23 février 2008

Concours de lever de gros mochis au Daigoji

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 20:38

Faut d’abord prendre le métro pour aller dans une banlieue lointaine où les gens sont moins beaux, plus pauvres qu’au centre ville. En gros faut connaître. On y vient pas par hasard au Daigoji. Certes, le coin est célèbre pour la pagode à cinq étages mais localement plus encore pour le concours de lever de gros mochi du 23 février : on dirait deux grosses tomes de fromage en plastique. Une blanche, une rose. Sur un support en bois. 150 kilos pour les hommes. 90 pour les femmes. Tout le monde peut s’inscrire. Même les gros guignols. Et c’est des p’tits maigrelets qui gagnent. Pas les gros musclés en tenue d’haltérophiles. Tout le monde se marre. C’est bon enfant.

Je ne comprends rien aux différentes cérémonies. Ya pleins de vieux sympas déguisés en yamabushi. On est dans un temple bouddhique shingon. Ca syncrétise sévère. Ils sont pas très impressionnants ces yamabushis. Ils ressemblent à des pépés, ils ont froid. Ca fait pas très ascète mystique. On voit bien qu’ils y croient pas trop à leurs chants, au feu, aux amulettes dans des enveloppes qui sortent direct de l’imprimeur et qu’on bénit à la fumée, aux clochettes, à leur grosse trompe en coquillage. Ca fait carnaval. Le grand officiant, il a même un gros trou à sa chaussette.

Et puis derrière, dans un autre temple animé par des moines safran – dont deux femmes crâne rasé – un taiko de guerre se met à rythmer une célébration. Le temple est petit, je suis dans un coin noir, je ne peux rien régler sur l’enregistreur qui sature. Le taiko fait vibrer tout mon corps. Et quand la pyramide de briquettes votives en bois flambe, mon visage vibre à la chaleur rouge de la bonne énergie qui se dégage.

Mochi, pépés, taiko : Japon 2008


21 février 2008

仏 = Bouddha = France

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 17:11

Je suis terriblement frustré de n’avoir pas encore les compétences linguistiques pour utiliser un dictionnaire étymologique de japonais (et de chinois). Et ce même si la tradition japonaise en la matière semble déroutante à ne pas vouloir/pouvoir écarter les hypothèses improbables. Il faudrait d’ailleurs comprendre dans toute sa profondeur cette difficulté à choisir : est-ce un effet du respect de figures de sensei (comme on respecte Littré ou Furetière en France) ou bien est-ce la langue elle-même qui, dans ses strates magmatiques, rendrait difficile un travail scientifique d’émergence d’une opinion consensuelle, motivée, d’experts ?

Un point sur lequel il est facile de s’accorder, c’est que le kanji 仏 qui sert à désigner Bouddha et la France n’est que le résultat d’une transcription phonétique. Les français ont beau être illuminés (la folie des Lumières ?) et se prendre pour les messies de l’Univers(el), il n’y a pas de racine sémantique commune expliquant l’utilisation du même idéogramme pour signifier l’Hexagone et Siddartha.

仏, butsu. C’est à nouveau à l’improviste que ce phonème s’est proposé à mon micro alors que nous allions au Nanzen-ji.
Mais tout opposait ce nembutsu-ci à celui des grand-mères tranquilles du Hongwanji :

  • 95% d’hommes
  • 95% de moines
  • Des costumes aux formes et couleurs évoquant les grands Sachems de Tintin au Tibet
  • Des voix caverneuses aumiques cherchant non pas l’unisson mais la performance surclassante du soliste
  • Une virilité martiale, dans la tension nonchalante des unités d’élites
  • Une hiérarchie de régiment disciplinaire attestable à la fébrilité des sous-fifres encadrant un géronte tremblotant
  • Une énergie fervente, rayonnante, mystique, illico évangélisatrice par sa seule présence.

Eikando forme les commandos du Nembutsu. On n’est plus dans le protestantisme ouvert et bon enfant à la Shinran. Ici, c’est du sérieux. La trace des violences des guerres civiles du 15ème siècle et notamment de la guerre d’Ōnin s’entend dans la célébration.

Je m’amuse de moi-même à tomber des nues devant la complexité des sectes, églises et filiations bouddhiques. Découvrir par exemple à mon âge et compte tenu de mon parcours qu’il n’y a pas un mais des bouddhas, et le découvrir parce que je suis obligé de lire – et beaucoup lire – pour comprendre ce que j’entends et ce que je vois, dit beaucoup de l’inculture de l’Occident.
Je suppose qu’un japonais qui visiterait un temple baptiste après avoir assisté à une messe orthodoxe, et avant d’écouter sur France Inter une analyse mariste de l’actualité par Monseigneur Gaillot, serait tout aussi paumé en tentant de comprendre l’unité du christianisme.

