9 avril 2008

Le dessous des fleurs

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 9:35

Emiko Ohnuki-Tierney est une anthropologue nippo-américaine, professeur à l’Université du Wisconsin, spécialiste du Japon. Elle travaille sur le temps long des symboles archétypaux dans la culture populaire : le singe, le riz, les cerisiers en fleurs. Ses articles sont accessibles en-ligne. Respect.

Point de départ de ce blog, son texte de 1998 : Cherry Blossoms and Their Viewing. Ce n’est pas un papier profond mais une bonne source pour commencer à classer/organiser la polysémie comportementale du hanami.

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Première idée : le lien originaire, qui serait consubtantiel, inaugural, associant la floraison des cerisiers au printemps et la récolte du riz en automne dans la société agraire japonaise. L’étymologie de sakura pourrait être selon l’auteur Sa-kura, le siège de Sa, le kami des rizières. Dans la cosmologie paysanne, le kami du riz descend des montagnes sacrées pour la pousse de sa plante puis y retourne une fois la récolte achevée. Auparavant, les cerisiers étaient tous des arbres montagnards et leur floraison symbolisait la descente du kami. L’arbre devenait son corps, sa résidence temporaire. Une floraison trop courte présageait d’une mauvaise récolte et fêter sakura, c’était donc en appeler à ne pas avoir faim, à la prospérité des siens.
Hanami serait donc au départ une fête religieuse et le fait d’y boire du saké, alcool de riz, d’y bien/trop manger, l’un des marqueurs de son origine.
On libationne pour l’Avoir. Pas pour le Voir.

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Deuxième strate elle-même multistriée : l’instrumentalisation de l’esthétique des Cherry Blossoms par la classe dirigeante urbaine. Par l’empereur pour se légitimer et démarquer son pays de la Chine. Par les guerriers médiévaux pour montrer leur culture (Bu vs Bun) sous leur métier de killer. Par les nationalistes du début du XXième siècle pour stimuler la culture de sacrifice qui conduira à magnifier l’horreur kamikaze (mourir, c’est beau).

Le Kojiki (712) et le Nihonshoki (720), recueils fondateurs de l’histoire ancienne du Japon, ont été commandés par l’empereur Tenmu pour disposer d’une compilation historique légitimant le système impérial et pour forger une identité nationale spécifique se démarquant de la Chine à une époque où cette dernière était la culture archi-dominante de la région. Ces compilations reprirent donc des éléments de la cosmologie de la société agraire et les mythologisèrent en « histoire ». Il n’est que très peu question de sakura dans ces textes. Un débat de scholars opposent ceux qui comme Emiko Ohnuki-Tierney veulent les y retrouver malgré tout et ceux qui trivialement constatent :  » le riz, d’accord, mais les cerisiers ils y sont pas, ils y sont pas ».

Le point important est le choix du cerisier pour se démarquer du prunier dont la floraison était célébrée par les lettrés chinois pour son esthétique et non pas comme liturgie. Les fêtes sous les cerisiers deviennent l’occasion pour l’élite japonaise de montrer son pouvoir mais aussi son esprit, sa culture (武, bun) par opposition à sa compétence guerrière (文, bu), en composant des poèmes célébrant la fleur (« 文武両道 », sabre et plume). Ne pas oublier de se souvenir qu’on ne choisissait pas d’être guerrier et que pendant de longues périodes dans l’histoire japonaise, leur espérance de vie était, courte…

Si dans le plus ancien recueil de poèmes japonais, le Manyôshû (812), les cerisiers sont très minoritaires et présents uniquement chez les poètes anonymes ou ruraux, un siècle plus tard, dans le Kokinwakashû, ils sont au centre de la scène esthétique et amoureuse. Les fleurs de Sakura deviennent la métaphore de la beauté féminine (le kanji, 桜, contient la clé femme, 女). Les peintres s’emparent du symbole et les rouleaux se parent de cerisiers.

