
La joie est toujours plus grande quand on la partage.
Lorsqu’on sourit et se sent complice, immédiatement, d’un livre que l’on est heureux d’apercevoir du coin de l’oeil dans sa bibliothèque, on n’a qu’une envie : partager ce sourire et cette complicité avec ses vrais amis.
Offrir et faire connaître cette joie là.
Offrez-vous, faites-vous offrir, offrez les deux livres de Florent Chavouet : Tokyo Sanpo et le tout dernier, Manabé Shima.
Des talents fauchés qui rêvent de Japon, ça existe. Beaucoup. Dans la société occidentale cynique actuelle, verser dans l’aigreur, le côté obscur et la procrastination est la norme, la posture, le destin attendu de ces talents fauchés. Alors ceux – mais combien sont-ils ? un par génération ? – qui échappent à l’attraction complaisante de cette morgue forcent l’admiration.
Florent Chavouet se balade comme un petit prince, un brin bab mais poli, interrogeant avec candeur, curiosité sincère, souriante, le quotidien d’une partie du Japon actuel.
Il fait penser à ces peintres sans le sou décrits dans les poèmes chinois qui troquent dix centimètres de table, un repas frugal et l’abri approximatif d’une nuit contre un portrait.
Il fait penser à Daniel Mermet promenant son micro, où qu’il se trouve, et capable d’entrer en relation immédiate, de fraternité simple, avec des gens simples, non duplices, dont l’histoire, la temporalité à la Ozu, est plus proche de l’éternité que n’importe quel portrait de puissants qui sera tombé dans l’oubli dans cent ans.
Florent Chavouet fait penser à un Nicolas Bouvier, lui aussi voyageur fauché, traquant, en ethnologue des petits détails, l’esprit mélancolique d’un peuple. A un Nicolas Bouvier qui lui aussi a fait confiance à la porte qui s’ouvre si on y frappe. Et combien d’entre nous osent frapper aux portes ? Lire Florent Chavouet c’est sourire en s’imaginant ce qui nous arriverait si nous osions, comme lui, tous les jours faire le pari, dans une confiance absolue, des réponses certaines de notre bonne étoile.
Et puis Florent Chavouet fait également penser à Trondheim et ses petits riens : il nous fait rire aux éclats en trouvant les formules justes, en dévoilant par images nos dialogues intérieurs où nous nous moquons de nous-même et des autres. Tokyo Sanpo, c’est un Tokyo-ga de Wim Wenders sans la déprime. On est joyeux en tournant les pages parce que la vie décrite par Florent Chavouet est joyeuse. Ni mièvre, ni crédule. Rigolote. Marrante. Même dans les pires désagréments.
Florent Chavouet nous fait donc penser à de nombreuses personnes mais une fois qu’on a découvert ses livres, il nous fait surtout penser à… Florent Chavouet. C’est sans doute l’un des plus grands compliments qu’on puisse faire à un auteur : la création d’un style, d’une forme de création unique qui vient nommer de façon inédite le monde, un monde qui s’enrichit au même instant de ce nouveau vocabulaire.
Les dessins de Florent Chavouet sont époustouflants. Il y a de l’émotion à voir émerger tout au long de Tokyo Sanpo son coup de crayon qui capte comme de rien les ombres, les reflets, la lumière (je suis muet d’admiration devant ses toits), son utilisation incroyable, mixte photographico-crobardique, des crayons de couleur, ses perspectives étrangement naturelles à l’oeil, sa maîtrise de la mise en page ludique et harmonieuse.
Il y a de la joie à voir exploser ce talent dans Manabé Shima dont le papier et l’impression mettent merveilleusement en valeur ces créations graphiques bien plus fortes que des photos ou de la vidéo et qui, après une unique lecture, s’ancrent profondément en nous.
Ceux qui ont la chance de connaître le Japon peuvent témoigner de la justesse sensible du Japon présenté par Florent Chavouet. Un Japon au quotidien doux, qui a un goût des années 50, à la Prévert, peuplé de gourmands, de gourmets, de vieux, de bourrus, de gentils, bercés par une nature vibrante aux formes martiennes. Offrir Tokyo Sanpo ou Manabé Shima, c’est offrir une authentique expérience japonaise, précieuse, rare, pour une vingtaine d’euros, à ceux qui autour de vous rêvent de ce voyage.
La dernière raison de s’offrir et d’offrir les livres de Florent Chavouet, c’est d’avoir le sentiment de contribuer à réparer une injustice. Un talent comme celui de cet auteur est si rare qu’il mérite d’être soutenu. Florent est encore jeune mais il mérite mieux que des voyages si ric-rac qu’il lui arrive de dormir dans un ancien wagon de train qui sert de jeu dans un parc pour enfants. On souhaite à Florent Chavouet de vendre suffisamment de livres pour pouvoir entrer dans les meilleures conditions possibles en contact avec l’autre Japon abyssal qui l’attend ici : celui de la beauté absolue, éternelle de Kyôto. Qu’il saura partager avec tous avec son talent unique.
Florent Chavouet : Tokyo Sanpo ou Manabé Shima.