15 juin 2009

Nager avec les dauphins 3

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 13:05


En rentrant vers le port
ils croisent
des poissons volants
exocets de beauté givrée
trop origamiques
trop exotiques
trop rapides
trop fuiteux
pour être
des métaphores
d’humains qu’il
aime

Mais qui auraient pu.

*

Plus loin
une bouée
en train de
mourir.
Ce n’est pas une bouée.
Mais plus gros
qu’un
gros ballon.
Avec un
flap-flap
ridicule.
Il ne pensait pas
que cela fut
si
gros.

Le poisson hérisson
a eu
peur.
Sans doute
très peur.
trop
peur.
Sa peur
a sphérisé
sa laideur.
Il flotte
agonisant
douloureux
ridicule.
Coincé,
figé
dans
l’effet
de sa
peur,
dans sa
protection.
Mourant
à l’air libre,
de
sa défense.

A regarder
cette détresse
qui amuse l’équipage
Il pense au
trauma
à ce que le
trauma
fait
aux gens
et il ferme
les yeux

la mer
se couvre
de millions
de mines
douloureuses
hérissées
blanchâtres
figées
flapotantes

Et dans cette image
horrible,
qui se fixe,
il entend la petite
musique juste
d’un
portrait
de l’Histoire,
du présent,
une double
une triple peine.
Celle faite aux hommes,
aux visages
qu’il connaît.

Et il a mal.

*

Nager avec les dauphins
est bien sûr
un placebo.
Un test projectif.
Si rare,
si impliquant,
si corporel
si court-circuitant
que la révélation qu’il imprime
est plus forte
que ce que tu y as seul
projeté.

Si tu y mets
la peur
tu y trouveras la peur.
Si tu y mets
le delphinarium
tu y trouveras le delphinarium
Si tu y mets
l’été
le divertissement
tu les y trouveras.

Et si tu y mets
une question
formulée
sans mots
tu auras
une réponse
transformante
vibrant longtemps
dans
ton
corps.

Il ne se souvenait pas
avoir
formulé
de question.

Mais la réponse
avait été
l’Accueil.

L’Accueil
ce n’est pas
l’accueil du riche dans un hôtel de luxe,
du pauvre, du sans-emploi, du smicard par l’administration;
l’accueil de l’orphelin, de l’enfant battu, placé, du pupille de la nation
l’accueil du délinquant, du toxico, du mafieux en filature
l’accueil du taulard, de la surveillante dans un service de réanimation
ce n’est pas
l’accueil des petits et de leurs parents qui sont aussi des petits
l’asile à l’étranger, au torturé, le guet-apens d’un commando, les trois marches du perron lors de la visite d’un tortionnaire
ce n’est pas
le sourire inqualifiable des greeters à l’entrée des franchises de mode internationale.
le cri des serveuses d’Osaka, le dos cérémonieux des vendeuses de grands magasins japonais
ce n’est pas la main ferme et virile, l’effusion fausse, latine, américaine, africaine ou arabe.
l’Accueil ce n’est pas
le allo, le bonjour, le bienvenue
ce n’est pas tuer le seul mouton
le seul poulet
le faites ici comme chez vous

L’Accueil
n’accueille pas
la souffrance
n’accueille pas
le pouvoir ou son absence
la fonction,
l’intention
n’accueille pas l’autre parce qu’il est autre

Des parents
même sains
ne peuvent pas
Accueillir.
L’Accueil ce n’est pas l’amour.

L’Accueil ce n’est pas l’amour
car l’amour attend.
L’Accueil n’attend pas.
N’attend rien.
Même pas l’accueilli.

Ton chien qui jappe de plaisir
et qui t’aime,
il attend son
maître
sa meute
la fusion de plusieurs
la fusion si bonne
de plusieurs
en un groupe.
Qui t’enterrera.
Il ne t’Accueille pas.

Tes chats
qui se lovent
et ronronnent
qui t’aiment et
t’orientent
vers leur
gamelle
avant
d’aller dormir
et chasser,
ne t’Accueillent pas.

Quand tu les tiens contre toi
quand tu sens leur cœur
et leur corps
qui s’offrent
qui s’abandonnent
à la confiance absolue
de ta protection
de ta bienveillance
tu perçois
pourtant
loin,
faible,
assourdi,
l’écho
de l’Accueil.

