Sapir-Whorf et Jindaimoji ne figurent pas dans l’Officiel du Scrabble
Le nihonjinron est ici un vieux genre éditorial à succès dont l’objet d’étude est l’esprit national, la spécificité unique du pays et de ses habitants. Quand il ne l’alimente pas, l’occidental de bon ton le critique comme contribuant à entretenir, intentionnellement ou paradoxalement, un nationalisme culturel, isolant, nombriliste, fermé.
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C’est un peu comme si les Japonais avaient trouvé actuellement dans le nihonjinron un compromis leur permettant de garder une place à part (avec l’équivalence implicite sous-jacente : unique = premier) sans avoir le rôle de superpuissance géopolitique (et ses emmerdes) qui devrait être associé à cette « unicité ».
Comme si également, dans la dynamique familiale systémique des nations, les autres attendaient du Japon, qu’il joue son « différent » sur l’unique plan culturel parce que l’exotique, c’est kawaiii, et parce que le mignon, c’est mineur, non menaçant. Qu’il ne constitue en aucun cas un modèle.
Au fond, le nihonjinron, c’est une façon de ne pas prendre le Japon au sérieux.
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Ce blog pourrait être rapidement classé dans cette catégorie éditoriale. A mon corps défendant puisque j’insiste, depuis le début, sur le fait que ce ne sont ni le sui generis ni le figé de la tradition qui me passionnent mais un style programmatique, une optimisation de conatus universalisable.
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Je ne dénie pas être une joyeuse victime consentante des feux de l’amour. Où chaque découverte conforte le sourire niais. Où les brefs froncements de sourcil sont immédiatement remisés. Où l’autre ne pète pas.
Je ne dénie pas l’artificialité de notre situation de culs bordés d’udons. Comme si nous vivions dans un monde affichant partout, tous les jours : « aujourd’hui, on rase gratis ».
Bref, je n’ai aucune idée du prix de la facture de l’optimisation conatique qui me rend amoureux.
Ce prix est peut-être socialement, humainement, déraisonnable.
J’ai pourtant l’intuition que ce qui me touche ici se situe en-deçà du social.
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Le « vous pouvez pas me comprendre chuis différent » du nihonjinron repose sur quelques postulats implicites parmi lesquels : la so-called, très star-trekienne et controversée hypothèse Sapir-Whorf.
Vous avez forcément entendu parler de ce lieu commun selon lequel la structure d’un langage contrain(drai)t les cadres d’appréhension et de pensée de notre rapport au monde.
En général, on vous sort comme exemples censés vous fermer le clapet vu que l’exotique ça épate parce que personne n’y connaît franchement grand chose :
- les batailles de boules de neige des esquimaux (et leur supposée multiplicité lexicale pour désigner différents types de ce que nous appelons uniquement et très pauvrement « neige »)
- la rolex des indiens Hopi (et leur soi-disante absence de structure grammaticale temporelle)
- la fonction calculette du iphone des Mundurukus brésiliens (et leur absence de mots pour compter au-delà de cinq, ce qui ne les empêcheraient pas, chez Mac Do, de distinguer une petite frite d’une grosse).
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J’imagine la syncope de l’orphelin munduruku-hopi, élevé par un couple d’esquimaux à notre époque de réchauffement planétaire, à qui une japonaise en doudoune rose demanderait l’heure en début de soirée…
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L’ellipse, la Cour, l’élémental.
J’éprouve actuellement avec une intensité croissante cette irritante frustration de ne pas parler la langue. J’y consacre du temps quotidien pourtant. Pas suffisamment. Mais studieusement. Sérieusement.
La frustration ne vient pas de ne pas me faire comprendre : j’arrive à commander par téléphone une délicieuse pizza, livrée en dix minutes, pour accompagner la projection de Kill Bill (merci les amis pour nos dvd !).
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L’irritation vient de ne pas mieux pouvoir comprendre. De ne pas mieux pouvoir tester mon intuition que ce que j’aime au Japon ne se trouve ni foncièrement dans la géographie, ni fondamentalement dans l’histoire mais peut-être dans sa langue (et je ne parle pas ici du lexique).
Dans la langue, je repère en bourrin : l’ellipse, la Cour, l’élémental.
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Le Japonais n’est pas une langue à tons. Mais une langue à maguro.
Keuf.
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Cette linéarité non tonale que nous partageons, tranche, katakanise le réel.
