18 avril 2008

J’me suis fait poudrer

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 7:55

Il y a deux mois, le passage chez le coiffeur ne m’avait pas bien plu. Le jeune manieur de tondeuse venait visiblement de se faire engueuler par son patron et un gaijin demandant une « straight cut » (stretto cutto), sans décoloration, sans permanente, sans sculpture déstructurante de la crinière, un gaijin bredouillant un « ça fait février » pour dire « ça fait deux mois », un gaijin qui ne connaissait même pas la taille en millimètre qu’il voulait conserver sur le crâne, n’était digne que de l’affichage ostensible d’un mépris mérité.

Deux mois plus tard, j’envisageais même de me laisser pousser le sprout afin de pouvoir le huiler façon samourai, façon sumotori. Oui : j’en suis là.

Et puis hier il a plu toute la journée. Je décidai, pour me distraire et à titre anthropologique, de retenter l’expérience dans un petit salon aux fauteuils Star Trek que j’avais repéré la veille quand nous étions descendus sur Sanjo pour dîner d’un ramen.

Je descendis donc la grande rue sans âme et passai, sur mon chemin, devant un autre salon fossile. Un vieux japonais en blouse blanche attendait le client en lisant son journal dans l’un de ses fauteuils de coupe, formidables collectors dans le plus pur style « Happy Days mixé à Lucky Luke ». J’entrai.

Je ne sais pas ce qu’avait mangé le petit vieux mais il ne faisait que grouiker et péter. Ca ne m’empêchait pas de remonter le temps et de vivre une expérience muséale. Comme si j’étais dans un film avec Gabin. Comme si j’étais Gabin.

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D’abord l’empaquetage. Trois couches, deux de tissu plus un col plastique pour qu’aucun cheveux coupé ne tombe sur les vêtements. Ma couche préférée, la plus extérieure : un drap blouse jaune vieilli qui sera disposé en vallée courbe devant moi grâce à l’élévation de deux protubérances masquées dans les accoudoirs. Je supposai que cette vallée pouvait avoir la fonction d’éviter un important balayage final. Mauvaise pioche car à la fin, mon drap blouse sera allègrement secoué sur le sol, plié comme un couchage et reposé sur l’accoudoir de mon fauteuil dans l’attente du prochain client…

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Deuxième étape : le mouillage du cheveu par application ferme d’une serpillière fumante sur le crâne.

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Troisième étape : coupe aux ciseaux à l’ancienne. Quarante-cinq minutes.

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Quatrième étape : la plus réjouissante. En France, quand je sors de chez la coiffeuse, mon premier geste après m’être assuré qu’elle ne peut plus me voir est de passer vigoureusement la main dans ce qui me reste de chevelure pour effacer ainsi l’apprêt VRP du brushing. Ici, à ma stupeur ravie, c’est le p’tit vieux péteur qui s’en est chargé. Pendant trente bonnes secondes énergiques, vas-y qu’il me décoiffe, vas-y qu’il me décoiffe. Enfin quelqu’un qui avait tout compris !

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Cinquième étape : après un p’tit coup de serpillère chaude, premier peaufinage au ciseau plus fin. Puis stupeur.
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est en train de me passer une brosse à chien dans les cheveux (les brosses en plastique mou que l’on tient dans la paume pour dépoiler les canidés à poils ras) ».
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est maintenant en train de me dépeigner hardiment avec une brosse à chaussure ».
Enfin ! Enfin un coiffeur qui a compris que pour coiffer, il faut décoiffer, laisser le cheveux vivre la courbe de sa vie, assumer l’orientation de sa capillarité libre, de son authentique poilitude.

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Sixième étape. Ben c’est là où j’me suis fait poudrer. Ca a commencé classiquement par le bruit du rasoir à l’ancienne affûté sur un cuir. Je n’aime pas trop ce bruit de boucherie. Ni l’idée d’exposer à un inconnu dont je ne connais rien du passé ni de l’état psychiatrique actuel, les bras sous la douce vallée d’un drap jaune vieilli, mes carotides.
Hop, d’abord un coup de blaireau à l’ancienne, chaud, savonneux et smouitcheux sur la nuque. Puis le scritch scritch agréable du grattement de la lame qui vient par petits coups précis comme le tracé d’un kanji sur une toute petite surface, rendre la partie de ta tête que tu ne peux pas voir « nette ».
Et là, en traître : dans un mouvement de bras que n’aurait pas renié une danseuse étoile de l’Opéra de Paris, hop qu’il sort son poudrier et qu’il me dépose un nuage de poussière chair parfumée à la cocotte sur toutes les parties visitées par sa lame.
Pour me rassurer, je me suis dit que ça n’aurait peut-être pas choqué Gabin. Bon, peut-être que Gabin lui aurait mis un pain avec une réplique à la Audiard. Mais je ne suis pas bon pour les répliques. Surtout quand en japonais, je sais tout juste distinguer « deux mois » et « février »…

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Etape pénultième : le peaufinage au cheveux près. Avec une minuscule paire de ciseau.