C’est vers cette époque que le mono no aware viendrait trouver dans les pétales de sakura sa correspondance mélancolique, une correspondance plus émotionnelle qu’intellectuelle : l’évanescence des cerisiers renvoie moins à l’impermanence du catéchisme bouddhique qu’au soupir de ces petits deuils permanents qu’impose le temps qui passe.

Ceux qui ont regardé la télé française dans les années 80 se souviennent tous de la pub Obao, de bien jolies lombaires, et de sa musique qui identifie, pour les occidentaux, le Japon. Cette musique est celle d’une chanson traditionnelle, évidemment nommée Sakura, qui retranscrit on ne peut mieux ce mono no aware floral. Ce n’est pas le printemps de Pierre Perret ni celui de Stravinsky.

L’étape suivante de la transformation du signe consiste en sa reprise par la culture urbaine populaire, commerçante, d’Edo qui, dans le Kabuki et l’ukiyo-e, utilise les cerisiers – et cette fois-ci la fascinante séduction des cerisiers la nuit – pour symboliser les geishas et plus généralement l’amour adulthèrin. A noter que c’est une pièce de kabuki de l’époque (Kanadehon Chûshingura) mettant en scène l’histoire des 47 Ronins, capitale dans la construction de l’identité japonaise des trois derniers siècles, qui transforme en un proverbe que depuis tous les japonais connaissent une sentence auparavant peu utilisée : 花は桜木人は武士 (hana wa sakuragi hito wa bushi). De tous les fleurs, sakura, de tous les hommes, le guerrier.

Cette association Sakura-guerrier sera utilisée par les nationalistes et les militaires de l’ère Meiji et du début du XXième siècle pour susciter par la sublimation, par l’esthétisation, le sacrifice et son horrible stade final : le kamikaze. Emiko Ohnuki-Tierney a publié un livre entier sur le sujet.

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Nous voilà donc au début du 21ème siècle avec ce mille feuille. Sakura est devenu une affaire de gros sous touristique. L’effervescence florale actuelle des japonais ressemble à celle des occidentaux lors de la semaine précédant Noël. On sent l’événement important, rituel. Où il y a des choses que l’on se doit de faire, des scripts comportementaux à dérouler. Des scripts suscités et entretenus par les médias qui actualisent pratiquement en temps réel la progression de la floraison dans le pays. Les entreprises font réserver des places sous les arbres par les stagiaires pour le pique-nique du midi ou du soir. Les étudiants ou les amis se parlent de la o-hanami party de tel ou d’untel comme on évoque le réveillon du jour de l’an en France. Il y a un côté carnaval, défilé. Mais sans joie franche. Car l’aware est là, flottant dans l’air. Imposant une retenue. Peut-être cette retenue est-elle plus forte à Kyoto, ville des us, conservatoire de la coutume ?

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Le point notable c’est qu’on ne vient pas voir seul les cerisiers. Il n’y a pas de rapport individuel à la belle fleur sexuelle qui bientôt mourra. Comme si l’on ne pouvait se permettre d’avoir un entretien singulier avec la mort ou avec dieu. Comme si l’on devait reporter ce face-à-face à la dernière seconde de sa dernière heure. Oui, il y a quelque de chose comme d’un exorcisme funéraire collectif dans le « voir les cerisiers ». Une variation pétalée sur une petite mort préfigurant la grande.

Plus j’y pense, moins j’aime ça. C’est tellement angoissé que ça ne dit pas son nom. Ca compulse, ça contraint, ça aliène sans les mots. Tout ce qui me fait horreur.

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La typologie qui précède permet une meilleure identification et un début de taxonomie des hanamistes :