Bon allez, je l’avoue : j’ai un faible pour la transe produite par les commandos.
Pour l’illusion dérisoire de conatus conquistador qu’elle donne.


20 février 2008

Vite, vite, vite, j’ai une élection !

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 7:44

Les phonèmes qui ne font pas partie de notre langue maternelle sont difficiles à prononcer une fois passé un certain âge. Cela produit des effets d’accents. Certains délicieux.

Les japonais, par exemple, n’arrivent généralement pas à prononcer les sons en « v ». Qu’ils prononcent « b ». Ni les sons en « l » qu’ils prononcent dans un roulement proche du « r »

D’où un grand classique potache : lisez « à la japonaise » le titre ce post…

*

Je me demande s’il y a des blagues équivalentes « accent français » pour les francophones japonisants.

*

Il y avait ces dernières semaines une campagne électorale pour des municipales à Kyoto.
Tout était bien sûr décidé à l’avance mais quand même. La ville était sillonnée par les camions de candidats dont les haut-parleurs déversaient le boucan sursaturé.

Cette violence acoustique dit beaucoup de la culture japonaise.
Je ne comprends toujours pas ce qui orchestre ici le rapport au bruit fort. Ni l’acceptation d’une absence de barrière franche isolant la sphère privée.

En France, il n’y a que les cirques qui peuvent s’autoriser cela. Parce que le cirque, proche du carnaval, c’est le retournement temporairement accepté des règles habituelles. Parce que c’est joyeux. Et surtout : parce que c’est nomade. S’ils se font caillasser, ils se cassent.

En France, à coup sûr, un camion politique qui s’autoriserait ce type de barouf ne garderait pas ses vitres intactes plus de quinze minutes. Les révolutions françaises, notre filiation gallo-gascone, ont désinhibé tous nos mécanismes intériorisés de mob control. Si tu mets les pieds sonores dans mon jardin, tu t’exposes à ma mandale.

D’autant que le camion peut s’arrêter devant une gare touristique et l’animateur monter sur le toit pour commencer une harangue d’une demi-heure, micro en main, pendant que deux assistantes accortes, cuisses nues et sourires enjôleurs, vous proposent, en uniforme, des tracts « politiques ». Le script est strictement identique à celui des vendeurs de mobiles délégués par les grands opérateurs dans les magasins d’électronique. La vulgarité de ce marketing à l’américaine, redoublé de la violence que l’on s’autorise parce qu’on sait que la foule ne mouftera pas, est une monstruosité générationnelle à vomir.

Cette monstruosité devient plus horrible encore quand on constate que certaines des techniques manipulatoires les plus animalières utilisées par ces équipes fonctionnent sur soi. En sillonnant la ville, les camions sont en effet toutes vitres ouvertes (il neige et fait zéro) et l’équipe occupant le camion, sourire de pingouin aux lèvres, fait de grands coucous avec la main aux passants. Comme des princesses de beauté sur un char fleuri. Ou comme des enfants sur un bateau-mouche.
Et stupeur : l’activation du registre de l’attendrissant, l’un des registres les plus primaires, a fonctionné chez moi. Je me suis surpris à trouver les gens du camion sympathiques et à me dire que peut-être, après tout, leur candidat pouvait l’être aussi…

*

La démocratie, serait-ce la mandale plus que le coucou ?


12 février 2008

Kyoto, métaphore d’elle-même

Filed under: esthétique,sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 7:03

Si l’on retire de Kyoto le sans-intérêt, il reste :

  • Des temples
  • Des jardins
  • Des cimetières

La ville est un musée à ciel ouvert. Une nécropole. Un immense butsudan. Un grand kamidana. L’ancienne capitale est figée dans sa splendeur passée qui a tourné en religion du beau. Et c’est cette connexion qui nous fait jouir.

Il y a à Kyoto un lieu qui abolit le temps. Et au-delà de son athéisme, on y vit une expérience re-ligieuse. On y communie non pas avec un ou des dieux. Mais avec les hommes du passé qui ont fait Kyoto. Qui sont Kyoto. Et l’on ressent comme un bouillonnement de respect et de fierté dans sa poitrine. Déférence devant des créateurs. Honneur d’être parmi eux.

Ce lieu, n’y allez pas en touriste. N’y allez pas « pour voir ». Si vous montez au sommet du cimetière de Kyoto, allez-y pour prier. Pour communier avec ce qui dans la vie, vaut.


