
Je continuais mon exploration des temples de Kyoto.
Le Toji, décevant. Mais où il paraît que la brocante de chaque 21 du mois est plus importante que celle de Kitano.
Et le Hongwanji. En grande restauration – comme un nombre impressionnant d’autres temples.
J’avançai vers un grand bâtiment et décidai d’y entrer sans trop comprendre pourquoi il y avait un peu de monde à l’entrée.
Je mets mes chaussures dans le sac en plastique blanc qui fait frout-frout, je monte et découvre une salle pleine, remplie d’environ deux mille personnes. 98% de femmes : c’est un mardi à 14h. Moyenne d’âge, la cinquantaine. Des femmes du peuple. Pas les beautés sophistiquées et riches qu’on trouve à Daimaru (le Galerie Lafayette de luxe local). Venant par deux, impeccablement mises, plutôt en noir, avec dans leur sac de quoi se couvrir les jambes pour se tenir chaud. Toutes ont un livre de prières contenant les furiganas des sutras dont les kanjis sont sinon incompréhensibles. Un chapelet – ce qui produit dans le temple un bruit de verroterie qui amuse mes oreilles d’enfant. Et autour du cou, un shikishô, petite étole bleue brodée d’un beau motif et du kamon du Jodo Shinshu, le bouddhisme « de la terre pure », fidèle à l’enseignement de Shinran Shonin.
Ce moine du 13ème siècle défendit l’idée que tout le monde – même ceux d’entre nous qui ne peuvent vivre une vie dédiée à la prière, à la lecture et à l’ascèse comme les moines – peut être libéré des souffrances du quotidien et atteindre l’illumination bouddhique par la sagesse et la compassion d’Amida Bouddha. Il suffit pour cela de réciter – dans la foi – le nembutsu. Bémol : la bouddhéité ne peut cependant être atteinte dans cette vie-ci, déformée qu’elle est par les résonances du mappo, l’âge décadent du dharma (l’ensemble des enseignements de Bouddha).
Amida est le composé de deux mots sanscrits signifiant « lumière infinie » (Amitabha) et « vie infinie » (Amitayus). Le nembutsu est la prière « Namu Amida Butsu » (je me réfugie dans Amida Bouddha), transcription japonaise du sanscrit Namo’mitabhaya buddhaya, via la translitération idéogrammatique chinoise Namo ‘mito fo.
Je prends à nouveau la mesure de la force du rayonnement bouddhique. Parce que l’Inde du Nord, bon sang, c’est loin de Kyoto. Et vieux. Et sanscrit. Mais au fond, est-ce plus loin que la Palestine, l’an zéro et l’araméen pour l’Europe ? Plus loin que La Mecque et l’arabe du 7ème siècle pour un indonésien ?
La structure clé est peut-être précisément là : pour devenir religion de masse – à l’âge historique de notre civilisation -, il faut des fondations lointaines, dans le temps, l’espace, la langue.
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C’est la première fois que j’assiste à une cérémonie religieuse importante (l’équivalent d’une cathédrale pleine), tranquille. Je n’ai pas les j’tons. Autour de moi, ça ne pue ni l’inauthenticité, ni la folie, ni le cul pincé, ni le magma groupal qui ne peut exister que dans la clôture à l’extérieur, ni le vieux. C’est bon enfant. Un peu réunion tupperware. On ne se prend pas au sérieux. On sait d’où l’on vient. On prend plaisir à chanter. Et deux mille femmes, et pas que des grands-mères, qui chantent dans un temple en bois, ça a une sacré force ressourçante. Sauf que, à ma stupéfaction, c’est accompagné par un orgue Bontempi d’église seventies, et animé par une chanteuse qui donne dans le lyrique.
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Au bout d’une heure, j’ai un peu trop froid et mal aux genoux sur le tatami. Et puis je ne suis pas trop à l’aise d’enregistrer sans avoir demandé la permission – même si le H2 n’est pas visible, enrobé qu’il est dans son bout de chaussette – vu que j’ai perdu sa bonnette. Je ne veux pas gêner ce moment de communion thérapeutique des femmes autour de moi. Alors je m’éclipse lors d’un moment de transition où d’autres personnes sortent.
J’achète à la librairie du temple un livret en anglais sur le Hongwanhi. Il commence par ces mots : « What is life about ? On what basis should I live my present life ? »
En partageant avec vous ma chance par ce blog.