  • les vieux : qui viennent tenter de figer le temps (et la mort qui vient) avec leur réflexe numérique, leur gros objectif et leur trépied.
  • les vieilles : par troupeau de quatre ou cinq. Qui ont sorti leur visière anti-uv et leurs gants blancs (pour protéger leur peau) qui viennent s’ajouter au masque anti-pollen. Déambulation du fiel de l’amertume. Les visages sont figés dans les rictus de tout ce qu’elles ont dû avaler.
  • les familles : on vient imprégner le petit du symbole national. Lui faire têter des fleurs pour en faire un vrai japonais. Prier sans prière pour la prospérité des siens.
  • les couples : dans le début de nostalgie de leur jeunesse. Elle regarde les mousmés avec envie. Lui regarde les mousmés avec envie.
  • les jeunes couples : en kimono c’est plus chic. Dans la fierté de leur printemps, de leur pays, de ce qui les fait se sentir, même à tort, sous les sunlights.
  • les mousmés : belles comme les fleurs.
  • les amis : parce que c’est toujours bon de partager avec ses amis.
  • les collègues : parce que c’est moins cher qu’un stage de motivation.
  • les touristes : ces corniauds, gros ploucs, obèses, bruyants, gâcheurs de touristes.

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Quand Shigenori San me raconte deux fois la même chose, j’y prête beaucoup d’attention car je trouve toujours dans ses paroles une clé profonde. Et deux fois dernièrement, il m’a décrit la spécificité des cerisiers actuels. Les sakura que l’on voit fleurir seraient une espèce découverte par hasard par un japonais. Une espèce sans fruit, qu’on ne peut reproduire que par bouturage et dont l’arbre meurt jeune si on compare son espérance de vie à celle des cerisiers sauvages.

Je ne sais pas de quel cultivar Shigenori parle quand il me transmet cette information précieuse. Je ressens juste que les qualificatifs qui y sont associés – magnifique, improbable, indigène, artificiel, sans descendance, bref – évoquent bien plus – bien bien plus – que les arbres.

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Cela fait deux mois que je le sais.
Mon âme est ume.


5 avril 2008

Netsuke, le familier

Filed under: Quotidien,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:28

J’avais du mal à comprendre cet art du mauvais goût pour les breloques. Vous marchez dans les rues et tout d’un coup zouim, cling, blong, zouim : un gosse de Kyoto passe avec pas moins de dix trucs que vous identifiez comme des porte-clés accrochés à son sac. Et puis vous vous reprenez : ce ne sont pas des porte-clés vu qu’on y attache… des sacs. Ou des mobiles. Ce n’est pas utile puisqu’il y en a toujours plusieurs, que la caractéristique en est même l’hyper redondance. Donc ce doit être de la déco. Une déco kitch et moche. Une façon de personnaliser son cosplay. Le pré-carré de l’individualité nippone.

Individualité évidemment normée. Il y a des règles précises pour le port et le choix de ces colifichets.

  • Une petite fille de trois ans ne sort déjà jamais dans la rue sans son sac en bandoulière auquel sont accrochés pas moins de trois breloques dont une représente son personnage de dessin animé préféré.
  • Les enfants jusqu’au collège sont des musées ambulants. En primaire, c’est concours de bling bling. Manga et animés sont la principale source de référence. La règle, c’est que l’un des bidules soit beaucoup plus volumineux que les autres – catégorie petite peluche (gagnée dans les grues des game centers). Comme le sac est trimballé, retrimballé, à tous vents, à toute pluie, à tout transport en commun, la peluche est en général sale et déformée : piteuse.
  • Collège, lycée : ça se sexualise. Le biniou devient kawai. Donc objet de teasing, de mouche attrape-regard. Avec d’un côté les coquettes versant dans le symbole « dis-moi que je suis la plus belle » et de l’autre celles qui trouvent leur place à rester des enfants en conservant la peluche de l’étape précédente – mais en élaguant, à la niwaki, le superflu dans un geste de réflexivité affirmée. De ce que j’ai vu, les p’tits mecs en portent moins.
  • Pour les adultes, la règle veut que ces objets ne soient pas immédiatement extérieurs. Cette discrétion a trouvé un objet d’élection dans le mobile. Chez Yodobashi Kamera, le rayon customisation des téléphones (à coller ou à accrocher au strap) ne fait pas moins de dix mètres de long sur deux de hauteur. Dans tous les temples, vous pouvez acheter ces bimbelots. Et quand on monte en âge, c’est l’un d’entre eux que l’on porte à son mobile, comme porte-bonheur, amulette, charme. Ou témoignage de passage dans un musée.

