25 juin 2009

Qu’est-ce qu’une femme ?

Filed under: Japonaise,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:45


Tous les ans, le troisième week-end de juin
Deux représentations.
L’après-midi.

Les geiko et leurs apprenties maiko
de Kyôto
regroupées
en quartier.
Cinq quartiers :
Gion Kobu , Miyagawa Cho, Gion Higashi, Kamishichiken, Ponto Cho

Chacun et son école-théâtre
son style
ses maisons de geiko et de thé associées.
Un monde de femmes.
De rivalités de femmes.

Et tous les ans, le troisième week-end de juin,
deux représentations
les réunissent
pour un spectacle
où chaque quartier-fleur
déploie une pièce
d’exception
de son répertoire
par ses meilleures artistes
et où le bouquet final
laisse locked-in
face à la danse parfaite
de 20 maiko représentant
les 5 fleurs de Kyôto.

*

Il est dans la salle
comme il y sera tous les ans.
Dans la mesure du possible.
Les places de premier niveau
sont chères.
9000 yens pour 6 danses.

Tsuyu,
la saison des pluies,
vient de commencer.
Il fait chaud, moite
à l’extérieur.
Froid, sec
à l’intérieur.
Il sent sa transpiration de gaijin
dans sa chemise de mauvais coton
achetée à Bali.

Il a toujours ressenti ce
choc
face aux geiko san
face aux maiko san

Celui de se trouver face
à des clowns.

En pleine rue.

Des clowns blancs
dressées en
Augustes de la grâce.

Sur Internet
il a découvert
combien ces effigies-logo,
ces sujets fétiches,
fascinent.
Dans toutes les cultures.
De l’adolescente polonaise
au grand chauve américain.

Et ce dimanche-là
où une jeune chanteuse
de Gion Higashi,
Tsunemomo San,
dont la voix source-de-montagne-au-printemps
sur fond de shamisen tatami-jauni
et de voix de vieilles arrière-cousines arthritiques
surclassera toutes les émotions de l’après-midi,
ce dimanche-là il trouve enfin
la question
à laquelle tentent de
répondre
les geisha :

qu’est-ce qu’une femme ?

Et il n’aime pas
mais alors vraiment pas
la réponse
à laquelle on les assigne.

Parce qu’une geiko san
c’est d’abord une entraîneuse.
Son art n’est pas au service du beau
mais du divertissement.
Du divertissement – partiellement par le beau.
Divertir les hommes riches
leur faire passer une bonne soirée
créer un petit cliché de souvenir
comme un mets rare qu’on continue à évoquer en disant
« tu te souviens de l’entrée de légumes de ce trois étoiles ? »

La geiko fait boire.
Au fond, c’est presque une serveuse.
Une barmaid qui chanterait un peu
qui danserait un peu.
Admirablement.
Mais en amateur.

Car c’est le point troublant.
Les geiko sont des professionnelles de l’amateurisme éclairé.
Du plus haut niveau.
Mais à qui manque l’engagement absolu.

Leur prestation est délibéremment bridée pour rester
à une place qui ne soit pas
celle d’artiste.
Ce qu’elles sont,
pourraient être
pour la plupart.
Ce qu’il faut qu’elles deviennent.
Pour honorer ce qu’elles sont.

Si elles étaient artistes professionnelles
elles ne pourraient plus être
ces prostituées imaginaires
disponibles dans les rêves
de ceux qui pensent à leur vie
s’ils étaient millionnaires.

Une Geiko San
c’est cette sublimation de sexe ambulant
d’autant plus désirable
qu’il est inaccessible.
Mais pas totalement.
S’il était totalement inaccessible
elles ne seraient plus désirables.
Juste clowns.
A plaindre.
Dans cette burqa pour pub lessives couleurs.
Qui les emprisonne.
Les masque.
Et les expose en continu
à l’agression continue
- à rendre folle -
des regards avides
non pas de rareté,
d’exotisme,
de mérycisme historique,
mais du frisson du sexuel.

Cette quasi infinitésimale
accessibilité
c’est leur métier.
leur véritable fonction.

Geiko San, porno star de l’imaginaire ?

Le visage blanc
- Omoshiroi Amaterasu -
qui fait des lèvres un gyrophare
L’origami vulvaire
des kimono dont les motifs
évoquent la peau en plein émoi
Les courbes Vénus de Lespugue
des fausses chevelures
Les socques qui les font flotter
comme en transe
à 10 centimètres du sol

Rien de cela n’est femme.
Mais travestisme, au-delà du sexuel.

Pourtant, il voit bien
que partout
par beaucoup
Geiko san et maiko san
sont prises comme
symboles
du féminin.
Pythie quintessence,
Vestale icône,
de la féminité.

Est-ce cela une femme ?
Une entraîneuse d’ultra-luxe,
pas un corps
mais un inaccessible,
un signe extérieur de pouvoir
dont on achète le temps
pour faire briller d’envie
les yeux des autres hommes ?
se demande-t-il en regardant
dans la salle ces businessmen tristes
à la posture figée, vulgaire,
qui s’ennuient
qui n’adresseront pas la parole
à la maiko san qui les accompagne
mais qui se doivent
de s’afficher
dans ce lieu
ainsi
tous les ans

Sur scène
une deuxième danse
figure
un homme.
Joué par une Geiko.

Joué par une femme
déguisée en Geiko
déguisée en homme

Sur la scène
on ne voit pas d’homme.
On entend
les kakegoe
des percussionnistes
enfermés dans un box
grillagé
côté jardin
- ici, les hommes, on les cache.

Elles ont de la bouteille
les Geiko San
qui dansent des hommes.
Elles n’ont pas l’air commode.
Elles n’ont rien de féminin.
Et c’est à se demander
la fonction de cette
comédie sans grâce

Dans la salle,
80% des spectateurs
sont des spectatrices.
Et il comprend
qu’en dansant des hommes
les Geiko,
- monde où les femmes dirigent -
s’adressent
aux femmes.

Mais sur un mode
d’identification au pire.
Les hommes qu’elles singent
sont violents
leurs visages durs
leurs yeux effrayants

Est-ce cela, un homme dans le regard des femmes ?

Il pense au Nô
au vieux Shite
bedonnant
dont les masques de femmes, jeunes ou vieilles,
lui font un
triple menton
et il prend conscience
de ce fait étrange :
les deux arts les plus
spécifiques,
les plus traditionnels
du Japon,
le Nô,
les odori des Geiko,
sont des lieux

l’autre sexe est exclu
interdit
mais figuré.
On le joue
en tenant lieu.

Et la question
est moins de savoir
si cette étrangeté
révèle
le rapport des deux sexes
au Japon -
deux mondes qui s’excluent.
Que de savoir
si cette exclusion
révèle
la véritable nature
universelle
du rapport
entre les hommes
et les femmes -

deux espèces
radicalement étrangères
contraintes
à la fréquentation ?

L’humanité, une joint-venture ?


17 août 2008

Le Daimonji est une femme qui jouit

Filed under: Dieux,Japonaise — Stéphane Barbery @ 10:22

Kyôto – une ville
Kyôto – une scène
Kyôto – une âme
Kyôto : femme

Qui t’embrasse en s’offrant
Qui jouit en s’embrasant

Dans l’écart de jambes
ouvertes à la petite mort des dieux


 
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