8 février 2008

Cérémonie tranquillement vivante au Hongwanji : « on what basis should I live my present life ? »

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 8:50

Je continuais mon exploration des temples de Kyoto.
Le Toji, décevant. Mais où il paraît que la brocante de chaque 21 du mois est plus importante que celle de Kitano.
Et le Hongwanji. En grande restauration – comme un nombre impressionnant d’autres temples.

J’avançai vers un grand bâtiment et décidai d’y entrer sans trop comprendre pourquoi il y avait un peu de monde à l’entrée.

Je mets mes chaussures dans le sac en plastique blanc qui fait frout-frout, je monte et découvre une salle pleine, remplie d’environ deux mille personnes. 98% de femmes : c’est un mardi à 14h. Moyenne d’âge, la cinquantaine. Des femmes du peuple. Pas les beautés sophistiquées et riches qu’on trouve à Daimaru (le Galerie Lafayette de luxe local). Venant par deux, impeccablement mises, plutôt en noir, avec dans leur sac de quoi se couvrir les jambes pour se tenir chaud. Toutes ont un livre de prières contenant les furiganas des sutras dont les kanjis sont sinon incompréhensibles. Un chapelet – ce qui produit dans le temple un bruit de verroterie qui amuse mes oreilles d’enfant. Et autour du cou, un shikishô, petite étole bleue brodée d’un beau motif et du kamon du Jodo Shinshu, le bouddhisme « de la terre pure », fidèle à l’enseignement de Shinran Shonin.

Ce moine du 13ème siècle défendit l’idée que tout le monde – même ceux d’entre nous qui ne peuvent vivre une vie dédiée à la prière, à la lecture et à l’ascèse comme les moines – peut être libéré des souffrances du quotidien et atteindre l’illumination bouddhique par la sagesse et la compassion d’Amida Bouddha. Il suffit pour cela de réciter – dans la foi – le nembutsu. Bémol : la bouddhéité ne peut cependant être atteinte dans cette vie-ci, déformée qu’elle est par les résonances du mappo, l’âge décadent du dharma (l’ensemble des enseignements de Bouddha).
Amida est le composé de deux mots sanscrits signifiant « lumière infinie » (Amitabha) et « vie infinie » (Amitayus). Le nembutsu est la prière « Namu Amida Butsu » (je me réfugie dans Amida Bouddha), transcription japonaise du sanscrit Namo’mitabhaya buddhaya, via la translitération idéogrammatique chinoise Namo ‘mito fo.

Je prends à nouveau la mesure de la force du rayonnement bouddhique. Parce que l’Inde du Nord, bon sang, c’est loin de Kyoto. Et vieux. Et sanscrit. Mais au fond, est-ce plus loin que la Palestine, l’an zéro et l’araméen pour l’Europe ? Plus loin que La Mecque et l’arabe du 7ème siècle pour un indonésien ?

La structure clé est peut-être précisément là : pour devenir religion de masse – à l’âge historique de notre civilisation -, il faut des fondations lointaines, dans le temps, l’espace, la langue.

*

C’est la première fois que j’assiste à une cérémonie religieuse importante (l’équivalent d’une cathédrale pleine), tranquille. Je n’ai pas les j’tons. Autour de moi, ça ne pue ni l’inauthenticité, ni la folie, ni le cul pincé, ni le magma groupal qui ne peut exister que dans la clôture à l’extérieur, ni le vieux. C’est bon enfant. Un peu réunion tupperware. On ne se prend pas au sérieux. On sait d’où l’on vient. On prend plaisir à chanter. Et deux mille femmes, et pas que des grands-mères, qui chantent dans un temple en bois, ça a une sacré force ressourçante. Sauf que, à ma stupéfaction, c’est accompagné par un orgue Bontempi d’église seventies, et animé par une chanteuse qui donne dans le lyrique.

*

Au bout d’une heure, j’ai un peu trop froid et mal aux genoux sur le tatami. Et puis je ne suis pas trop à l’aise d’enregistrer sans avoir demandé la permission – même si le H2 n’est pas visible, enrobé qu’il est dans son bout de chaussette – vu que j’ai perdu sa bonnette. Je ne veux pas gêner ce moment de communion thérapeutique des femmes autour de moi. Alors je m’éclipse lors d’un moment de transition où d’autres personnes sortent.

J’achète à la librairie du temple un livret en anglais sur le Hongwanhi. Il commence par ces mots : « What is life about ? On what basis should I live my present life ? »

En partageant avec vous ma chance par ce blog.


 
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