J’en étais là quand je suis resté baba devant la beauté exquise de petites sculptures d’ivoire exposées par quelques stands de la foire aux antiquaires du Pulse Plazza. Impression renouvelée et vraiment stupéfiante de l’existence d’un génie japonais de la sculpture complètement ignoré de l’Occident et dont la force et la finesse surclassent peut-être les productions européennes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que notre ignorance de ce génie est totalement incompréhensible. Un peu comme s’il fallait imaginer le Louvre sans l’Italie ou les Pays-bas. Je tremble à l’idée que cette ignorance ne soit qu’un banal effet de provincialisme infatué d’arrogance nombriliste.

Je me renseigne donc pour en savoir davantage sur ces petites statues. Et je découvre les netsuke : un kimono, ça n’a pas de poche; alors pour trimballer sa monnaie, son hanko, sa pipe, ses médocs, les japonais avaient de petites boîtes accrochées à leur ceinture par une ficelle nouée par le netsuke. Une belle breloque.

Les binious d’aujourd’hui comme effet de l’absence de poche d’hier saupoudrée de la culture amulette asiatique ? Tout de suite, ça énerve moins. Ce n’est pas moins ridicule, pas moins kitch, pas moins problématiquement infantile pour les jeunes filles, mais, comme inertie de l’histoire, ça passe mieux.

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Nous regardions avant-hier soir avec les amis Dernier Caprice d’Ozu dont le titre en japonais, plus touchant, est : l’automne de la famille Kohayagawa. Jusqu’à présent, quand je regardais un film d’Ozu, la sensation la plus forte était celle de l’exotisme, d’un étranger radicalement autre, lointain, passé. Dans toute sensation d’exotisme, il y a une certaine forme de supériorité paternaliste, bienveillante, attendrie mais supérieure. Je doute qu’on puisse se soustraire à cet universel égocentrage. Avant-hier, pour la première fois, après trois mois de vie à Kyoto, je n’avais plus cette sensation d’exotisme. Tout me paraissait familier, actuel. Shigenori San disait se sentir nostalgique de cet univers estompé des années soixante. J’étais pour ma part bluffé, très heureusement surpris, de commencer à m’y sentir chez moi. Familier.

Hier, au Mont Hiei, j’ai regardé discrètement les breloques vendues par le temple…


21 mars 2008

L’unité du multivers

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 9:35

Si le Japon est un taquin du temps,  quelle en est l’unité ?

Parce que l’unité, dans l’hétérogénéité zappante des frames que l’on traverse, on la ressent.

Le meme le plus fort, c’est bien sûr d’abord l’identité des corps. On n’est pas ici à Barbès où phénotypes et lexiques se heurtent dans l’inertie de la violence colonisatrice.

On est sur une île du bout du monde – mais près d’un immense voisin impérial. Une île qui n’a pas connu d’invasion.
Je relis cette dernière phrase, m’arrête et me dis : tiens, je suis bien manipulé par le mythe national. Parce que si, dans l’histoire ancienne du Japon, des kamikaze (vents divins) ont anéanti les flottes chinoises et mongoles, des invasions, le Japon en a connu deux et récentes. Perry et Mac Arthur. Oui mais des invasions sans occupation massive, sans brassage génétique. Des menaces d’invasion en somme. Qui ont activé un schème visiblement structurant de la culture japonaise : l’appropriation de la culture du puissant. Pour se préserver, même au risque de se perdre. Un benchmarking, pour tenir son rang.

Dans l’imaginaire occidental sur le Japon, on n’imagine jamais les Japonais simplement vouloir désirer « tenir leur rang », avoir la paix, être tranquille chez eux. On les voit dans l’humiliation insupportable d’une défaite qui appelle une vengeance terrible, elle-même étape intermédiaire de leur désir tyrannique de soumettre l’autre.
Comment expliquer autrement le mouvement du Japon pendant la première moitié du XXème siècle ?
D’ailleurs, oui, comment l’expliquer. D’autant que l’histoire colonisatrice, conquérante du Japon est ancienne : la Corée a été envahie au moins trois fois en deux mille ans. Même si l’on pourrait aussi dire que le Japon n’est qu’une colonie très ancienne de la Corée : la génération spontanée d’une population sur une île, ça n’existe pas.

