24 février 2008

Du kimono à l’iki momo

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 23:20

En fin de collège-début de lycée, les p’tits mecs vulgos qui n’avaient aucune chance de perdre leur virginité avant plusieurs années, pour évoquer la bagatelle au passage des filles, se soufflaient entre eux un « cuisssse, cuisssse, cuissse…. sekssssseee ».

Ici, j’ai l’impression en permanence que ce sont les donzelles qui me soufflent aux yeux « regarde mes cuisssses, regarde mes cuissssssses, regarde mes cuissssses… ».

Il fait moins de zéro, il neige. Elles sont parfois à scooter. Cuisses nues.

Le choc face à ce naturisme partiel vient de la conflagration de deux sentiments :

  • la vulgarité prostitutionnelle de ce ras-la-touffe pour les canons français pourtant libéraux
  • l’affirmation ascétique de ce symbole qui signe par l’intensité de son excès un message à dévoiler – mystère du nu moins nu que le nu.

Comment comprendre cette indécence qui ravit l’œil du mâle en le rinçant pour pas un rond ? Comment est-on passé du kimono à douze couches au momo (股, cuisse) à zéro couche ?

*

Il faudrait un peu de temps de recherche pour valider cette hypothèse mais il me semble que l’origine du biniou pourrait être : l’uniforme des lycéennes. Un uniforme repris, pendant Meiji, aux modèles anglo-saxons victoriens. Rappelons qu’au Japon, l’uniforme scolaire est obligatoire. Les ultras pro de la blouse devraient venir voir le type de ravage auquel cette fausse bonne idée simpliste conduit.
La logique d’individuation de la séduction pousse de toute façon nécessairement les adolescentes à customiser leur tenue.
Pour montrer qu’elles sont grandes, qu’elles sont femmes, la customisation se fait par une remontée de l’ourlet vers le haut. Chez les lycéennes, ça fait jupette de tennis. C’est mignon.
Et puis à un moment donné, un truc franchement malsain s’est développé autour de cette mini-jupe de lolitas. Les mangas, les figurines d’anime ont figé cet attribut comme critère de désirabilité. Comme marqueur du désir masculin. Donc comme norme de l’identité féminine.
On a alors cette curiosité vestimentaire où des collégiennes de douze ans se déguisent en ce qui, pour un français, connote « pute ». Des petites filles de six ans apprêtées par leur mère itou. Et les mamans s’y tentent mais avec huit centimètres de tissu en plus.
Des filles et des femmes de toute anatomie : de la brindille anorexique qui fait peur à la peau d’orange boulimique qui ferait honte.
Même si la majorité est – damned – homogènement jolie comme c’est pas permis.

*

Remarquons que cette cuisse offerte au regard, associée à la botte en cuir au talon le plus souvent aiguille, ne fait pas vulgaire d’une vulgarité vulgaire. Bon, c’est vulgaire un peu. Mais ce sont des japonaises. Alors il y a de la grâce. Un détachement, une indifférence comme un « je ne sais pas du tout ce que je porte car je suis vêtue de ma noblesse d’âme et je sais que le prince en toi, serais-je vêtue en peau d’âne, ne peut percevoir que cette âme – mais bon oui quand même : j’ai mis deux heures à m’apprêter et j’espère bien que tu vas me remarquer ».
Il y a de la grâce. Et beaucoup de plouc-itude itou. De celle du hameau de province qui singe la parisienne à partir du catalogue de la Redoute.

*

Mais qu’est-ce donc que cela signe ?

Que les japonaises sont des chaudasses et que la non-christianisation a du bon en saturant le réel d’érotisme sans culpabilité – la nuque se transposant en cuisse ? Mouais. Bizarrement, j’y crois pas trop à cette proposition un brin fastoche et complaisante pour la communauté d’expat’ majoritairement masculine et, dans les premières semaines, célibataire.