Tu ajoutes à cela l’économie de moyens. Limite p’tit nègre perçu par un grand con de blanc. Qui crée un de ces flouflous vaporeux qui imposent la présence du contexte.
Le vague, ça te fixe au décor. La fumée, ça t’oblige à tendre les bras pour sentir les murs.
Le non-articulé concentré, le silence, ça t’impose de lire le corps de l’autre, les yeux de l’autre derrière le visage contenu. Ca développe ta sensibilité à la nuance, au détail, au micro. Comme une bonne formation de psy. Ca doit fatiguer à la longue cette hypervigilance. Au point qu’on doit vouloir grogner. D’ailleurs les japonais grognent.
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Sur le flouflou de la langue, tu rajoutes le protocole de la Cour confucéenne. Où chacun est à sa place dans une structure de classes – de classes d’objets de langage informatique.
Un flouflou qui ne supporte pas l’incorrection d’une étiquette surdivisée à l’excès. Car s’il semble bien y avoir un gâchis inutile du Japonais – si on le compare au niveau unique du Québécois – c’est bien sur ce registre aliénant des niveaux de langage qui t’empêchent de considérer l’autre comme un égal. De t’adresser à lui, directement. Sans risquer l’impermanente, honteuse, conséquemment débitrice incorrection.
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Et tu rajoutes les kanjis. Parce qu’une langue, ça se tatoue en toi d’être écrit.
C’est pas japonais les kanjis. C’est chinois.
Y’a bien les boucles anglaises de l’Hiragana et les mini coups de sabre du Katakana.
Mais fondamentalement, c’est chinois.
Et que c’est beau dans sa p’tite case carrée ! Avec ses clés élémentaires qui te renvoient à un monde pré-technologique.
Ecrire en kanji, penser en kanji, c’est peindre un monde d’il y a deux mille ans.
Quand tu parles en kanji, quand tu penses en kanji, tu convoques le soleil et la lune, l’eau et le feu, le sabre et la rizière, la montagne et l’or. Continûment.
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Les kanjis aussi ça te conduit à la minutie. Au regard scrupuleux. A l’hypervigilance du détail. Ca plus la peur de l’impair, et forcément, ça t’obsessionnalise un peu. On aimerait qu’il pète plus, le Japonais.
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Les kanjis, donc, c’est du chinois…
Alors quand on s’invente des mythologies religieuses qui nous font descendre des dieux, il était tout naturel qu’à un moment ou à un autre on s’invente une écriture pré-kanji transmise par les kamis : le jindaimoji (神代文字), l’écriture du temps des dieux.
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Ca m’a amusé cette anecdote selon laquelle, derrière le miroir d’Ise, le Yata no kagami (八咫鏡), que seul l’empereur et les grands prêtres les plus sûrs du shintoïsme officiel sont autorisés à regarder, on trouverait des lettres sacrées. Evidemment, pour certains, cela ne pouvait être que de l’hébreu. Si le dessin du lien précédent est exact, alors on peut situer à une date très récente le miroir actuel dont les signes ressemblent à du jindaimoji.
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Parce que le jindaimoji, comme le commenteraient les ados de la planète sur youtube : « FAKE ». C’est un hoax. On peut même dire qu’entre le 16ème et le 18ème siècle, il était de bon ton pour un prêtre shinto ambitieux de créer/découvrir un alphabet des dieux. On en trouve ainsi des dizaines, que l’on peut même télécharger sous forme de polices ttf.
Et certains temples actuels continueraient de porter la trace de ces faux soutenus par la propagande nationaliste du début du 20ème siècle.
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Un grand nombre de ces alphabets sont de simples variations inspirées du magnifique et sublime hangul coréen, inventé par Sejong le Grand au milieu du 15ème siècle pour faciliter l’alphabétisation de son peuple.
Il faudra revenir longuement sur les rapports (en miroir d’Ise ?) du Japon et de la Corée.
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Dans quelques siècles, le japonais continuera-t-il à s’écrire avec des kanjis ? Cette question grave a agité sérieusement les esprits des modernistes sous Meiji. Que perdrait le Japon s’il troquait son système d’écriture actuel pour un autre, plus ergonomique ? Qu’y gagnerait-il ? Quelle vision du monde lui serait soustraite ou ajoutée ? Que peut-on souhaiter à nos amis et à l’humanité qui vient ?
Si l’on envisage ces questions comme celles d’un enjeu réel à venir, elles pétrifient.