Il y a toujours quelque chose d’un peu ridicule à voir un archipel tenter de conquérir ses voisins continentaux massifs. Parce qu’on sait qu’au final, l’évidence de la géographie s’imposera. Cela peut prendre un peu de temps si un kairos technologie-économie-démographie produit une excellence temporaire. L’Angleterre impériale en est un bon exemple. Mais au final : la géographie est toujours plus réelle que l’histoire.

Ce ridicule conquistador s’applique en fait à toute tentative d’empire, généralement menée par un leader charismatique autocrate.  La campagne de Russie qu’on m’a présentée, enfant, comme un moment de gloire, est une infamie délirante. L’empire, c’est un rêve de nouveaux riches collectionneurs, de petits revanchards, puis l’emmerdement des descendants. Que nous soyons sous la contrainte biologique de préserver notre arrangement d’ADN en la dispersant le plus possible : certes. Que nous soyons des primates rêvant de nous asseoir au sommet de la pyramide humaine : certes. Que nous soyons des machines mémétiques désireuses de backuper pour toujours leur trace dans la mémoire vive de l’humanité : certes. Mais bon : la géographie, c’est la géographie. Quand t’es une belle île autonome capable de te défendre, ton rêve, ce doit être une paix zen. La quasi-autarcie pendant plusieurs siècles du Japon est donc géo-logique.

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Y a-t-il plus d’unité culturelle au Japon qu’en France ? Aux yeux d’un japonais, la France n’est-elle pas tout autant un taquin du temps ? Cette tentative de trouver une unité, ce soupçon d’homogénéité que l’on ressent sous l’hétérogénéité permanente, n’est-ce pas au fond une illusion produite par l’espace, produite par les mots ? Le fait de se tenir sur un territoire, qui plus est clos, ne crée-t-il pas une évidence d’unité topologique qui ne devrait s’arrêter qu’à cela : on est sur un territoire. Bon et alors. Le référentiel est toujours arbitraire. Dire le Japon comme on peut dire la France, n’est-ce pas regrouper arbitrairement sous un seul mot une multiplicité essentiellement hétérogène ?

L’unité d’un pays, est-ce, comme la volonté de Dieu, l’asile de notre ignorance ?


10 mars 2008

Taquin du temps

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 12:13

Dès les premiers jours de notre arrivée, j’ai décrit cette sensation perturbante de cubisme temporel. Le collage, la juxtaposition, le patchwork de plans historiques hétérogènes sur le grand tissu du quotidien.

Quelques exemples saisissants.

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Les petits commerces. Dans une économie de franchise et de keiretsu. Il n’y a pas une rue, pas un bloc où l’on ne trouve une mini échoppe, une minuscule vitrine, une micro-boutique. Le p’tit jeune qui tient Parade, le ramen de Kinrin Shako Mae, a réussi à caser six tabourets sous son comptoir de deux mètres. A Akihabara, certaines devantures que les Wachovsky filmeraient sans retouche se mesurent en décimètres. Cela donne aux villes une ambiance de France à la Quesneau, à la Mort à Crédit, celle de l’entre-deux qui a cessé d’exister dans les années cinquante. Avec cette question : mais comment font-ils pour survivre ? Quel chiffre d’affaire, quelle vie, en proposant des menus à huit euros et en ouvrant sept jours sur sept ? De la trime, mais pas de misère : car il y a la fierté. Et un certain respect de tous pour tous. Ici, il n’y a pas de honte à être petit. On en bave, résigné. Mais on est fier. D’une fierté qui allume les regards et donne une tenue, repérable sur les photos de Doisneau. Qu’on ne trouve plus dans la France urbaine actuelle.

Echoppe et cyber.
Taquin du temps de la circulation des biens.