Que les japonaises sont des objets soumis au désir d’hommes lolitophiles (parce qu’une fois embauché, le travail prend tout le jus) ? C’est méconnaître l’anthropologie du rapport toujours subtil et équilibré entre les sexes où le pouvoir supposé et apparent, masculin, est toujours doublé, en vrai, d’une gouvernance domestique où les femmes sont les mamas régentant des hommes enfants. Alors à-voir de la cuisse, serait-ce au japon comme le vin en France : du caractère ? Y-a-t-il un détournement, un retournement, par les femmes, d’un symbole aliénant en féminité conquérante revendiquée ? C’est sans doute en partie vraie. Mais ce point laisse de côté une dimension de ce nudisme localisé : pour l’essentiel, il s’adresse moins aux hommes qu’aux autres femmes. Un peu à la manière des biscotos chez les hommes des années soixante, à la manière des abdos aujourd’hui. Seules les autres femmes à la cuisse nue savent à quel point on se caille, à quel point ce symbole est une ascèse, un gyô (行). La compét’ se fait donc sur celle qui tiendra le plus longtemps – comme pour le lever de mochi. En février, la cuisse nue, ce n’est plus de l’érotisme, c’est un kata d’art martial. Une démonstration non humble de force virile.

*

Et puis je lisais un papier inégal sur l’iki, idéal esthétique du Japon urbain du 19ème que l’on connaît par la conceptualisation herméneutique que Kuki Shûzô en a faite et qu’il caractérisait par trois critères : l’allure érotique, la fierté et la résignation (indifférence sophistiquée). Cette esthétique est une création populaire, volontiers anti-intellectuelle parce que marquant le glissement sociologique du pouvoir de l’époque : de la noblesse et des samourais vers les bourgeois et les artisans fiers de leur savoir-faire. Des critiques du texte de Kuki Shûzô ont pointé qu’il avait négligé cet aspect populaire qui teinte cette esthétique fashion, ardente, chevaleresque, galante, d’une certaine vulgarité.

Et je me demandais : les cuisses nues des japonaises, est-ce aussi l’iki d’aujourd’hui ?


23 février 2008

Concours de lever de gros mochis au Daigoji

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 20:38

Faut d’abord prendre le métro pour aller dans une banlieue lointaine où les gens sont moins beaux, plus pauvres qu’au centre ville. En gros faut connaître. On y vient pas par hasard au Daigoji. Certes, le coin est célèbre pour la pagode à cinq étages mais localement plus encore pour le concours de lever de gros mochi du 23 février : on dirait deux grosses tomes de fromage en plastique. Une blanche, une rose. Sur un support en bois. 150 kilos pour les hommes. 90 pour les femmes. Tout le monde peut s’inscrire. Même les gros guignols. Et c’est des p’tits maigrelets qui gagnent. Pas les gros musclés en tenue d’haltérophiles. Tout le monde se marre. C’est bon enfant.

Je ne comprends rien aux différentes cérémonies. Ya pleins de vieux sympas déguisés en yamabushi. On est dans un temple bouddhique shingon. Ca syncrétise sévère. Ils sont pas très impressionnants ces yamabushis. Ils ressemblent à des pépés, ils ont froid. Ca fait pas très ascète mystique. On voit bien qu’ils y croient pas trop à leurs chants, au feu, aux amulettes dans des enveloppes qui sortent direct de l’imprimeur et qu’on bénit à la fumée, aux clochettes, à leur grosse trompe en coquillage. Ca fait carnaval. Le grand officiant, il a même un gros trou à sa chaussette.

Et puis derrière, dans un autre temple animé par des moines safran – dont deux femmes crâne rasé – un taiko de guerre se met à rythmer une célébration. Le temple est petit, je suis dans un coin noir, je ne peux rien régler sur l’enregistreur qui sature. Le taiko fait vibrer tout mon corps. Et quand la pyramide de briquettes votives en bois flambe, mon visage vibre à la chaleur rouge de la bonne énergie qui se dégage.

