
L’unité 731 souille si fort qu’il n’y a pas de transition possible après la découverte de ses crimes. Comment reprendre le cours d’une pérégrination sur l’Art et le wabi-sabi après la découverte de « ça ». Un « ça » qui restera actuel tant qu’il conservera son halo d’ignoble impunité officielle.
Une attitude cohérente avec le « ni ignorer, ni banaliser, ni refouler, ni dénier » consisterait à se faire militant actif de cette cause.
Ne pas y consacrer tout son temps disponible, surtout dans ma situation, est-ce que ce ne serait pas – par lâcheté, par confort – se faire complice volontaire de l’oubli des victimes ? Hausser négligemment les épaules sur la fatalité du mal ? Un j’men foutisme que seul peut s’autoriser une personne qui se sent à l’abri ?
L’unité 731, tous les crimes contre l’humanité, le mal et l’injustice sur Terre, souillent.
Mais, et il n’y a rien de soulageant dans ce « mais », les ressources en temps et en compétences de chacun sont limitées.
Les horreurs passées impunies et les injustices actuelles sont trop nombreuses pour que l’on puisse simultanément se consacrer authentiquement, efficacement et pas simplement symboliquement, à plusieurs causes – chacune digne pourtant des ressources d’une existence entière.
Et surtout, on ne se consacre authentiquement à une cause que si, pour des raisons d’histoire personnelle, familiale le plus souvent, ou de projection profonde, on s’identifie aux victimes.
Rien de pire que la posture de l’intello français, incapable de contrôler sa mégalo tachycarde, qui agite de grandiloquents effets de manche en se prenant pour l’avocat de l’universel, puis change de cause dix-huit mois plus tard parce que les lecteurs de revues veulent, comme la ménagère du poisson et du cancan : du débat frais.
Comment choisir sa cause sans ignorer, sans banaliser, sans refouler, sans dénier la douleur et l’injustice des autres causes.
Et comment vivre aussi dans la joie, avec l’exigence de joie qu’attendent de nous ceux qui n’ont pas la chance de la pouvoir vivre, sans ignorer, banaliser, refouler, dénier les causes.
Je ne peux pas moins apprécier mes udons alors que je sais que toutes les cinq secondes (1…2…3…4…5…1…2…3…4…5…) un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Qu’à cet instant précis où j’écris et alors que je vais prendre mon petit déjeuner, 900 millions de personnes sont – sans aucune raison si ce n’est l’inertie de l’oppression du plus fort – mutilées par la faim.
Que faire bon sang, que faire, pour ne pas ignorer, banaliser, refouler, dénier, pour ne pas me faire complice, et pour vivre ma vie, le plus irréprochablement possible, en appréciant chaque seconde de bonheur en en connaissant le prix ?
Honorer mes aptitudes : identifier le bon, le beau; en témoigner; animer.
Honorer mes aptitudes.
Honorer ma chance.
Honorer les autres.
Et toujours m’orienter vers le soleil qui vient.