松風 Matsukaze
松風 Matsukaze, le son du vent dans les pins
Le son produit par l’eau en ébullition dans la bouilloire en fonte d’une cérémonie de thé. Par extension l’état de l’eau qui bout.
Ce son est facilité par un léger relief en forme d’hélice situé au fond de la bouilloire. Le vendeur de la bouilloire illustrant cet article a affirmé que ce dispositif lui-même se nommait matsukaze. Je n’ai pu vérifier ailleurs cette information.
杲
Attention, l’actuelle traduction française dans la collection « Picquier poche » du passage de l’indispensable Livre du Thé concernant ce dispositif m’a au départ induit en erreur : je pensais qu’on ajoutait dans la bouilloire un objet spécifique ( « le chant du chaudron est subtil, car on a pris soin d’y disposer quelques morceaux de fer, afin d’engendrer une mélodie particulière… » ). Or le dispositif est bien celui de la photo : « The kettle sings well, for pieces of iron are so arranged in the bottom as to produce a peculiar melody… »
杲
Si l’on te demande
ce qu’est la cérémonie du thé,
réponds que c’est le son
du vent dans les pins
dans une peinture
(Sen Sôtan, 1578-1658, cité par Dennis Hirota dans Wind in the Pines)
杲
Sur cette page de la branche Urasenke de Seattle où ce poème est cité parmi d’autres textes liés à la cérémonie du thé, on trouve cette phrase sans référence : « The original purpose of Tea has at its core the acceptance of the insufficient » .
Accepter l’irrémédiable incomplétude.
La sensation, réparatrice, de paix que l’on éprouve lors d’une cérémonie de thé juste est là. Dans la connivence, le partage de l’acceptation de l’irréversible insuffisance de toute existence.
杲
Le son de mes bouilloires a beau s’appeler matsukaze, il ne ressemble pas au vent dans les pins tel que je l’entends en mémoire : un son d’hiver, glacé, qui illumine le regard de l’ermite en lotus sur son rocher de montagne.
C’est le son exigeant qui fait sourire doucement le solitaire dans son jardin des trois amis des temps froids : le pin, le bambou et l’ume.
C’est le son des aiguilles que l’on voit en esprit peigner les rafales enveloppant le maître Chan qui boit du thé afin de méditer plus longuement.
Cette esthétique du « chill » est présente dans la cérémonie du thé. Parce que ce sont des moines zen qui font le voyage en Chine et le rapportent au Japon. Certes avec les ustensiles et les rituels raffinés des Song. Mais intégrés à leur quête d’une illumination qui abolit tout, à commencer par le « soi », pour révéler le rien, mu, 無 : sutra du coeur, pater noster japonais.
Le « chill » zen est une esthétique de la simplicité austère, dépouillée, d’un idéal de mu de désir : intégriste ?
杲
La cérémonie de thé ne reste pas dans le temples. Elle diffuse dans les cours. Où elle devient aussi démonstration de maîtrise, de pouvoir, de moyens. Un rituel de rang qui utilise l’accueil. Comme un test d’étiquette. Peut-être plus encore pour jauger les âmes : dans le silence, la respiration, dans le sourcil qui se lève sur le détail signifiant placé subtilement. Dans le flow qui se partage ou qui avorte.
C’est là qu’elle devient chorégraphie des happy few. Qui se prennent par l’épaule face à l’horizon de l’irrémédiable incomplétude.
Baume joyeux comme une brise de printemps, régulière, dans les pins d’un Sud.
Baume profond comme un vent d’été au bord d’une plage où le sable est trop chaud pour qu’on y marche pied nu.
杲
A réflexion, le son des mes bouilloires est bien un matsukaze. De printemps. Un jaugeur d’âme. Un laveur d’âme.
杲
Il existe aussi bien sûr un matsukaze d’automne.
C’est celui de la pièce de nô éponyme, un nô : d’automne. L’un des plus célèbres. L’un des plus joués.
Deux soeurs, Matsukaze et Murasame (村雨, ondée), belles et pauvres pêcheuses de sel près de Kobe, deviennent les amantes, les aimées, d’un noble pour trois ans en exil, Yukihira, qui promet de revenir les voir alors qu’il retourne à la capitale. Il meurt avant de pouvoir tenir sa promesse. Les deux soeurs, de chagrin, se noient et leurs âmes en attente errent, fantômatiques, sur la plage. Près d’un pin.
Le motif de ce nô s’inspire des chapitres d’exil du Genji à Suma (livre XII et XIII du Dit du Genji, écrit quatre cents ans auparavant, au onzième siècle, dont le livre XVIII a pour titre… Matsukaze). L’expression elle-même est empruntée à un gimmick de la poésie chinoise classique.
杲
Le nô Matsukaze qui souffle un vent dans les pins de la passion tragique, un vent fort dans l’âme japonaise, pose les questions universelles pour ceux qui ont aimé : comment apaiser un coeur qui meurt, qui est mort d’un amour impossible ? Un coeur qui rirait d’un rire de fou si on lui parlait d’irrémédiable incomplétude ?
Pourquoi un vivant qui a, dans l’amour, fait l’expérience de la complétude parfaite, pourrait-il se résoudre à moins ensuite ? Comment raisonner l’effet cliquet amoureux ?
Ce vent-dans-les-pins-là, une cérémonie de thé, même parfaite n’y pourrait rien. Il faut un exorcisme plus puissant. La descente d’un kami dans un shaman dansant au son des percussions et de voix qui articulent en-deçà et au-delà de l’humain, dans un espace clos, sacré, pour soigner l’âme perdue.
C’est ce que met en oeuvre le nô. Sur une scène dont le décor principal est un pin, paume ouverte vers les cieux : en attente d’un kami ( matsu, 松, le pin, a pour homonyme, 待つ, le verbe « attendre » ).
杲
Le pin, le nô, le thé.
杲
Et toi, ta bouilloire, quel bruit fait-elle ?




