Le dessous des fleurs
Emiko Ohnuki-Tierney est une anthropologue nippo-américaine, professeur à l’Université du Wisconsin, spécialiste du Japon. Elle travaille sur le temps long des symboles archétypaux dans la culture populaire : le singe, le riz, les cerisiers en fleurs. Ses articles sont accessibles en-ligne. Respect.
Point de départ de ce blog, son texte de 1998 : Cherry Blossoms and Their Viewing. Ce n’est pas un papier profond mais une bonne source pour commencer à classer/organiser la polysémie comportementale du hanami.
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Première idée : le lien originaire, qui serait consubtantiel, inaugural, associant la floraison des cerisiers au printemps et la récolte du riz en automne dans la société agraire japonaise. L’étymologie de sakura pourrait être selon l’auteur Sa-kura, le siège de Sa, le kami des rizières. Dans la cosmologie paysanne, le kami du riz descend des montagnes sacrées pour la pousse de sa plante puis y retourne une fois la récolte achevée. Auparavant, les cerisiers étaient tous des arbres montagnards et leur floraison symbolisait la descente du kami. L’arbre devenait son corps, sa résidence temporaire. Une floraison trop courte présageait d’une mauvaise récolte et fêter sakura, c’était donc en appeler à ne pas avoir faim, à la prospérité des siens.
Hanami serait donc au départ une fête religieuse et le fait d’y boire du saké, alcool de riz, d’y bien/trop manger, l’un des marqueurs de son origine.
On libationne pour l’Avoir. Pas pour le Voir.
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Deuxième strate elle-même multistriée : l’instrumentalisation de l’esthétique des Cherry Blossoms par la classe dirigeante urbaine. Par l’empereur pour se légitimer et démarquer son pays de la Chine. Par les guerriers médiévaux pour montrer leur culture (Bu vs Bun) sous leur métier de killer. Par les nationalistes du début du XXième siècle pour stimuler la culture de sacrifice qui conduira à magnifier l’horreur kamikaze (mourir, c’est beau).
Le Kojiki (712) et le Nihonshoki (720), recueils fondateurs de l’histoire ancienne du Japon, ont été commandés par l’empereur Tenmu pour disposer d’une compilation historique légitimant le système impérial et pour forger une identité nationale spécifique se démarquant de la Chine à une époque où cette dernière était la culture archi-dominante de la région. Ces compilations reprirent donc des éléments de la cosmologie de la société agraire et les mythologisèrent en « histoire ». Il n’est que très peu question de sakura dans ces textes. Un débat de scholars opposent ceux qui comme Emiko Ohnuki-Tierney veulent les y retrouver malgré tout et ceux qui trivialement constatent : » le riz, d’accord, mais les cerisiers ils y sont pas, ils y sont pas ».
Le point important est le choix du cerisier pour se démarquer du prunier dont la floraison était célébrée par les lettrés chinois pour son esthétique et non pas comme liturgie. Les fêtes sous les cerisiers deviennent l’occasion pour l’élite japonaise de montrer son pouvoir mais aussi son esprit, sa culture (武, bun) par opposition à sa compétence guerrière (文, bu), en composant des poèmes célébrant la fleur (« 文武両道 », sabre et plume). Ne pas oublier de se souvenir qu’on ne choisissait pas d’être guerrier et que pendant de longues périodes dans l’histoire japonaise, leur espérance de vie était, courte…
Si dans le plus ancien recueil de poèmes japonais, le Manyôshû (812), les cerisiers sont très minoritaires et présents uniquement chez les poètes anonymes ou ruraux, un siècle plus tard, dans le Kokinwakashû, ils sont au centre de la scène esthétique et amoureuse. Les fleurs de Sakura deviennent la métaphore de la beauté féminine (le kanji, 桜, contient la clé femme, 女). Les peintres s’emparent du symbole et les rouleaux se parent de cerisiers.
C’est vers cette époque que le mono no aware viendrait trouver dans les pétales de sakura sa correspondance mélancolique, une correspondance plus émotionnelle qu’intellectuelle : l’évanescence des cerisiers renvoie moins à l’impermanence du catéchisme bouddhique qu’au soupir de ces petits deuils permanents qu’impose le temps qui passe.
Ceux qui ont regardé la télé française dans les années 80 se souviennent tous de la pub Obao, de bien jolies lombaires, et de sa musique qui identifie, pour les occidentaux, le Japon. Cette musique est celle d’une chanson traditionnelle, évidemment nommée Sakura, qui retranscrit on ne peut mieux ce mono no aware floral. Ce n’est pas le printemps de Pierre Perret ni celui de Stravinsky.