Et ça te donne envie
de pleurer
car ça te manque,
ce hug sans le contact des mots
cette enveloppe solaire
sans désir
ces bras présents, bienveillants
désintéressés
sans projet
sans intention pour toi

L’Accueil est cette bienveillance infinie
au-delà du don
que tu aimerais recevoir
que tu aimerais trans-donner.
Toi, le mortel mal lexicalisé.

L’Histoire, ce deuil imposé, impossible, de l’Accueil ?

*

Il met de l’encens
dans ses mains,
claque deux fois ses paumes
et
remercie
son grand dauphin
d’Ogasawara.
Pour
l’Accueil


12 juin 2009

Nager avec les dauphins 2

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 18:26


Le 6 juin,
le lendemain du débarquement
sur Ogasawara
il avait plu
toute la journée.

Il avait lu,
dans sa chambre
- simple –
de la pension Cabbage Beach
où la cuisine,
préparée avec amour
était à chaque repas
délicieuse.

C’est bon de
manger de l’amour.

Le lendemain du premier jour
avec les dauphins
il pleuvait.
Fort.
- continûment – .
Il remercia,
avec émotion,
la pluie.

La pluie lui permit
de souffrir en paix
à petit feu
- continûment -
sans passer
trop visiblement
pour
le crétin qu’il était.

En mer,
sous ce soleil là,
même invisible,
la crème solaire,
sur le visage
c’est bien.

Sur les parties exposées
de ton corps
c’est mieux.

Il avait souffert toute
la nuit
et il ne savait pas
si c’était
les cuisses
les épaules
ou le dos
qui gagnaient
dans l’Eurovision
de l’insupportable.

Il ne pouvait se mettre
sur le ventre
car ses cuisses,
gonflées comme
des cloques
de la taille d’un
jambon de Parme,
ne pouvaient soutenir cette pression
sans signifier leur intention
de simuler
incessamment
le big bang

Il ne pouvait s’allonger
sur le côté
car ses épaules
juteuses,
comme de beaux
rosbifs
de restaurant londonien huppé
n’attendaient
que la purée de petit pois,
n’attendaient
que de produire
d’elles-mêmes
la jelly mint sauce.

Sur le dos,
dans la contemplation
magmatique
des radiations
cuisseuses,
épaulardes,
son visage frais pouvait regarder le plafond
à la condition stricte
impérative,
de tenir
l’immobilité
absolue

Bouger,
ne serait-ce que d’une intention,
signifiait
transformer
son dos en
pomelos mexicain.
Ceux dont les personnes
raffinées
retirent délicatement
la peau d’ostie
de chaque quartier
à la pointe du couteau
dans un bruit
de rouleau d’adhésif
« emprunté » à leur travail
et de papier de soie
dans les albums photos
que l’on achetait jadis en solde.

La nuit avait donc
été généreusement
bonne
pour lui permettre de
se sentir
humain
et le demi-tube
de crème
d’Aloe Vera
qui laissait
des cartes de France
menthe à l’eau discount,
honteuses,
x-files,
sur les draps blancs
ne soumettait
à l’appréciation
aigüe de sa
conscience
vigile
aucun changement
statistiquement
significatif.

L’odeur
ajoutait
une touche
normande
à l’agrément gore
de sa nuit de crétin.
On lui avait monté
un petit pot en verre
du remède
local :
Umabura.
Graisse de cheval.

Et il puait.
Il puait
le barbecue
chevalin.
Une odeur
si forte
qu’elle rendait
improbable
toute forme
d’hypnose
légère
visant à
l’extraire
de sa réalité
carnée.

Il remercia
donc
la pluie
qui
un jour durant
passa de 7 à 6
la plaque
thermostat
de son corps.

Le lendemain matin,
tartiné de
crème
water proof
SPF 50+
dont l’opacité
donnait de beaux
reflets fauvistes
« smoothie yogurt berry »
à sa peau
invisible
sous sa chemise
manches
longues
et son pantalon
long,
il entra
dans la camionnette
de Take San
où l’attendaient
trois jeunes jolies
japonaises.
Façon
Jpop.
En
maillot de bain.

