel
pour qu’on les souffle
au temps du feu qui monte aux arbres.

Sur le plateau où je prélève le dû
j’ai caché un coffre
sous une malachite de mousse

Le coffre en métal
a la forme d’un coeur.
Le forgeron y a mis ma semence et mon âme.
Et la clé à mon cou n’est jamais froide.

Avant chaque dû
j’ouvre le coffre
pour y contempler mon rire
recroquevillé comme un enfant bleu

Il est beau
Je le prends dans mes bras
pour qu’il me berce
Mon cou tremble
Et je mords deux fois mes lèvres
pour les deux femmes
qui me l’ont fait mettre là.

Un jour,
au temps de la promesse,
l’une, l’autre
sera enfin libre
Le rire retrouvera sa place
dans mon sternum

Et les nuits
ne compteront plus

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


12 mars 2012

L’allée des huit pas

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 10:23

Ta clairière ? Un demi-terrain de rugby ?

Parole du feu… fille de la ((Nécessité))

C’est une impasse.
Les feuilles pourrissent au sol.
En strates décennales.
Les haies de vieux bambous sales grondent :
n’entre pas !

On se sent si bien
dans l’affliction :
l’angoisse y roule des palots obscurs
qui nous tend ses bras résilles.

Tu entres bien sûr.
Des lanternes de pierre t’accueillent
en parade d’honneur
vides comme des noix
bien froides
comme tes amygdales.
Tu mets ta main sur le creux
de ton appendice.
Tu aurais préféré qu’on t’enlève le coeur.

L’allée des huit pas
te donne un temple.
Neuf.
Le toit en écorces de cyprès
- la famille impériale seule s’en couvre -
brille de neige fondue.

Trois bouddhas t’accueillent.
Un bouddha immense,
obèse étrange aux pays des skinny,
- le bouddha des soins – .
Trois mètres; deux de large.
Couvert d’or aussi vierge que l’abri.
Et deux assesseurs. Indifférents.
Miséricordieux d’indifférence :
les plaintes ne sont jamais moins vides que le vide.

Tu t’installes.
En seiza.
Devant l’autel.
Frappes deux fois le soleil de cuivre.
Joins tes mains en gasshô.

Dans l’encensoir du temps
tu déposes en forme d’âme
la poudre
qui fumera la durée de ta prière.

Ta bouche sort un Hannya Shingyo.
Un deuxième plus rapide.
Un troisième indistinct.
Ta transe est claire
aussi pure que ton chagrin d’amour

On ne peut rien à aimer l’impossible

Le charbon rouge devant toi claque doucement
irrégulièrement
comme un coquillage du sud
de la taille d’un ongle annulaire
que rencontrerait une semelle de cuir
noircie par un été sans fin.

Une réserve de lamelles de pin
attend sa crémation
en pyramide.

Sur chaque lamelle
des souffrants ont dessiné leur corps.
Et entouré leur mal.

Tu n’as jamais connu vraiment le corps malade.

la première lamelle porte le nom d’une femme.
Et un âge.
23 ans.
La fumée monte. Caresse le bouddha.
Disparaît dans la nuit du monde.
Puisse-t-elle emporter la tumeur.

La seconde lamelle porte le prénom d’un homme.
Celui de ton grand-père.
74 ans.
L’estomac est crayonné.
La tête est entourée.
Les genoux, rayés.
Puisse la nuit emporter sa douleur.

Les lamelles défilent
et font honte à ton corps sain.
Je lis les noms.
Porte les bords à mes lèvres.
Les accompagne au feu.

Et quand l’encens s’éteint
j’ai perdu le souvenir,

la raison de ma présence

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


11 mars 2012

Les trois doigts

Filed under: Monogatari — Stéphane Barbery @ 5:08

Jeter le mauvais sort à la destinée des couples de sang

Parole de l’amante… fille de la ((Nécessité))

La déesse aux yeux pers
celle de l’empire
au nom secret qui cycle
t’accueille dans sa rizière

Le carré est vert. Celui de la chlorophylle à l’automne.
Il frisonne
dans l’eau qui s’est mis du bleu aux yeux.
Avec l’index droit.

Au centre, sur le rocher gris,
fossile d’une forêt du futur,
La déesse à l’obi d’or porte une tourterelle sur son épaule nue.

Elle me tend une écharpe orangée.
Que je noue à ma taille.
Et un anneau magnétique,
tressé comme une couleuvre froide
que je passe à mon poignet blessé.