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Vêtement. Au Japon, le vêtement, c’est du cosplay. On ne s’habille pas, on s’uniforme, on se déguise. Je repense à cette anecdote entendue à la radio dans une émission consacrée à Germaine Dieterlen. Alors qu’elle s’interrogeait à voix haute, après plusieurs années de terrain, sur la signification des vêtements dogons, son ami africain partit d’un gigantesque éclat de rire en lui disant qu’il était peut-être temps qu’il lui explique ce langage de l’identité.

Au Japon, l’identité sociale doit être immédiatement lisible. Le corps public est un meishi et le réel organisé comme signe extérieur de l’identité collective, du territoire groupal : du fief. Le vêtement est là pour dire quel seigneur, quelle province, quel pouvoir on sert. L’individuation ne se marquera qu’au sein d’une micro-variation à l’intérieur d’une norme, fut-elle rebelle. Cette micro-variation est elle-même scrupuleusement normée. Il faut garder en tête qu’au Japon, un haiku véritable ne s’écrit qu’avec les mots autorisés du jour piochés dans un éphéméride poétique dalloz : le saijiki. Alors, pensez, l’apparat…

Comme, donc, le vêtement c’est le fief, la précédence de l’identité collective sur l’identité individuelle, il est par nature respect. Respect de la coutume, le figé de la tradition. Qu’on ne froissera pas. Meiji importe-t-il l’uniforme des collégiens allemands ? Hop : cent cinquante ans plus tard, on le retrouve à l’identique. Porté par des jeunots dans un bus incorporable dans Playtime, des jeunots qui commutent entre des salarymen-in-black, des kyotoko quarantenaires précieuses en kimono faussement sobre, des jeunettes en cuisse et des papys qui, pour marquer leur nature artiste et intello, portent béret basque et imper beige. Je n’ai jamais vu autant de bérets basques qu’à Kyoto…

Japon : musée vivant de l’habit de cérémonie.
Taquin du temps des couvre-corps.

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Architecture. Intérieure ou extérieure, l’environnement qui nous entoure est un Rubik’s cube historique, un cube photo transgénérationnel. C’est bien sûr le temple en bois dans la galerie commerciale couverte des années quatre-vingt. Le Tatami et l’écran plasma HD. Le furoncle des buildings dans les champs huileux de tuiles-écailles-de-dragon (brun sombre sèches/gris clair mouillées). Ici, un Kamon et une installation électrique des années cinquante. Là, un aqueduc Meiji en briques rouges montant vers une cascade shinto Before Christ. Un torii donnant sur un bouddha. Le rouge chinois orangisé, un mandala. Des néons Las Vegas et le cri des singes dans la forêt sauvage. Une mairie-château de Mario Bros et un palais impérial couvert en cyprès. Une pagode à cinq étages et la tour berlinoise de Kyoto. Le blockhaus de la gare et la villa Katsura.

Sentiment permanent de passer d’une case temporelle à une autre ou d’avoir la vue organisée comme un taquin de Sam Loyd. Les japonais aiment les pavages carrés. Les mansions modernes sont presque toujours céramiquées, ce qui leur donne un air de cuisine sale ou de station de métro seventies. Les vitres, quand elles sont transparentes – ce qui est rare – sont quadrillées d’un fil fin (orienté en losange) – probable mesure de protection contre les séismes. Je me demande si cet encadrement de toute perspective n’est pas un effet d’accoutumance multigénérationnelle aux shôji, ces cloisons japonaises tapissées de papier. Ou aux cases carrées invisibles dans lesquelles on trace chaque caractère. Habiter multi-frame. Regarder quadrillé.

Et être constamment téléporté, au temps du numérique, d’une diapo à un daguerréotype. Comme si un Dieu énervé appuyait sur une grande zappette et que tu étais dans la télévision.
Taquin du temps des murs.

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Les branchouilles se gausseront : qu’est-ce qu’il a à s’ahurir devant le taquin ? Le taquin, c’est la macédoine. Et la macédoine, c’est le post-moderne. Les japonais seraient-ils des french theorists eighties qui s’ignorent ?