Mochi, pépés, taiko : Japon 2008


22 février 2008

Une culture des élémentaux

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 21:39

Le Japon, c’est une culture des élémentaux. Les cinq vieux chinois : 五行

木 火 土 金 水

Bois Feu Terre Métal Eau

Les 五行, c’est une TOE – Theory Of Everything – avant l’heure, une cosmo-physio-esthético-bio-psycho-logie à la fois complexe (dans le nombre de paramètres) et simple (dans les lois d’engendrement et équivalences de ces éléments). En gros, tu potasses quinze jours le tableau des correspondances (version japonaise, version française) et tu peux frimer comme un archimage pendant toute une vie.

Cette TOE a infusé pendant tellement longtemps que l’environnement japonais lui ressemble. La subtilité japonaise vient de la pondération, de la hiérarchisation de ces éléments.

  • Le bois est roi (avec par ordre décroissant de préséance : pin, bambou, prunier)
  • L’eau vient après. Dans la cuisine (variations Goldberg de l’H2O), la rosée des haikus, les larmes de l’aware, l’onsen, le parapluie.
  • Puis la Terre : wabi-sabi et suiseki
  • Le métal, porté à son zénith par les forgerons de katana et les couteliers, s’est peut-être aujourd’hui transposé en circuits imprimés. On le voit moins. Mais il est porté, comme en amulette, par tous : keitai.
  • Le feu. Toute la subtilité est là : les japonais l’ont incorporé partout dans les quatre autres. Pour le contenir.

Marcher dans Kyoto, c’est marcher dans une physique pré-atomiste.


21 février 2008

仏 = Bouddha = France

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 17:11

Je suis terriblement frustré de n’avoir pas encore les compétences linguistiques pour utiliser un dictionnaire étymologique de japonais (et de chinois). Et ce même si la tradition japonaise en la matière semble déroutante à ne pas vouloir/pouvoir écarter les hypothèses improbables. Il faudrait d’ailleurs comprendre dans toute sa profondeur cette difficulté à choisir : est-ce un effet du respect de figures de sensei (comme on respecte Littré ou Furetière en France) ou bien est-ce la langue elle-même qui, dans ses strates magmatiques, rendrait difficile un travail scientifique d’émergence d’une opinion consensuelle, motivée, d’experts ?

Un point sur lequel il est facile de s’accorder, c’est que le kanji 仏 qui sert à désigner Bouddha et la France n’est que le résultat d’une transcription phonétique. Les français ont beau être illuminés (la folie des Lumières ?) et se prendre pour les messies de l’Univers(el), il n’y a pas de racine sémantique commune expliquant l’utilisation du même idéogramme pour signifier l’Hexagone et Siddartha.

仏, butsu. C’est à nouveau à l’improviste que ce phonème s’est proposé à mon micro alors que nous allions au Nanzen-ji.
Mais tout opposait ce nembutsu-ci à celui des grand-mères tranquilles du Hongwanji :

  • 95% d’hommes
  • 95% de moines
  • Des costumes aux formes et couleurs évoquant les grands Sachems de Tintin au Tibet
  • Des voix caverneuses aumiques cherchant non pas l’unisson mais la performance surclassante du soliste
  • Une virilité martiale, dans la tension nonchalante des unités d’élites
  • Une hiérarchie de régiment disciplinaire attestable à la fébrilité des sous-fifres encadrant un géronte tremblotant
  • Une énergie fervente, rayonnante, mystique, illico évangélisatrice par sa seule présence.

Eikando forme les commandos du Nembutsu. On n’est plus dans le protestantisme ouvert et bon enfant à la Shinran. Ici, c’est du sérieux. La trace des violences des guerres civiles du 15ème siècle et notamment de la guerre d’Ōnin s’entend dans la célébration.