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Etape final : le dépoilage. Avec trois brosses sèches de taille différente. L’une genre petit balai pour pelle à poussière. L’une plus petite pour le col. Et une dernière plus petite encore pour le visage.

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Une heure. 3000 yens. J’ai oublié de faire une photo.


5 avril 2008

Netsuke, le familier

Filed under: Quotidien,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:28

J’avais du mal à comprendre cet art du mauvais goût pour les breloques. Vous marchez dans les rues et tout d’un coup zouim, cling, blong, zouim : un gosse de Kyoto passe avec pas moins de dix trucs que vous identifiez comme des porte-clés accrochés à son sac. Et puis vous vous reprenez : ce ne sont pas des porte-clés vu qu’on y attache… des sacs. Ou des mobiles. Ce n’est pas utile puisqu’il y en a toujours plusieurs, que la caractéristique en est même l’hyper redondance. Donc ce doit être de la déco. Une déco kitch et moche. Une façon de personnaliser son cosplay. Le pré-carré de l’individualité nippone.

Individualité évidemment normée. Il y a des règles précises pour le port et le choix de ces colifichets.

  • Une petite fille de trois ans ne sort déjà jamais dans la rue sans son sac en bandoulière auquel sont accrochés pas moins de trois breloques dont une représente son personnage de dessin animé préféré.
  • Les enfants jusqu’au collège sont des musées ambulants. En primaire, c’est concours de bling bling. Manga et animés sont la principale source de référence. La règle, c’est que l’un des bidules soit beaucoup plus volumineux que les autres – catégorie petite peluche (gagnée dans les grues des game centers). Comme le sac est trimballé, retrimballé, à tous vents, à toute pluie, à tout transport en commun, la peluche est en général sale et déformée : piteuse.
  • Collège, lycée : ça se sexualise. Le biniou devient kawai. Donc objet de teasing, de mouche attrape-regard. Avec d’un côté les coquettes versant dans le symbole « dis-moi que je suis la plus belle » et de l’autre celles qui trouvent leur place à rester des enfants en conservant la peluche de l’étape précédente – mais en élaguant, à la niwaki, le superflu dans un geste de réflexivité affirmée. De ce que j’ai vu, les p’tits mecs en portent moins.
  • Pour les adultes, la règle veut que ces objets ne soient pas immédiatement extérieurs. Cette discrétion a trouvé un objet d’élection dans le mobile. Chez Yodobashi Kamera, le rayon customisation des téléphones (à coller ou à accrocher au strap) ne fait pas moins de dix mètres de long sur deux de hauteur. Dans tous les temples, vous pouvez acheter ces bimbelots. Et quand on monte en âge, c’est l’un d’entre eux que l’on porte à son mobile, comme porte-bonheur, amulette, charme. Ou témoignage de passage dans un musée.

J’en étais là quand je suis resté baba devant la beauté exquise de petites sculptures d’ivoire exposées par quelques stands de la foire aux antiquaires du Pulse Plazza. Impression renouvelée et vraiment stupéfiante de l’existence d’un génie japonais de la sculpture complètement ignoré de l’Occident et dont la force et la finesse surclassent peut-être les productions européennes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que notre ignorance de ce génie est totalement incompréhensible. Un peu comme s’il fallait imaginer le Louvre sans l’Italie ou les Pays-bas. Je tremble à l’idée que cette ignorance ne soit qu’un banal effet de provincialisme infatué d’arrogance nombriliste.

Je me renseigne donc pour en savoir davantage sur ces petites statues. Et je découvre les netsuke : un kimono, ça n’a pas de poche; alors pour trimballer sa monnaie, son hanko, sa pipe, ses médocs, les japonais avaient de petites boîtes accrochées à leur ceinture par une ficelle nouée par le netsuke. Une belle breloque.