Et bien non. D’où le choc. Et la reconnaissance.

Les japonais ne sont pas post-modernes car dans leur copier-coller, il n’y a pas de pose ironique, de citation-parodie, de pastiche témoignage d’une érudition dans l’incapacité de créer. Il n’y a pas l’avant-gardisme snob d’une aristocratie décadente – celle du petit pédant qui sait tout, a tout vu parce que tout lui a déjà été donné sans effort. La forme empruntée est empruntée authentiquement. Avec respect et déférence, comme témoignage de la valeur accordée à l’autre. C’est une posture de frère cadet honnête. Pas d’enfant égocentrique parce que longtemps unique. Et c’est ce respect qui la fige, et cette fixation qui crée le taquin. D’où cette sensation de hors-temps, de décontextualisation permanente. Car les formes empruntées, non soumises au respect dans leur culture d’origine, y auront évolué ou disparu depuis longtemps. Comme l’uniforme scolaire allemand du dix-neuvième siècle dans l’Allemagne actuelle. Comme les gants blancs des conducteurs de bus ou de taxi occidentaux. Au Japon, elles sont là, comme pour toujours.

Les japonais ne sont pas post-modernes car ils ont la chance de n’avoir jamais eu l’illusion de la modernité. La chance d’avoir échappé au culte violent du nouveau pour le nouveau où la seule façon de laisser son nom dans l’histoire est de couper la tête à l’ancien en méprisant par avance son futur statut de has been. « Ancien », ici, ça ne fait pas puces un peu pourries mais filiation confucéenne. Alors certes, cela se paie cher, très très très cher. Politiquement dans la soumission, psychologiquement dans le sacrifice. Je ne voudrais pour rien au monde payer le prix de cette médication anti-forclusion-du-nom-du-Père-historique. Mais au moins, on ne délire pas sur son passé. On ne dénie pas d’où l’on vient : de la forêt. Non de l’idéologie intemporelle mais de l’impermanence. Scalpel moderne froid à la Cronenberg vs chaleur rustique du raku wabi-sabi : à nous d’aider à promouvoir ce qu’il est humain de choisir.

A nous de copier le Japon ? Le figé en moins.


24 février 2008

Du kimono à l’iki momo

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 23:20

En fin de collège-début de lycée, les p’tits mecs vulgos qui n’avaient aucune chance de perdre leur virginité avant plusieurs années, pour évoquer la bagatelle au passage des filles, se soufflaient entre eux un « cuisssse, cuisssse, cuissse…. sekssssseee ».

Ici, j’ai l’impression en permanence que ce sont les donzelles qui me soufflent aux yeux « regarde mes cuisssses, regarde mes cuissssssses, regarde mes cuissssses… ».

Il fait moins de zéro, il neige. Elles sont parfois à scooter. Cuisses nues.

Le choc face à ce naturisme partiel vient de la conflagration de deux sentiments :

  • la vulgarité prostitutionnelle de ce ras-la-touffe pour les canons français pourtant libéraux
  • l’affirmation ascétique de ce symbole qui signe par l’intensité de son excès un message à dévoiler – mystère du nu moins nu que le nu.

Comment comprendre cette indécence qui ravit l’œil du mâle en le rinçant pour pas un rond ? Comment est-on passé du kimono à douze couches au momo (股, cuisse) à zéro couche ?

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Il faudrait un peu de temps de recherche pour valider cette hypothèse mais il me semble que l’origine du biniou pourrait être : l’uniforme des lycéennes. Un uniforme repris, pendant Meiji, aux modèles anglo-saxons victoriens. Rappelons qu’au Japon, l’uniforme scolaire est obligatoire. Les ultras pro de la blouse devraient venir voir le type de ravage auquel cette fausse bonne idée simpliste conduit.
La logique d’individuation de la séduction pousse de toute façon nécessairement les adolescentes à customiser leur tenue.
Pour montrer qu’elles sont grandes, qu’elles sont femmes, la customisation se fait par une remontée de l’ourlet vers le haut. Chez les lycéennes, ça fait jupette de tennis. C’est mignon.
Et puis à un moment donné, un truc franchement malsain s’est développé autour de cette mini-jupe de lolitas. Les mangas, les figurines d’anime ont figé cet attribut comme critère de désirabilité. Comme marqueur du désir masculin. Donc comme norme de l’identité féminine.
On a alors cette curiosité vestimentaire où des collégiennes de douze ans se déguisent en ce qui, pour un français, connote « pute ». Des petites filles de six ans apprêtées par leur mère itou. Et les mamans s’y tentent mais avec huit centimètres de tissu en plus.
Des filles et des femmes de toute anatomie : de la brindille anorexique qui fait peur à la peau d’orange boulimique qui ferait honte.
Même si la majorité est – damned – homogènement jolie comme c’est pas permis.

