16 octobre 2008

Le petit curry

Classé dans : Quotidien, Watashi, cuisine — Stéphane Barbery @ 6:10

Le petit curry a 16 places.
Le petit curry a 16 petites places.
Le petit curry fait Miyazaki.

Le patron fait la cuisine
et la vaisselle
devant vous
dans 3 m².
En toque blanche.

La patronne c’est la serveuse.
Elle fait la gueule
et fait peur aux gaijins.
Parfois, à la fin, elle est gentille.
Mais vous avez toujours peur.
Qu’elle crie. Qu’elle pleure.

Le patron du petit curry est impassible.
On ne sait pas s’il fait la gueule.
On ne sait pas s’il est heureux.
Il n’a pas l’air.
Parfois il sourit.
Et ça fait bizarre.

Au petit curry
Je prends toujours le special lunch.
Au boeuf.
Le cheese cake.
Et le kotcha.

Au petit curry c’est toujours bon.
Au petit curry c’est excellent.
Au petit curry on sent l’amour
des ingrédients.
Au petit curry c’est toujours pareil.

D’abord la soupe de saison.
Et le curry qui chauffe la bouche.
Les pickles et la salade.
Puis le cheesecake et le kotcha.

Ca va trop vite mais on veut pas déranger.
Seize petites places, on se dit que ça doit tourner.
On voudrait trainouiller.
Comme dans un bar de village.
A Kyôto.
En mangeant indien
préparé à la française.
Plus le cheesecake et le kotcha.

On voudrait profiter de l’amour
qui diffuse de l’assiette.
Comme une grand-mère douce
et saine.
On voudrait s’y lover
au chaud
dans une poitrine sanctuaire.
Et s’endormir.

Au petit curry, le beef carry passe mieux
avec l’eau et les glaçons.

Au petit curry le chef est impassible.
Il ne transpire pas.
Ne se presse pas.
Sert à la minute.
J’aimerais savoir s’il est heureux.

J’aimerais savoir s’il est heureux
D’être impassible tous les jours
D’être parfait tous les jours
D’être identique tous les jours

J’aimerais savoir s’il est heureux de la patronne
S’il est heureux des 16 places minuscules
de faire la vaisselle
S’il est heureux
Qu’on ne connaisse pas son talent

La patronne n’est pas heureuse.
Au petit curry j’ouvre la porte
en vérifiant qu’elle est là.
Puis j’baisse les épaules pour ne pas qu’elle m’engueule.
J’la sens fragile, je ne voudrais pas l’énerver et qu’elle craque
que le patron pleure, que le petit curry ferme.

Je serai triste quand elle ne sera plus là.

Au petit curry je m’interroge sur ma vie.
J’aimerais préparer des beef carry pour l’âme
pour ceux que j’aime
pour ceux qui ne me connaissent pas.
pour ceux qui ont faim
pour ceux qui ont froid
au coeur.

J’aimerais créer un lieu,
mental,
où l’on trainouille.
Etre heureux de mes 16 places.
Etre immuable tous les jours.
Pour faire du bon
Pour faire du bien
Pour faire du chaud aux autres.

De mon mieux.
Tous les jours.


8 août 2008

Studio Kyoto

Classé dans : Quotidien — Stéphane Barbery @ 10:40

Hier, je visitais les studios Toei.
Une partie de moi rechignait depuis plusieurs jours.
Je m’étais perdu longuement, sous le cagnard, à scoot’, pour en trouver l’entrée la semaine précédente.
Mais pour arriver à 17h. L’heure de fermeture au Japon.

Je rechignais car ce mini parc où les attractions sont des studios de cinéma encore utilisés aujourd’hui pour des séries télé historiques était le dernier item important que je n’avais pas coché sur la liste des « visites à ne pas manquer » des guides touristiques.

Je rechignais pour ne pas connaître le sentiment d’avoir déjà tout vu.
Donc voilà. A priori, j’ai visité l’essentiel. Il m’aura fallu sept mois.
A temps plein.

*

Un constat m’apaise pourtant : je dois encore multiplier par quatre – a minima – cette durée car chaque lieu, pour être appréhendé véritablement, doit être perçu sous toutes saisons.

On pourrait croire que je m’autorise ici un effet de style complaisant, un auto-illusionnement de poseur pour relancer arbitrairement ma curiosité.

Mais non. Kyôto, le Japon, c’est les quatre saisons de Vivaldi jouées avec fougue par des ados doués.

Pas un défilement de jours à la saveur polyphosphatée.
Non : quatre princesses radicalement différentes, étrangères comme suédoise, brésilienne, sénégalaise, indienne.
Mais toutes : métisses japonaises…

*

A la question que l’on me pose donc parfois : « combien de temps dois-je consacrer à la visite de Kyoto ? », la réponse est ainsi sans appel : deux ans.
Pour un aperçu rapide.

*

Attention : les studios de la Toei produisent cet effet abyssal de zoom qui te révèlent l’évidence.
Qui te font nommer le ressenti que tu as depuis la première minute :

Kyôto n’est qu’un immense, sublime, parfait, magique et flippant : studio de cinéma.