Il faut avoir l’œil
pour repérer qu’elles
trichent
les japonaises
en maillot de bain.

Elles trichent
de 30
à 50
%
En
bonnet.

C’est japonais
alors c’est
bien fait,
ça ne se voit
pas.
Il faut
un jour,
en expérimentateur
curieux,
en ethnologue consciencieux,
avoir
retiré de soi
même
le soutien
invisible
d’une lingerie
japonaise
pour apprécier
l’ingéniosité
des ingénieurs
de cette industrie
qui mérite,
sous vos applaudissements,
au décuple
leur salaire.

Bah,
dans sa
chemise manches
longues frippée
et son pantalon
long beigeasse
il oublie vite
l’illusion,
laisse libre la bride à son œil
et sourit
stupidement.
Toute la journée.

Les filles sont des
amies de
Take San.
En juin,
le bateau de liaison
ramène à Tokyo
tous les touristes
- japonais -
qui n’étaient là que
- comment faire autrement que cet exploit -
pour trois jours.
L’île est vide
jusqu’au prochain débarquement.
Sauf des long stay,
présents pour le boulot.
et le seul gaijin
dont tout le monde a
entendu parler.

Take San n’a
rien sur son
planning.
Et si le français
veut retourner
en mer,
autant en faire
profiter
les îliennes
qui tiennent le restaurant italien
et la boulangerie
d’en face.

Ce ne sont pas
des kyôtoïtes.
Les deux sœurs
sont décolorées,
une a un piercing
fantaisie
dans le nombril.
En japonaises,
elles font leurs
escomptables
petites filles.
Mais on sent
de la dureté
une âme rocher iodé
d’îlienne
sous leur
gazouillement -chan.

Dans sa chemise
manches longues
frippée
le français n’a rien à dire.

Tous sont là pour les
dauphins.
Et les dauphins
sont là
pour eux.
Quarante le matin.
Quarante grands
dauphins.
Des tursiops
truncatus
magnifiques.

Il nage avec eux
plus d’une heure.
Les soeurs,
presque deux.

L’émotion est là.
Moins
forte.
Il y a trop.
Trop de japonaises
jouant les sirènes.
Trop de dauphins.
Trop à voir.
Trop à nager pour suivre.
Trop de gazouillement
Trop de jeu
de divertissement
moins d’esprit
Trop de temps
pas d’instant

Il a acheté
un appareil
jetable
aquatique
pour fixer
la force
de sa première empreinte
de l’avant veille.
C’est une erreur.
Il ne voit plus.
Il n’imprime plus.
Il s’en rend compte,
finit la pellicule.
Se sent plus libre,
mieux
les mains vides.

Un photographe
qui capture
est un
barbare
aveugle.

Quelque chose est là
au bord
des lèvres,
absent.

Il nage avec les dauphins

Il nage avec les dauphins
mais.

Sur la peau de l’un des plus gros,
celui qui ferme la marche
de la fusion provisoire
des deux groupes
de la baie
il voit la marque
la même marque
de griffures
de morsures
celle
de son
premier dauphin.

Il entend
les clics
les sifflements
et sous l’eau
le son est agréable
il n’est pas aigu
comme celui d’un gant plastique
sur une vitre qu’on nettoie
mais
rayonnant
clair
bon dans la poitrine

Il voit les petits
sous leur mère
ceux qui se frottent
se caressent
se font des
bisous

Plusieurs laissent
des traînées
douteuses
juste devant
lui
et il se demande
s’il n’est pas
en train de se
faire pisser
dessus.
Par des dauphins.

Il nage.
Il nage avec les dauphins

Mais l’esprit de
baptême
n’est plus là.

La communion n’est plus là.

Ce grand groupe de dauphins
qui l’ignore
qu’il dérange sans doute
ne l’accueille pas.
le tolère
mais ne l’accueille pas.

Nager avec les dauphins
L’émoi qui peut changer
une vie
c’est ressentir l’Accueil.

Un dauphin
Un petit groupe de dauphins
t’accueille.

Autour,
même à 25°
même dragée
l’eau est ce cosmos méchant
de solstice d’hiver
qui te broie dans l’obscur.

