Le petit curry
Le petit curry a 16 places.
Le petit curry a 16 petites places.
Le petit curry fait Miyazaki.
Le patron fait la cuisine
et la vaisselle
devant vous
dans 3 m².
En toque blanche.
La patronne c’est la serveuse.
Elle fait la gueule
et fait peur aux gaijins.
Parfois, à la fin, elle est gentille.
Mais vous avez toujours peur.
Qu’elle crie. Qu’elle pleure.
Le patron du petit curry est impassible.
On ne sait pas s’il fait la gueule.
On ne sait pas s’il est heureux.
Il n’a pas l’air.
Parfois il sourit.
Et ça fait bizarre.
Au petit curry
Je prends toujours le special lunch.
Au boeuf.
Le cheese cake.
Et le kotcha.
Au petit curry c’est toujours bon.
Au petit curry c’est excellent.
Au petit curry on sent l’amour
des ingrédients.
Au petit curry c’est toujours pareil.
D’abord la soupe de saison.
Et le curry qui chauffe la bouche.
Les pickles et la salade.
Puis le cheesecake et le kotcha.
Ca va trop vite mais on veut pas déranger.
Seize petites places, on se dit que ça doit tourner.
On voudrait trainouiller.
Comme dans un bar de village.
A Kyôto.
En mangeant indien
préparé à la française.
Plus le cheesecake et le kotcha.
On voudrait profiter de l’amour
qui diffuse de l’assiette.
Comme une grand-mère douce
et saine.
On voudrait s’y lover
au chaud
dans une poitrine sanctuaire.
Et s’endormir.
Au petit curry, le beef carry passe mieux
avec l’eau et les glaçons.
Au petit curry le chef est impassible.
Il ne transpire pas.
Ne se presse pas.
Sert à la minute.
J’aimerais savoir s’il est heureux.
J’aimerais savoir s’il est heureux
D’être impassible tous les jours
D’être parfait tous les jours
D’être identique tous les jours
J’aimerais savoir s’il est heureux de la patronne
S’il est heureux des 16 places minuscules
de faire la vaisselle
S’il est heureux
Qu’on ne connaisse pas son talent
La patronne n’est pas heureuse.
Au petit curry j’ouvre la porte
en vérifiant qu’elle est là.
Puis j’baisse les épaules pour ne pas qu’elle m’engueule.
J’la sens fragile, je ne voudrais pas l’énerver et qu’elle craque
que le patron pleure, que le petit curry ferme.
Je serai triste quand elle ne sera plus là.
Au petit curry je m’interroge sur ma vie.
J’aimerais préparer des beef carry pour l’âme
pour ceux que j’aime
pour ceux qui ne me connaissent pas.
pour ceux qui ont faim
pour ceux qui ont froid
au coeur.
J’aimerais créer un lieu,
mental,
où l’on trainouille.
Etre heureux de mes 16 places.
Etre immuable tous les jours.
Pour faire du bon
Pour faire du bien
Pour faire du chaud aux autres.
De mon mieux.
Tous les jours.