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Remarquons que cette cuisse offerte au regard, associée à la botte en cuir au talon le plus souvent aiguille, ne fait pas vulgaire d’une vulgarité vulgaire. Bon, c’est vulgaire un peu. Mais ce sont des japonaises. Alors il y a de la grâce. Un détachement, une indifférence comme un « je ne sais pas du tout ce que je porte car je suis vêtue de ma noblesse d’âme et je sais que le prince en toi, serais-je vêtue en peau d’âne, ne peut percevoir que cette âme – mais bon oui quand même : j’ai mis deux heures à m’apprêter et j’espère bien que tu vas me remarquer ».
Il y a de la grâce. Et beaucoup de plouc-itude itou. De celle du hameau de province qui singe la parisienne à partir du catalogue de la Redoute.

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Mais qu’est-ce donc que cela signe ?

Que les japonaises sont des chaudasses et que la non-christianisation a du bon en saturant le réel d’érotisme sans culpabilité – la nuque se transposant en cuisse ? Mouais. Bizarrement, j’y crois pas trop à cette proposition un brin fastoche et complaisante pour la communauté d’expat’ majoritairement masculine et, dans les premières semaines, célibataire.

Que les japonaises sont des objets soumis au désir d’hommes lolitophiles (parce qu’une fois embauché, le travail prend tout le jus) ? C’est méconnaître l’anthropologie du rapport toujours subtil et équilibré entre les sexes où le pouvoir supposé et apparent, masculin, est toujours doublé, en vrai, d’une gouvernance domestique où les femmes sont les mamas régentant des hommes enfants. Alors à-voir de la cuisse, serait-ce au japon comme le vin en France : du caractère ? Y-a-t-il un détournement, un retournement, par les femmes, d’un symbole aliénant en féminité conquérante revendiquée ? C’est sans doute en partie vraie. Mais ce point laisse de côté une dimension de ce nudisme localisé : pour l’essentiel, il s’adresse moins aux hommes qu’aux autres femmes. Un peu à la manière des biscotos chez les hommes des années soixante, à la manière des abdos aujourd’hui. Seules les autres femmes à la cuisse nue savent à quel point on se caille, à quel point ce symbole est une ascèse, un gyô (行). La compét’ se fait donc sur celle qui tiendra le plus longtemps – comme pour le lever de mochi. En février, la cuisse nue, ce n’est plus de l’érotisme, c’est un kata d’art martial. Une démonstration non humble de force virile.

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Et puis je lisais un papier inégal sur l’iki, idéal esthétique du Japon urbain du 19ème que l’on connaît par la conceptualisation herméneutique que Kuki Shûzô en a faite et qu’il caractérisait par trois critères : l’allure érotique, la fierté et la résignation (indifférence sophistiquée). Cette esthétique est une création populaire, volontiers anti-intellectuelle parce que marquant le glissement sociologique du pouvoir de l’époque : de la noblesse et des samourais vers les bourgeois et les artisans fiers de leur savoir-faire. Des critiques du texte de Kuki Shûzô ont pointé qu’il avait négligé cet aspect populaire qui teinte cette esthétique fashion, ardente, chevaleresque, galante, d’une certaine vulgarité.

Et je me demandais : les cuisses nues des japonaises, est-ce aussi l’iki d’aujourd’hui ?


 
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