Autour,
même avec un GPS sur le bateau
tu es dans le null
au centre de l’abîme
de la
perdition.

Et le dauphin t’accepte
physiquement.
Lui qui est plus gros que toi.
Lui qui est gris
et qui devient bleu
plus beau que tous les
cieux

Il te laisse le suivre
Il se place à côté de toi
Il te jauge
sans te juger
Ni par ta langue
Ni par ton âge
Ni par ton sexe
Il ne te connaît pas
et
t’accepte.

Et c’est la première fois
que ton cœur
dans le cosmos mitard de l’humain
sent
l’accueil
et cette émotion si forte
plus forte que toutes les œuvres
t’illumine :
le Beau
le Vrai
le Bien
est là :
dans l’Accueil

Les mots ont donné beaucoup à l’humain.
Ils nous ont soustrait l’Accueil.


11 juin 2009

Nager avec les dauphins 1

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 11:06


Il n’avait jamais aimé nager.
Il n’avait jamais aimé la piscine.
L’odeur, la sensation aqueuse de l’effort.

Les moniteurs le lui avaient bien rendu.
Il revoyait la jouissance et le mépris dans les yeux
de celui qui lui avait fait faire un plat
foudroyant
du plongeoir de trois mètres
pour son avant-dernière leçon
individuelle.

Il revoyait le mépris des garçons de sa classe
qui faisaient « natation » comme sport
– (les mamans qui aimaient leurs longueurs familiales du week-end
- et le regard des vieux moniteurs – disaient aux autres mamans : « c’est bon pour leur croissance ») -
le mépris de ceux
qui n’avaient jamais mal au bide
qui n’avaient jamais de spasmes dysentriques
le jeudi matin

Il n’avait jamais aimé la mer.
L’odeur, le sel, le sable.
Les vagues oui.
Leur force narguante
Leur forme blanche, sparkling
que tu défies
de face,
dedans,
dessus,
dessous,
et tu penses pourtant à la serviette pleine de sable
et à la douche que tu dois prendre après
toi l’enfant qui a la chance de prendre des douches
et de connaître les vagues.

Il avait aimé jouer avec le vent
sur la mer qui n’était pas un bassin d’eau
mais une surface de glisse
une surface de jeu,
avec le vent.
Surface imparfaite
qui mouille
le plus souvent froide
et tu penses à la douche
toi l’adolescent qui a la chance de prendre des douches
et de connaître la voile.

Il ne comprenait pas ceux
qui aimaient nager
ceux qui aimaient nager
en mer
en pleine mer

sans repère
sans voir
- comme si on te crevait les
yeux et on te laissait dans le froid
la peur,
un mitard de l’humain -
la sensation d’être une
goutte
au bord de l’étouffement
lui qui était né
aux forceps
lui qui avait failli
être
englouti
digéré
par la folie de sa
mère

Peut-être était-il devenu psy
pour tendre la main
à ceux qui n’aimaient pas
nager

Il était à Ogasawara.
Sur Chichijima,
l’île-père.
Il avait renoncé à se
rendre sur
Hahajima,
l’île-mère.
Ils n’avaient qu’à mieux choisir leur nom.

Il ne savait pas ce qui l’attendrait
sur l’île sans aéroport
à 25 heures de bateau
au plein sud de Tokyo.

Sur la demi-page du guide en anglais
on parlait de nager avec les
dauphins
de voir les baleines.

Nager avec les dauphins.
C’était le verbe qui n’allait pas.

Il n’avait pas échappé
au grand rêve bleu
de sa génération.
Aux documentaires,
aux émissions de la télé.
Il avait des souvenirs flous
de delphinarium américain.

Nager.
En pleine mer.
Avec des dauphins.
Faudrait-il qu’il dise merci
à la piscine ?

Le bateau de Take San
est petit.
C’est mieux.
Que les gros
qui ont une douche
un wc
et 25 pingouins.

Avec lui deux couples.
De jeunes japonais.
Et une célibataire.
Avec une voix grave
de cadre dure à la tâche.

Take san rayonne le
bonheur d’être chez lui
une fierté confiante
virile
joyeuse.
Les beautés de son île
c’est son métier
son quotidien
sa vie.
Ce que sera toute sa vie.