Je suis initié.
Je peux désormais entendre sa voix cassée.
De ceux qui ont trop bu.

J’aime la boue, les grumeaux de la boue,
j’y trempe tous les jours les ailes neiges – violet pâle – de ma tourterelle

Quand je pleure, quand il pluie
c’est pour étancher la soif de la boue
et pour les ailes de ma tourterelle

Sinon, comment volerait-elle pour déclencher la nuit ?

Tu vas te rendre dans la plaine.
Tu prendras soin de toi : les âmes ne sont pas faites pour la plaine.
Celle-ci est cachée, au milieu de la forêt des arbres qui tombent.
Tu y verras des fleurs. Blanches.
Leur parfum te troublera.
Mais l’odeur du blanc qui trouble ne t’attachera pas.

Quelque part dans la plaine,
invisible, et ce sera là ton espoir,
une source t’attend :
la source de l’oubli.

Tu y laveras tes peines.
Mais juste tes mains.
Tu y laveras tes peines.
Mais juste tes cheveux gris.
Tu protégeras le reste de ton corps
d’un coton rêche.
Et tu laveras ton sexe
du sang des femmes qui n’en pouvaient plus d’attendre.

Elle est cruelle, l’attente.

C’est ici que j’ai pour la première fois donné le riz

Il est lourd le prix du grain, sais-tu ?
Regarde-le ce grain cuit que j’écrase entre mes doigts.
Sans lui tu meurs – toi et tous ceux qui t’aiment – à vingt-huit ans.
Ce grain là, c’est ta maison. Celle où tu voudras vieillir. Ignorant l’autre vallée.
Ce grain c’est ton épouse et tes héritiers, qui t’attendent sans maîtresse, sans plaisir,
sauf celui de leur prison au miel.
Ce grain c’est le gâteau doux, l’alcool brut, la chanson
qui t’oublie du temps.

Elle est cruelle, l’attente.

Le riz, je l’ai volé à un maître dieu endormi.
Qui rêve d’un long rêve – édifiant.
J’ai pris son sexe dressé en moi. Me suis ouverte. Comme jamais je ne m’étais ouverte.
Plus ouverte que le soleil de plein été en plein midi
plus ouverte que le ciel bleu un jour de grands thermiques
et j’ai pris sa semence en moi.
Je l’ai cachée, comme un secret,
dans le cocon de mon ventre.

Et je l’ai offerte à un homme
que j’aimais.
Un mortel dont le chant me hante, me berce et m’étrangle encore.
Un homme qui crachait dans ses mains pour découper les planches de son cercueil.
Je lui ai donné le grain pour que la paille le vêtisse en manteau crème, crissant, sous la pluie, sous l’hiver
Parce qu’au temps de l’expire, je serai pour toujours absente.
Requise sur le sexe du dieu endormi
jusqu’au solstice
pour ne revenir qu’avec les feuilles.

Tu boiras l’écorce de saule pour oublier le goût des autres femmes.
Ton aimée boira la feuille de saule pour avoir le ventre fertile.
Elle glaisera, avec trois doigts, une figurine qui aura mes traits.
Elle y mettra sa salive.
Et un noyau d’ume.
Le troisième jour du troisième mois, elle jeûnera, abstinente. Pour se souvenir de la faim.
Et dans la nuit, elle creusera pour enterrer la statue.
Elle cherchera dans le sol celle de l’an passé,
qu’elle brûlera pour utiliser la poudre
sur de petits gâteaux en oiseaux.
Vous leur donnerez des noms obscènes. Et vous rirez.
En les trempant dans du thé parfumé.

Si jamais un jour un chat mange l’un des oiseaux
Vous le tuerez au couteau. L’honorerez et le pleurerez.
Vous ferez venir le juge de la capitale.
Pour qu’il condamne la lame coupable – et non son opérateur.
La lame sera mise en prison.
Dans la cellule des condamnés.
Ils pourront l’utiliser pour mettre fin à leur jour.

Elle est cruelle, l’attente.

Les dieux souffrent de sa cruauté.
Et chaque jour, au milieu du front,
nous prions secrètement qu’une origine mette fin à notre
intemporalité.

L’homme à qui j’ai donné le riz erre désormais de corps en corps.
Dans le rêve d’engendrer sans s’unir.
Il parcourt l’arc en ciel des femmes.
Et les femmes le piétinent.

Au rythme du coeur qui monte les marches, sais-tu,
la vie appelle le bonheur

… Je te prends dans mes bras et te chanterai dans un autre hymne


 
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