Nager avec les dauphins 3
En rentrant vers le port
ils croisent
des poissons volants
exocets de beauté givrée
trop origamiques
trop exotiques
trop rapides
trop fuiteux
pour être
des métaphores
d’humains qu’il
aime
Mais qui auraient pu.
*
Plus loin
une bouée
en train de
mourir.
Ce n’est pas une bouée.
Mais plus gros
qu’un
gros ballon.
Avec un
flap-flap
ridicule.
Il ne pensait pas
que cela fut
si
gros.
Le poisson hérisson
a eu
peur.
Sans doute
très peur.
trop
peur.
Sa peur
a sphérisé
sa laideur.
Il flotte
agonisant
douloureux
ridicule.
Coincé,
figé
dans
l’effet
de sa
peur,
dans sa
protection.
Mourant
à l’air libre,
de
sa défense.
A regarder
cette détresse
qui amuse l’équipage
Il pense au
trauma
à ce que le
trauma
fait
aux gens
et il ferme
les yeux
la mer
se couvre
de millions
de mines
douloureuses
hérissées
blanchâtres
figées
flapotantes
Et dans cette image
horrible,
qui se fixe,
il entend la petite
musique juste
d’un
portrait
de l’Histoire,
du présent,
une double
une triple peine.
Celle faite aux hommes,
aux visages
qu’il connaît.
Et il a mal.
*
Nager avec les dauphins
est bien sûr
un placebo.
Un test projectif.
Si rare,
si impliquant,
si corporel
si court-circuitant
que la révélation qu’il imprime
est plus forte
que ce que tu y as seul
projeté.
Si tu y mets
la peur
tu y trouveras la peur.
Si tu y mets
le delphinarium
tu y trouveras le delphinarium
Si tu y mets
l’été
le divertissement
tu les y trouveras.
Et si tu y mets
une question
formulée
sans mots
tu auras
une réponse
transformante
vibrant longtemps
dans
ton
corps.
Il ne se souvenait pas
avoir
formulé
de question.
Mais la réponse
avait été
l’Accueil.
L’Accueil
ce n’est pas
l’accueil du riche dans un hôtel de luxe,
du pauvre, du sans-emploi, du smicard par l’administration;
l’accueil de l’orphelin, de l’enfant battu, placé, du pupille de la nation
l’accueil du délinquant, du toxico, du mafieux en filature
l’accueil du taulard, de la surveillante dans un service de réanimation
ce n’est pas
l’accueil des petits et de leurs parents qui sont aussi des petits
l’asile à l’étranger, au torturé, le guet-apens d’un commando, les trois marches du perron lors de la visite d’un tortionnaire
ce n’est pas
le sourire inqualifiable des greeters à l’entrée des franchises de mode internationale.
le cri des serveuses d’Osaka, le dos cérémonieux des vendeuses de grands magasins japonais
ce n’est pas la main ferme et virile, l’effusion fausse, latine, américaine, africaine ou arabe.
l’Accueil ce n’est pas
le allo, le bonjour, le bienvenue
ce n’est pas tuer le seul mouton
le seul poulet
le faites ici comme chez vous
L’Accueil
n’accueille pas
la souffrance
n’accueille pas
le pouvoir ou son absence
la fonction,
l’intention
n’accueille pas l’autre parce qu’il est autre
Des parents
même sains
ne peuvent pas
Accueillir.
L’Accueil ce n’est pas l’amour.
L’Accueil ce n’est pas l’amour
car l’amour attend.
L’Accueil n’attend pas.
N’attend rien.
Même pas l’accueilli.
Ton chien qui jappe de plaisir
et qui t’aime,
il attend son
maître
sa meute
la fusion de plusieurs
la fusion si bonne
de plusieurs
en un groupe.
Qui t’enterrera.
Il ne t’Accueille pas.
Tes chats
qui se lovent
et ronronnent
qui t’aiment et
t’orientent
vers leur
gamelle
avant
d’aller dormir
et chasser,
ne t’Accueillent pas.
Quand tu les tiens contre toi
quand tu sens leur cœur
et leur corps
qui s’offrent
qui s’abandonnent
à la confiance absolue
de ta protection
de ta bienveillance
tu perçois
pourtant
loin,
faible,
assourdi,
l’écho
de l’Accueil.
Et ça te donne envie
de pleurer
car ça te manque,
ce hug sans le contact des mots
cette enveloppe solaire
sans désir
ces bras présents, bienveillants
désintéressés
sans projet
sans intention pour toi
L’Accueil est cette bienveillance infinie
au-delà du don
que tu aimerais recevoir
que tu aimerais trans-donner.
Toi, le mortel mal lexicalisé.
L’Histoire, ce deuil imposé, impossible, de l’Accueil ?
*
Il met de l’encens
dans ses mains,
claque deux fois ses paumes
et
remercie
son grand dauphin
d’Ogasawara.
Pour
l’Accueil