Je m’amuse de moi-même à tomber des nues devant la complexité des sectes, églises et filiations bouddhiques. Découvrir par exemple à mon âge et compte tenu de mon parcours qu’il n’y a pas un mais des bouddhas, et le découvrir parce que je suis obligé de lire – et beaucoup lire – pour comprendre ce que j’entends et ce que je vois, dit beaucoup de l’inculture de l’Occident.
Je suppose qu’un japonais qui visiterait un temple baptiste après avoir assisté à une messe orthodoxe, et avant d’écouter sur France Inter une analyse mariste de l’actualité par Monseigneur Gaillot, serait tout aussi paumé en tentant de comprendre l’unité du christianisme.

Bon allez, je l’avoue : j’ai un faible pour la transe produite par les commandos.
Pour l’illusion dérisoire de conatus conquistador qu’elle donne.


20 février 2008

Vite, vite, vite, j’ai une élection !

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 7:44

Les phonèmes qui ne font pas partie de notre langue maternelle sont difficiles à prononcer une fois passé un certain âge. Cela produit des effets d’accents. Certains délicieux.

Les japonais, par exemple, n’arrivent généralement pas à prononcer les sons en « v ». Qu’ils prononcent « b ». Ni les sons en « l » qu’ils prononcent dans un roulement proche du « r »

D’où un grand classique potache : lisez « à la japonaise » le titre ce post…

*

Je me demande s’il y a des blagues équivalentes « accent français » pour les francophones japonisants.

*

Il y avait ces dernières semaines une campagne électorale pour des municipales à Kyoto.
Tout était bien sûr décidé à l’avance mais quand même. La ville était sillonnée par les camions de candidats dont les haut-parleurs déversaient le boucan sursaturé.

Cette violence acoustique dit beaucoup de la culture japonaise.
Je ne comprends toujours pas ce qui orchestre ici le rapport au bruit fort. Ni l’acceptation d’une absence de barrière franche isolant la sphère privée.

En France, il n’y a que les cirques qui peuvent s’autoriser cela. Parce que le cirque, proche du carnaval, c’est le retournement temporairement accepté des règles habituelles. Parce que c’est joyeux. Et surtout : parce que c’est nomade. S’ils se font caillasser, ils se cassent.

En France, à coup sûr, un camion politique qui s’autoriserait ce type de barouf ne garderait pas ses vitres intactes plus de quinze minutes. Les révolutions françaises, notre filiation gallo-gascone, ont désinhibé tous nos mécanismes intériorisés de mob control. Si tu mets les pieds sonores dans mon jardin, tu t’exposes à ma mandale.

D’autant que le camion peut s’arrêter devant une gare touristique et l’animateur monter sur le toit pour commencer une harangue d’une demi-heure, micro en main, pendant que deux assistantes accortes, cuisses nues et sourires enjôleurs, vous proposent, en uniforme, des tracts « politiques ». Le script est strictement identique à celui des vendeurs de mobiles délégués par les grands opérateurs dans les magasins d’électronique. La vulgarité de ce marketing à l’américaine, redoublé de la violence que l’on s’autorise parce qu’on sait que la foule ne mouftera pas, est une monstruosité générationnelle à vomir.

Cette monstruosité devient plus horrible encore quand on constate que certaines des techniques manipulatoires les plus animalières utilisées par ces équipes fonctionnent sur soi. En sillonnant la ville, les camions sont en effet toutes vitres ouvertes (il neige et fait zéro) et l’équipe occupant le camion, sourire de pingouin aux lèvres, fait de grands coucous avec la main aux passants. Comme des princesses de beauté sur un char fleuri. Ou comme des enfants sur un bateau-mouche.
Et stupeur : l’activation du registre de l’attendrissant, l’un des registres les plus primaires, a fonctionné chez moi. Je me suis surpris à trouver les gens du camion sympathiques et à me dire que peut-être, après tout, leur candidat pouvait l’être aussi…

*

La démocratie, serait-ce la mandale plus que le coucou ?


 
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