Les binious d’aujourd’hui comme effet de l’absence de poche d’hier saupoudrée de la culture amulette asiatique ? Tout de suite, ça énerve moins. Ce n’est pas moins ridicule, pas moins kitch, pas moins problématiquement infantile pour les jeunes filles, mais, comme inertie de l’histoire, ça passe mieux.

*

Nous regardions avant-hier soir avec les amis Dernier Caprice d’Ozu dont le titre en japonais, plus touchant, est : l’automne de la famille Kohayagawa. Jusqu’à présent, quand je regardais un film d’Ozu, la sensation la plus forte était celle de l’exotisme, d’un étranger radicalement autre, lointain, passé. Dans toute sensation d’exotisme, il y a une certaine forme de supériorité paternaliste, bienveillante, attendrie mais supérieure. Je doute qu’on puisse se soustraire à cet universel égocentrage. Avant-hier, pour la première fois, après trois mois de vie à Kyoto, je n’avais plus cette sensation d’exotisme. Tout me paraissait familier, actuel. Shigenori San disait se sentir nostalgique de cet univers estompé des années soixante. J’étais pour ma part bluffé, très heureusement surpris, de commencer à m’y sentir chez moi. Familier.

Hier, au Mont Hiei, j’ai regardé discrètement les breloques vendues par le temple…


27 mars 2008

Definition is Limitation

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 8:35

Quel est l’objet source de ma réflexion ? Quelle est ma question ?

Ce pourrait être un : qu’est-ce que le Japon ? Une question et un objet qui n’émergent en ce moment en moi que sur le fond d’autres questions variations/comparaisons : qu’est-ce que la France ? Qu’est-ce qu’une société ? Qu’est-ce que la culture ?

Mais là encore, on recule, on tergiverse, on minaude. Ces questions : pour quoi faire ? Pour acquérir un statut social ? Celui de penseur, d’essayiste, de fin connaisseur ? Pour simplement mais chaleureusement partager avec d’autres ma chance actuelle ? Ou bien penser pour proposer ? Et proposer quoi, sans s’illusionner quand on est un brin spinoziste et un chouia au courant du temps long de l’histoire ?

Si on m’avait dit adolescent qu’un homme libéré des contraintes quotidiennes de l’argent choisirait Kyoto pour passer l’essentiel de son temps à photographier des fleurs et des arbres au soleil en concentrant sa réflexion sur l’art japonais, j’aurais craché un : salaud de social-traître.

Mais je me souviens aussi que jeune, la question politique (comment contribuer à soulager l’humanité souffrante de l’injustice de classe, comment lutter contre l’horreur abjecte, intolérable, de l’exploitation des uns par les autres, de la reproduction de la misère par la misère dans le trauma ?), je me souviens que ces questions étaient totalement instrumentalisées par mon rêve tout petit bourgeois de trône et de titre. S’imaginer Lénine, se voir en Trotski, c’est secrètement désirer le pouvoir de Staline. Parfois, plus sainement, juste réparer l’injustice faite aux siens.

La politique me taraude parce que ma grand-mère habitait au 9ème étage d’un HLM de Bondy et parce que là-bas, j’y ai senti la pisse dans l’ascenseur, parce que là-bas, je pouvais voir, au fil des ans, le petit Stéphane du 10ème étage, né la même année que moi, plus agile, rapide, intrépide à quatre ans, devenir progressivement une brute violente à la voix cassée au profil de délinquant de la zone.

Avant-hier, aux puces de Kitano, il y avait un gavroche local près du stand de son père. Bouille ronde, visage et vêtements sales, tonsé court. Il parlait avec un brocanteur qui s’adressait à lui comme à un égal, avec cette voix si spécifique, presque hurlante et bizarrement cassée des garçons qui n’ont pas cessé de se faire racler. Et qui racleront à leur tour.

Cette voix, quand on sait qu’elle aurait pu être la sienne, donne successivement : une nausée éclair, intolérable, immédiatement remplacée par l’envie de cajoler, de faire de ses bras un nid pour oisillon, l’envie de réparer par la tendresse. Et puis ça fout la rage. Ca fait serrer les poings. Qui se desserrent. Les épaules s’affaissent, de frustration. Avec un peu de haine de soi de ne rien pouvoir faire et le goût de relent acide du doute : le « ne rien pouvoir faire », n’est-ce pas une rationalisation de celui qui ne veut pas diminuer sa confortable quiétude bourgeoise ?

