
Quel bilan pour cette prise de goût express sur les îles lagonées d’Amami, au nord d’Okinawa ?
Six jours.
Sous pluies fines ou délugeantes.
Sous vent violent, sous vent chaud, sous vent absent.
Sous soleil à vous donner des coups. Comme des claques, fulgurantes, qui laissent l’empreinte rouge sur la peau.
*
La Nouvelle Zélande – son île sud – ne crée pas des blasés. Mais des exigeants. Des connaisseurs.
Quand tu as eu le temps de jouir du grandiose, du sidérant, le beau t’apparaît pour ce qu’il est : beau. Pas plus.
*
Les îles Amami, c’est encore le Japon mais plus le Japon.
On bascule dans le Pacifique. De l’Asie à l’Océanie.
Du dragon au lagon.
De la laque au corail.
*
Comme une flaque de regard d’un husky… chaud.
Un nuancier sous-divisant récursivement l’aigue-marine et supprimant l’acier, l’ardoise, le bleuet, le berlin, le cobalt, le guède, le Klein, le marine, l’outremer, le prusse, le saphire et le turquin.
Un lagon, c’est l’effet tcherenkov qualifié de mignon. Une verroterie plastique. Une encre de pré-adolescente anglo-saxonne.
Lagon ? Elaguons.
*
Langueur des îles. Pauvreté des îles. Une eau Tchernobyl. Des poissons d’aquarium sur la plage, des tortues marines plongeant sous nos fenêtres. Des insectes, de toutes tailles, de toutes morphologies, de l’indifférence à l’extrême attention, qui transforment ta chambre en surpopulation carcérale sud-américaine. Des papillons, plus gros que des hirondelles. Plus rapides que des hirondelles. Plus beaux que des hirondelles. Peu d’oiseaux. Et la moiteur qui crée la rouille, qui poisse la crasse.
*
Le Japon est encore là dans la langue, dans le régime alimentaire – minus la qualité.
Mais un Japon comme sans Bouddhisme, sans Shinto. Avec une fierté micro-insulaire qui forge l’individualisme. Où le poids du groupe étreint moins. Semble étreindre moins.
*
La menthe à l’eau du lagon fige ton regard vers le plat, le flat. Tu passes en mode écran de veille monochrome en 2D. Qui t’induit, sans ton consentement, une transe suspensive : celle qui ralentit le temps et agrandit les pupilles, le sourire. En rendant con d’être sous-stimulé.
Dans un jeu de rôle, le Pacifique, c’est immédiatement intelligence -10, sagesse +5 sans jet de sauvegarde. Tu y perds. Jusqu’au désir.
*
Pourquoi l’Occident actuel rêve-t-il de ce mensonge anesthésiant, de cette fumette chloroformante ?
Pourquoi Brel, le Bounty, la Jet set, Baudelaire, la Loterie nationale, les voyagistes dealent-ils ce narcotique sans goût, sans euphorie, cet assommoir inabordable ?
Faire de ça son paradis, c’est avoir renoncé à créer, c’est attendre la mort sans espoir de réaliser un faire. C’est avoir enterré le faiseur en soi.
Le lagon, c’est une cure de sommeil pour excités du capitalisme, pour hypomanes enfants de la télé. Un somnifère de mauvais goût, signe extérieur de richesse étalée sans idéal.
Un purgatoire. Une saignée. Qui ne soulage pas. Qui ne purifie pas. Un interlude triste. Sans fin.
*
Le lagon, c’est peut-être la nostalgie du singe aquatique en nous. Un regret qui ne se déclenche pas chez moi. Le singe qui s’active dans mes cellules, c’est celui qui n’est pas descendu de son arbre. Qui nomadise de cimes en cimes. Dans la verticalité. Alors imaginez-le sur une petite île sableuse…
*
Ce voyage m’aura permis de redécouvrir, de confirmer pour la énième fois que mon paradis, c’est la montagne, cet arbre suprême.
Dont acte.
Et que mon chez moi actuel, mon culturotope, ma vibration : c’est Kyôto. Qui m’a manqué – réellement manqué – en quelques heures.
Dont acte.
*
Photos.
*
Il faut voir ces bateaux de liaison où, dans un open space évoquant les camps de réfugiés, chacun roupille sur le sol, en sandwich entre un matelas fin au drap bleu douteux, une couverture kaki pelucheuse et ses voisins. Le cou maintenu par un parallélépipède en skai marron de la taille d’une boîte à chaussures pour enfants.
*
Un japonais en transport en commun, c’est la règle : dort. Avec une certaine tenue.
Quelle que soit l’heure du jour. Comme s’il avait trop, mais vraiment trop de sommeil à rattraper. Comme s’il savourait en affamé ce luxe de répit.
Quand il se réveille, il mange. Senbei et Bento. Quand il a fini de manger, il boit. De la bière.
*
J’aime, lors des accostages des bateaux, la joie des hommes d’équipages à lancer dans un beau geste de fronde les grapins qui serviront à tirer les gros cordeaux. Cette combinaison du cercle, du fluide, de la direction et du lien : je m’y reconnais.
*
Ils rayonnent chouettement, les enfants japonais. Petits et débrouillards, autonomes, se relevant sans pleurs d’une chute qui n’inquiète pas les parents, au loin, en confiance, suggestionnant la confiance.
Comment comprendre alors cette bascule entre ces enfants chouettes, irradiant de confiance et d’eux-mêmes, à ces adultes prisonniers, conformistes, semblant traverser la vie comme des civils en guerre risquant en permanence le sniper ou la sous-munition ? Comment des parents confiants pour leurs enfants confiants vivent-ils simultanément comme adultes trouillus, sans confiance ?
Est-ce un trait transitoirement créé par ces derniers siècles, les guerres civiles, le féodalisme shogunal, Meiji, le sentiment du retard de civilisation et l’extrême-droitisation, puis la défaite cimentant un complexe d’infériorité, la difficulté à croire véritablement en son génie ?
Que faudrait-il à la société japonaise pour créer des adultes confiants sans morgue, des adultes aussi confiants et chouettes que le sont leurs enfants aujourd’hui ?
*
Question en suspens : si le Japon est un champloo magique, quelle est la contribution, quel est le goût (de mangue ?) ajouté par ce mana du Sud ?