Cette appréhension n’est pas une métaphore de touriste. Mais la désignation du cœur (de la fonction ?) de la ville.
Parce qu’il n’y a aucune, je répète, aucune, strictement aucune différence entre l’intérieur et l’extérieur du studio. Alors tu souris les premières minutes. T’as les j’tons celles d’après. Puis tu pourrais oublier ce que tu viens de noter, continuer ta visite en déployant le script « je suis dans un parc d’attraction » pour ressortir en déployant le « je suis dans la vie réelle ». Sauf, et je dois vraiment insister sur ce sauf, sauf que si l’on force le maintien en mémoire de travail réflexive de la prise de conscience de l’identité de la ville et du studio, alors on ressent une angoisse diffuse similaire à celle du Truman Show qui n’est pas un simple divertissement critique mais un miroir profond. Trop vrai. Insupportablement exact.

*


All the world’s a stage,
And all the men and women merely players

Nausée.

*

Qui tourne et qui regarde.
Qui tourne et qui regarde ?
Ces questions qui font suite au choc de la prise de conscience permettent de percevoir les champs de vecteurs organisés qui structurent Kyôto.
L’ancienne capitale est construite comme microcosme, réduction de l’univers, comme paysage manifestant aux yeux du pouvoir l’étendue et la réalité de son empire.
C’est donc l’empereur (et ses délégués – aujourd’hui la police, le voisinage) qui tourne et qui regarde.
Les décors, parfaits, sont là pour assurer le semblant et légitimer l’arbitraire.
Les kyotoïtes ne sont pas des habitants mais des figurants.
Qui regardent la scène au moment même où ils la jouent, chacun contrôlant, dans le regard de l’autre, le déroulement fluide de la séquence.
Kyôto, panoptique 3D à la caméra superflue, où chaque point de l’espace est omni-regardant et où tout être se vit comme spectateur d’une réalisation collecto-collaborative illimitée.

*

D’où cette sensation profonde, permanente, de vivre dans une œuvre. De vivre une œuvre.

Kyôto, non pas ville d’Art.
Mais Ville-Art.
Qui prie pour que ne se réalise son désir :
.
Cut.


17 juillet 2008

Le noble et l’ignoble

Classé dans : Quotidien, Son, esthétique — Stéphane Barbery @ 22:10

Un quotidien où tu swappes,
- de la beauté pure : concert de koto où officient des déesses.
- à la gerbe absolue : les gokiburi qui se baladent, à vitesse ahurissante, toujours plus nombreux le soir dans la maison.
Pour déloger ces gros cafards volants qui frisent les 8cm et pour éviter qu’ils ne meurent empoisonnés par de mauvais pièges en maturant des centaines d’oeufs, la solution du coin : le barusan, grosse bombe fumigène vendue en pharmacie qui les fait sortir et les tue.
Qui les tue, euh, mais pas complètement.
Ils bougent encore quand tu rentres dans ta maison enfumée.

*

En brave, j’ai confié l’opération barusan à Muriel…

Elle était motivée : le placard de son bureau était le nid numéro 1.
Et puis il fallait mettre fin à l’équivoque. A chaque croisement avec un gokiburi, un grand cri retentissait dans la maison. Les voisins allaient commencer à se poser des questions…

*

Demain matin, nous partons quelques jours avec Shigenori pour filmer des images de Hyuga, ville réputée pour ses gobans et ses pierres blanches…

 
 Ryukyu no Uta par l'école Asano de Kyoto [10:09m]: Play Now | Play in Popup | Download

16 juillet 2008

Potlatch brésilien, mating de la vulgarité

Classé dans : Quotidien, sociologie — Stéphane Barbery @ 11:43

De ce que j’en ai vu, je n’aime pas Gion Matsuri.

La procession spirituelle s’est transformée en potlatch où chaque pâté de maison rivalise dans le show off, dans la débauche bourgeoise commerçante de son fric, de son pouvoir.
Le passé est instrumentalisé, l’esprit inexistant.
Et pourtant plein de morgue.
Carnaval.
Où 90% des jeunes femmes en yukata, belles comme des déesses sont horriblement, atrocement, désespérément : vulgaires.
Ambiance brésilienne de boite de nuit. Sans musique. Si ce n’est l’horrible kon-chiki-chin.
Mixé avec la kermesse familiale et son odeur collante de graillon doucereux, ses vendeurs d’oreilles de Mickey ou de petits diables clignotant dans le fluo, et ses immondes peluches gonflables d’un mètre cube (Panthère rose, Alien vert) que des abrutis en masse portent sur leur dos.

Dans cette poubelle du mauvais goût : où est la beauté ? où est l’esprit ? où est Kyôto ?

 
 Kon Chiki Chin 1 [0:59m]: Play Now | Play in Popup | Download

 
 Kon Chiki Chin 2 [1:20m]: Play Now | Play in Popup | Download

 
 Vendeuses [1:02m]: Play Now | Play in Popup | Download

 
 Retour à la maison en métro [0:57m]: Play Now | Play in Popup | Download

13 juin 2008

Le pendu

Classé dans : Quotidien, Texte — Stéphane Barbery @ 12:20

Kyôto me rend gras du bide.
Mon corps réclame de marcher.
6h. Du matin.
Une gourde à tuyau, une goutte de Pernod.
Mes bâtons. De compétition.
Plan : Daimonji et retour. Deux heures.
Grand soleil. Air de fin de nuit.