Salaud de social-traitre ?

Ou bien vivre, chaque instant dans la conscience de la chance, dans le devoir de création, en jouissant raisonnablement du luxe des opportunités pour le retranscrire et le partager dans des œuvres tendres, respectueuses, qui gardent le poing serré ?

Wabi-sabi comme nid pour voix cassée, wabi-sabi.

Dans le soleil de l’impermanence.


15 mars 2008

Protégé : Des marches

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 12:03

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10 février 2008

Le destin du bruit de la fraise

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 8:56

Il y a un anti-wabi-sabi absolu dans le Japon contemporain : le haut-parleur.
Kyoto est une ville impressionnament calme. Au point que je n’ai pas le sentiment d’habiter en ville.
Sauf sur un aspect : le barouf monstrueux, insupportable les premières semaines, des haut-parleurs des camions (de poubelle, de livraison quand ils tournent ou reculent, de collecte d’encombrants ou de cartons, de campagne politique). Mon sentiment d’agression sonore, d’intrusion d’une sphère publique irrespectueuse dans ma sphère privée, est en train de changer peu à peu. C’est un bruit qui devient pareil à celui des corbeaux. De fond. J’en deviendrai certainement nostalgique. Mais je ne peux cesser pourtant de le percevoir comme le témoignage d’une formidable violence sociale : un bruit-instrument de société totalitaire à la Brazil.
Je ne dois pas avoir le bon code pour en comprendre les références. Car ce goût pour le bruit fort, on le retrouve dans l’interpellation des vendeurs dans la rue, dans les pachinkos, dans les émissions de télé. Un bruit assourdissant, saoulant, vulgaire. L’anti-wabi-sabi absolu.
J’ai tenté de me documenter sur le « hade de ii » (nice and loud) évoqué par Donald Richie, sans succès.

*

Hier soir, nous devions dîner chez Thomas et Erico. Nous avions acheté un chouette assortiment de gâteaux traditionnels dans un magasin de la galerie couverte de Teramachi où s’arrêtent peu de touristes. Mais la neige qui est tombée à flocons obèses toute la journée d’hier a rendu les routes vraiment dangereuses. Notre taxi dérapait et glissait en nous raccompagnant à la maison. Je décidai donc de suivre mon intuition et de décommander – avec la conscience douloureuse de l’impolitesse de cette décision.
La vendeuse de wagashis nous avait fait la recommandation ferme de consommer ses produits le jour même. Vers 21h, je décidai d’ouvrir la boîte. Et ce fut une révélation. Il y avait parmi les gâteaux un petit mochi en forme de gros nichon fourré à la fraise fraîche. Une vraie fraise intacte. Pas une purée, pas une confiture. Non, une vraie fraise fraîche naturellement sucrée; ce fut comme une révélation. Le meilleur dessert japonais que j’aie jamais mangé. Un mets de kami suprême.
Thomas, Erico : je sais comment me faire pardonner.

*

La fascination des occidentaux pour les toilettes japonaises me fait penser à celle des barbares pour Rome. Notre curiosité rigolarde et envieuse envers les sanitaires sublimement technologiques de chez Toto témoigne de notre malpropreté de cul-terreux. Et hier, j’ai encore poussé un wouah : j’entre dans des toilettes et, prestidigitation : la cuvette se lève seule, devant moi. Devant tant de magie, je décide – les femmes auront un début d’explication à leur légitime indignation – de faire l’effort de lever la lunette – un geste dont j’ai horreur car il m’oblige à toucher l’un des objets les plus suspects qui soit puis à porter ma main, cette même main qui a levé la lunette, sur une partie de mon anatomie que je tends à choyer.
Bon. Je voyais bien que je devais manquer une opération car le lever manuel de la lunette de ce Toto-là forçait un peu.
Je fis l’hypothèse qu’il devait y avoir un capteur quelque part et passai la main ici et là dans un geste de passe de magicien. Niet.
Je forçai le levage. La lunette finit par comprendre et termina sa course seule.
Il fallait ensuite tirer la chasse. Passé maître dans la lecture des kanjis (petit) et 大 (gros), j’inspectai du côté du réservoir. Sans succès.
Je regardai alentour. Pour découvrir la commande déportée près de la porte. Sur celle-ci, évidemment : les boutons de lever et de fermeture de la lunette et du couvercle…

J’avais envie de mettre une toge romaine comme le Aplusbégalix du Combat des Chefs.


 
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