L’étape suivante de la transformation du signe consiste en sa reprise par la culture urbaine populaire, commerçante, d’Edo qui, dans le Kabuki et l’ukiyo-e, utilise les cerisiers – et cette fois-ci la fascinante séduction des cerisiers la nuit – pour symboliser les geishas et plus généralement l’amour adulthèrin. A noter que c’est une pièce de kabuki de l’époque (Kanadehon Chûshingura) mettant en scène l’histoire des 47 Ronins, capitale dans la construction de l’identité japonaise des trois derniers siècles, qui transforme en un proverbe que depuis tous les japonais connaissent une sentence auparavant peu utilisée : 花は桜木人は武士 (hana wa sakuragi hito wa bushi). De tous les fleurs, sakura, de tous les hommes, le guerrier.
Cette association Sakura-guerrier sera utilisée par les nationalistes et les militaires de l’ère Meiji et du début du XXième siècle pour susciter par la sublimation, par l’esthétisation, le sacrifice et son horrible stade final : le kamikaze. Emiko Ohnuki-Tierney a publié un livre entier sur le sujet.
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Nous voilà donc au début du 21ème siècle avec ce mille feuille. Sakura est devenu une affaire de gros sous touristique. L’effervescence florale actuelle des japonais ressemble à celle des occidentaux lors de la semaine précédant Noël. On sent l’événement important, rituel. Où il y a des choses que l’on se doit de faire, des scripts comportementaux à dérouler. Des scripts suscités et entretenus par les médias qui actualisent pratiquement en temps réel la progression de la floraison dans le pays. Les entreprises font réserver des places sous les arbres par les stagiaires pour le pique-nique du midi ou du soir. Les étudiants ou les amis se parlent de la o-hanami party de tel ou d’untel comme on évoque le réveillon du jour de l’an en France. Il y a un côté carnaval, défilé. Mais sans joie franche. Car l’aware est là, flottant dans l’air. Imposant une retenue. Peut-être cette retenue est-elle plus forte à Kyoto, ville des us, conservatoire de la coutume ?
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Le point notable c’est qu’on ne vient pas voir seul les cerisiers. Il n’y a pas de rapport individuel à la belle fleur sexuelle qui bientôt mourra. Comme si l’on ne pouvait se permettre d’avoir un entretien singulier avec la mort ou avec dieu. Comme si l’on devait reporter ce face-à-face à la dernière seconde de sa dernière heure. Oui, il y a quelque de chose comme d’un exorcisme funéraire collectif dans le « voir les cerisiers ». Une variation pétalée sur une petite mort préfigurant la grande.
Plus j’y pense, moins j’aime ça. C’est tellement angoissé que ça ne dit pas son nom. Ca compulse, ça contraint, ça aliène sans les mots. Tout ce qui me fait horreur.
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La typologie qui précède permet une meilleure identification et un début de taxonomie des hanamistes :
- les vieux : qui viennent tenter de figer le temps (et la mort qui vient) avec leur réflexe numérique, leur gros objectif et leur trépied.
- les vieilles : par troupeau de quatre ou cinq. Qui ont sorti leur visière anti-uv et leurs gants blancs (pour protéger leur peau) qui viennent s’ajouter au masque anti-pollen. Déambulation du fiel de l’amertume. Les visages sont figés dans les rictus de tout ce qu’elles ont dû avaler.
- les familles : on vient imprégner le petit du symbole national. Lui faire têter des fleurs pour en faire un vrai japonais. Prier sans prière pour la prospérité des siens.
- les couples : dans le début de nostalgie de leur jeunesse. Elle regarde les mousmés avec envie. Lui regarde les mousmés avec envie.
- les jeunes couples : en kimono c’est plus chic. Dans la fierté de leur printemps, de leur pays, de ce qui les fait se sentir, même à tort, sous les sunlights.
- les mousmés : belles comme les fleurs.
- les amis : parce que c’est toujours bon de partager avec ses amis.
- les collègues : parce que c’est moins cher qu’un stage de motivation.
- les touristes : ces corniauds, gros ploucs, obèses, bruyants, gâcheurs de touristes.
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Quand Shigenori San me raconte deux fois la même chose, j’y prête beaucoup d’attention car je trouve toujours dans ses paroles une clé profonde. Et deux fois dernièrement, il m’a décrit la spécificité des cerisiers actuels. Les sakura que l’on voit fleurir seraient une espèce découverte par hasard par un japonais. Une espèce sans fruit, qu’on ne peut reproduire que par bouturage et dont l’arbre meurt jeune si on compare son espérance de vie à celle des cerisiers sauvages.
Je ne sais pas de quel cultivar Shigenori parle quand il me transmet cette information précieuse. Je ressens juste que les qualificatifs qui y sont associés – magnifique, improbable, indigène, artificiel, sans descendance, bref – évoquent bien plus – bien bien plus – que les arbres.
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Cela fait deux mois que je le sais.
Mon âme est ume.