Quand il y a plus de
beauté dans ton assiette
que pour ta faim
c’est bon
et facile,
simple,
de donner.
C’est fluide
de donner
et d’être payé
pour donner
à vivre
les beautés
simples
de ton île.

Des japonais
confiants
virils
joyeux
comme Take San
il n’en avait
pas beaucoup
vu.
C’était bon
d’en voir.

Le premier jour
Ils vont sur l’île du sud.
Take san l’incite
sans rien lui dire
à tester sur la micro plage
le « schnorkeling » :
son masque, son tuba
et ses palmes XL

Il est le dernier
à se mettre à
l’eau.
Et regarde
longtemps
longtemps
un gros poisson
aigue-marine
le regarder le regardant.

Ils dansent ensemble
un slow
de quand on a douze ans
bras tendus
l’air gêné
les pupilles
dilatées
par l’étonnement.

Autour, dans
l’eau à
25 degré
d’autres
petits poissons
si aigue-marine
qu’ils transparent
observent
le slow.
En jaloux.

Dans la
petite crique
protégée
de l’île du sud
ils font
peur au groupe de
six bébés requins
paresseux
froussards
et il entend,
son tuba tétine en bouche
son nez pincé par le masque
ses oreilles remplies d’eau,
la musique
de John Williams
pour « Les dents de la mer ».

Sous le corail,
les poissons
kimono
de printemps
kimono
d’automne
kimono
d’été
kimono
d’hiver
doivent
être toutes
des poissonnes.
Ou non.
Ces couleurs-là
sont au-delà
de la sexuation
de la saturation.
Ce qu’il voit, c’est
du crack chromatique.
Des eye-candies pour clown
broyant du noir d’en voir trop.
Des E128, E103, E130, E152, E181
interdits
même par le codex alimentarius

Ils
quittent
l’île du sud
pour la baie
devant
le heart rock,
la falaise rouge
en forme de
cœur.
Les jeunes couples
se font prendre
en photo.
La cadre célibataire aussi,
les yeux si tristes
sur son sourire parfait.

Ils regardent la mer
gris tourterelle foncé
et chaque petite vague
qui n’est pas
un
dauphin

Il est
l’heure de manger.
les bento
et,
surprise exotique,
les sandwichs.

Trois dauphins soufflent.

Il se retrouve dans l’eau
avec les autres
sans comprendre
ce qu’il faut faire
ne pas faire
les dauphins plongent.
Tout le monde rembarque
excité
aux aguets
comme des enfants de banlieues françaises riches
à Pâques.

Trente mètres plus loin
les dauphins sont là.
Il plonge.

Et c’est comme ces
deux ou trois premières fois
qui comptent
celles qui marquent ta vie
et dont tu te souviens en flash
si tu dois te souvenir
de ce qui a compté
de ce qui vaut la peine
la peine
les peines de vivre.

Ils sont trois
devant toi
grands comme toi
tu pourrais les
toucher
et leur gris
leur blanc
les traces
les griffes
blanches
sur leurs
courbes grises
s’impriment
pour toujours
toujours
toujours
en toi

Tu nages
avec les dauphins


8 août 2008

Studio Kyoto

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 10:40

Hier, je visitais les studios Toei.
Une partie de moi rechignait depuis plusieurs jours.
Je m’étais perdu longuement, sous le cagnard, à scoot’, pour en trouver l’entrée la semaine précédente.
Mais pour arriver à 17h. L’heure de fermeture au Japon.

Je rechignais car ce mini parc où les attractions sont des studios de cinéma encore utilisés aujourd’hui pour des séries télé historiques était le dernier item important que je n’avais pas coché sur la liste des « visites à ne pas manquer » des guides touristiques.

Je rechignais pour ne pas connaître le sentiment d’avoir déjà tout vu.
Donc voilà. A priori, j’ai visité l’essentiel. Il m’aura fallu sept mois.
A temps plein.

*

Un constat m’apaise pourtant : je dois encore multiplier par quatre – a minima – cette durée car chaque lieu, pour être appréhendé véritablement, doit être perçu sous toutes saisons.

On pourrait croire que je m’autorise ici un effet de style complaisant, un auto-illusionnement de poseur pour relancer arbitrairement ma curiosité.