*

J’arrive au pied de notre temple.
Du haut de l’escalier de pierre, un vieux me hèle.
En hurlant.
Il ressemble à ces p’tits vieux qui marchent tôt.
En plus vieux. Dans les 85 ans.
Il n’a pas de cosplay. Juste deux grandes branches.
Les yeux affolés et de la bave aux commissures.
De loin, il ressemble au prêtre du temple. Je m’approche.
On dirait un sdf. Je comprends « denwa ».
Je réponds « oui, j’ai un mobile ».
Je le sors. Ne comprends rien à ce que me dit le vieux, excité comme j’ai rarement vu un japonais.
Il me montre la forêt, plus haut.
J’imagine qu’un de ses copains de marche est tombé.
Le mobile met un temps fou à booter. Puis à trouver un réseau.
« Ichi ichi kyu ». 119. Les secours.
Il explique quelque chose à l’opérateur dans une prononciation de dentier non collé, en postillonnant dans mon smartphone à clavier comme dans un talkie.
Me retend le téléphone. Soulagé à dix pour cent. Les secours viennent.
Il me repointe la forêt. Je monte les escaliers.
Il les monte trop vite pour son âge.
Me dirige vers le bâtiment central du temple.
Et, arrêté par la surprise, je le vois.

Bleu, beau. Jeune.
Le pendu.

*

Il a son cosplay de jogger.
Des adidas rouges, chères et neuves. Une grosse montre sportive.
La goutte au nez.
Il n’y a pas de vent. Il ne balance pas.
La mort le rend tonique.
Le pendu.

*

Le vieux me demande si j’ai un couteau.
Pour trancher la sangle.
Je réponds non.
J’ai laissé le mien dans la valise.
Le vieux monte dangereusement sur le banc pliant.
Qu’il a remis droit.
Pour défaire le noeud.

Il me semble bien mort.
J’ai pas envie de le toucher.
Le Pendu.

*

Je touche son bras. Du bout d’un doigt.
Dur comme une crampe. Mais élastique.
Il est bleu.
Je baragouine qu’il est mort.
Le vieux tient à défaire le noeud.
Je soulève un peu le corps.
Beau comme un mannequin de vitrine Nike.
C’est lourd. Je le dis.
Le vieux renonce.
Il me montre l’entrée du temple.
Je comprends qu’il me suggère d’attendre et guider les secours.
Qu’on entend déjà.
J’y vais.
Arrive un beau camion de pompier rouge. Rutilant.
Toutes sirènes à fond. Inutiles.
C’est le protocole.
Suivi d’une ambulance.
Dans leur cosplaymobil.
Je leur dis il est mort.
Ils ne se pressent pas.
Ils n’ont pas envie de le voir.
Le pendu.

*

Les ambulanciers confirment.
Le vieux peut enfin s’asseoir.
Tremblottant. Sur les marches.
Le sergent chef prend ses coordonnées.
J’aime bien ces vieux pompiers à la voix cassée.
Ils en ont vu.
Beaucoup. Trop.
Ils savent faire.
C’est des solides. Des débrouillards. Des sauveurs.
Ils arrivent encore à pétiller de vie.
C’est leur métier.

*

Par acquis de conscience les ambulanciers utilisent leur défibrillateur.
Je me demande combien coûtent les électrodes jetables stérilisés qu’ils sortent d’un grand emballage plasto-aluminium grand comme une enveloppe demi-A4.
C’est juste pour voir si le coeur bat.
« Flat ».

*

Le sergent chef parle dans son talkie au dispatcheur.
Pendu = police.
Faut les attendre pour descendre le corps.
Qui ne balance toujours pas.
Qui est toujours jeune et beau.
Le pendu.

*

La police annonce son arrivée à moto.
Ca fait soupirer-marrer le collègue pompier du sergent-chef.
Les ambulanciers s’en foutent.
Personne ne se regarde trop.
Le pendu est trop beau. C’est trop triste.
Et puis on lui en veut.
Pour le dérangement. Pour l’impureté faite au temple.
Parce qu’il est tôt. Qu’il fait trop beau. Vraiment trop beau pour se pendre.
J’ai laissé ma carte au sergent chef.
On me dit qu’on n’a plus besoin de moi.
Le vieux est déjà parti depuis deux minutes. A toute allure, presque en courant.
Vers la montagne.
Pour faire sa balade. Pour se purifier. Pour ne pas interrompre sa routine.
La mort, on sent qu’il la perçoit déjà trop proche.
Pour lui qui entretient sa vie dans l’effort, ce beau, ce très jeune pendu, c’est une insulte.
Et une grande. Une très grande tristesse.

*

J’ai marché jusqu’au Daimonji.
Il fait très beau aujourd’hui.


 
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