J’me suis fait poudrer
Il y a deux mois, le passage chez le coiffeur ne m’avait pas bien plu. Le jeune manieur de tondeuse venait visiblement de se faire engueuler par son patron et un gaijin demandant une « straight cut » (stretto cutto), sans décoloration, sans permanente, sans sculpture déstructurante de la crinière, un gaijin bredouillant un « ça fait février » pour dire « ça fait deux mois », un gaijin qui ne connaissait même pas la taille en millimètre qu’il voulait conserver sur le crâne, n’était digne que de l’affichage ostensible d’un mépris mérité.
Deux mois plus tard, j’envisageais même de me laisser pousser le sprout afin de pouvoir le huiler façon samourai, façon sumotori. Oui : j’en suis là.
Et puis hier il a plu toute la journée. Je décidai, pour me distraire et à titre anthropologique, de retenter l’expérience dans un petit salon aux fauteuils Star Trek que j’avais repéré la veille quand nous étions descendus sur Sanjo pour dîner d’un ramen.
Je descendis donc la grande rue sans âme et passai, sur mon chemin, devant un autre salon fossile. Un vieux japonais en blouse blanche attendait le client en lisant son journal dans l’un de ses fauteuils de coupe, formidables collectors dans le plus pur style « Happy Days mixé à Lucky Luke ». J’entrai.
Je ne sais pas ce qu’avait mangé le petit vieux mais il ne faisait que grouiker et péter. Ca ne m’empêchait pas de remonter le temps et de vivre une expérience muséale. Comme si j’étais dans un film avec Gabin. Comme si j’étais Gabin.
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D’abord l’empaquetage. Trois couches, deux de tissu plus un col plastique pour qu’aucun cheveux coupé ne tombe sur les vêtements. Ma couche préférée, la plus extérieure : un drap blouse jaune vieilli qui sera disposé en vallée courbe devant moi grâce à l’élévation de deux protubérances masquées dans les accoudoirs. Je supposai que cette vallée pouvait avoir la fonction d’éviter un important balayage final. Mauvaise pioche car à la fin, mon drap blouse sera allègrement secoué sur le sol, plié comme un couchage et reposé sur l’accoudoir de mon fauteuil dans l’attente du prochain client…
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Deuxième étape : le mouillage du cheveu par application ferme d’une serpillière fumante sur le crâne.
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Troisième étape : coupe aux ciseaux à l’ancienne. Quarante-cinq minutes.
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Quatrième étape : la plus réjouissante. En France, quand je sors de chez la coiffeuse, mon premier geste après m’être assuré qu’elle ne peut plus me voir est de passer vigoureusement la main dans ce qui me reste de chevelure pour effacer ainsi l’apprêt VRP du brushing. Ici, à ma stupeur ravie, c’est le p’tit vieux péteur qui s’en est chargé. Pendant trente bonnes secondes énergiques, vas-y qu’il me décoiffe, vas-y qu’il me décoiffe. Enfin quelqu’un qui avait tout compris !
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Cinquième étape : après un p’tit coup de serpillère chaude, premier peaufinage au ciseau plus fin. Puis stupeur.
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est en train de me passer une brosse à chien dans les cheveux (les brosses en plastique mou que l’on tient dans la paume pour dépoiler les canidés à poils ras) ».
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est maintenant en train de me dépeigner hardiment avec une brosse à chaussure ».
Enfin ! Enfin un coiffeur qui a compris que pour coiffer, il faut décoiffer, laisser le cheveux vivre la courbe de sa vie, assumer l’orientation de sa capillarité libre, de son authentique poilitude.
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Sixième étape. Ben c’est là où j’me suis fait poudrer. Ca a commencé classiquement par le bruit du rasoir à l’ancienne affûté sur un cuir. Je n’aime pas trop ce bruit de boucherie. Ni l’idée d’exposer à un inconnu dont je ne connais rien du passé ni de l’état psychiatrique actuel, les bras sous la douce vallée d’un drap jaune vieilli, mes carotides.
Hop, d’abord un coup de blaireau à l’ancienne, chaud, savonneux et smouitcheux sur la nuque. Puis le scritch scritch agréable du grattement de la lame qui vient par petits coups précis comme le tracé d’un kanji sur une toute petite surface, rendre la partie de ta tête que tu ne peux pas voir « nette ».
Et là, en traître : dans un mouvement de bras que n’aurait pas renié une danseuse étoile de l’Opéra de Paris, hop qu’il sort son poudrier et qu’il me dépose un nuage de poussière chair parfumée à la cocotte sur toutes les parties visitées par sa lame.
Pour me rassurer, je me suis dit que ça n’aurait peut-être pas choqué Gabin. Bon, peut-être que Gabin lui aurait mis un pain avec une réplique à la Audiard. Mais je ne suis pas bon pour les répliques. Surtout quand en japonais, je sais tout juste distinguer « deux mois » et « février »…
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Etape pénultième : le peaufinage au cheveux près. Avec une minuscule paire de ciseau.
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Etape final : le dépoilage. Avec trois brosses sèches de taille différente. L’une genre petit balai pour pelle à poussière. L’une plus petite pour le col. Et une dernière plus petite encore pour le visage.
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Une heure. 3000 yens. J’ai oublié de faire une photo.