Mais non. Kyôto, le Japon, c’est les quatre saisons de Vivaldi jouées avec fougue par des ados doués.

Pas un défilement de jours à la saveur polyphosphatée.
Non : quatre princesses radicalement différentes, étrangères comme suédoise, brésilienne, sénégalaise, indienne.
Mais toutes : métisses japonaises…

*

A la question que l’on me pose donc parfois : « combien de temps dois-je consacrer à la visite de Kyoto ? », la réponse est ainsi sans appel : deux ans.
Pour un aperçu rapide.

*

Attention : les studios de la Toei produisent cet effet abyssal de zoom qui te révèlent l’évidence.
Qui te font nommer le ressenti que tu as depuis la première minute :

Kyôto n’est qu’un immense, sublime, parfait, magique et flippant : studio de cinéma.

Cette appréhension n’est pas une métaphore de touriste. Mais la désignation du cœur (de la fonction ?) de la ville.
Parce qu’il n’y a aucune, je répète, aucune, strictement aucune différence entre l’intérieur et l’extérieur du studio. Alors tu souris les premières minutes. T’as les j’tons celles d’après. Puis tu pourrais oublier ce que tu viens de noter, continuer ta visite en déployant le script « je suis dans un parc d’attraction » pour ressortir en déployant le « je suis dans la vie réelle ». Sauf, et je dois vraiment insister sur ce sauf, sauf que si l’on force le maintien en mémoire de travail réflexive de la prise de conscience de l’identité de la ville et du studio, alors on ressent une angoisse diffuse similaire à celle du Truman Show qui n’est pas un simple divertissement critique mais un miroir profond. Trop vrai. Insupportablement exact.

*


All the world’s a stage,
And all the men and women merely players

Nausée.

*

Qui tourne et qui regarde.
Qui tourne et qui regarde ?
Ces questions qui font suite au choc de la prise de conscience permettent de percevoir les champs de vecteurs organisés qui structurent Kyôto.
L’ancienne capitale est construite comme microcosme, réduction de l’univers, comme paysage manifestant aux yeux du pouvoir l’étendue et la réalité de son empire.
C’est donc l’empereur (et ses délégués – aujourd’hui la police, le voisinage) qui tourne et qui regarde.
Les décors, parfaits, sont là pour assurer le semblant et légitimer l’arbitraire.
Les kyotoïtes ne sont pas des habitants mais des figurants.
Qui regardent la scène au moment même où ils la jouent, chacun contrôlant, dans le regard de l’autre, le déroulement fluide de la séquence.
Kyôto, panoptique 3D à la caméra superflue, où chaque point de l’espace est omni-regardant et où tout être se vit comme spectateur d’une réalisation collecto-collaborative illimitée.

*

D’où cette sensation profonde, permanente, de vivre dans une œuvre. De vivre une œuvre.

Kyôto, non pas ville d’Art.
Mais Ville-Art.
Qui prie pour que ne se réalise son désir :
.
Cut.


17 juillet 2008

Le noble et l’ignoble

Filed under: esthétique,Quotidien,Son — Stéphane Barbery @ 22:10

Un quotidien où tu swappes,
- de la beauté pure : concert de koto où officient des déesses.
- à la gerbe absolue : les gokiburi qui se baladent, à vitesse ahurissante, toujours plus nombreux le soir dans la maison.
Pour déloger ces gros cafards volants qui frisent les 8cm et pour éviter qu’ils ne meurent empoisonnés par de mauvais pièges en maturant des centaines d’oeufs, la solution du coin : le barusan, grosse bombe fumigène vendue en pharmacie qui les fait sortir et les tue.
Qui les tue, euh, mais pas complètement.
Ils bougent encore quand tu rentres dans ta maison enfumée.

*

En brave, j’ai confié l’opération barusan à Muriel…

Elle était motivée : le placard de son bureau était le nid numéro 1.
Et puis il fallait mettre fin à l’équivoque. A chaque croisement avec un gokiburi, un grand cri retentissait dans la maison. Les voisins allaient commencer à se poser des questions…

*

Demain matin, nous partons quelques jours avec Shigenori pour filmer des images de Hyuga, ville réputée pour ses gobans et ses pierres blanches…


 
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