
J’avais du mal à comprendre cet art du mauvais goût pour les breloques. Vous marchez dans les rues et tout d’un coup zouim, cling, blong, zouim : un gosse de Kyoto passe avec pas moins de dix trucs que vous identifiez comme des porte-clés accrochés à son sac. Et puis vous vous reprenez : ce ne sont pas des porte-clés vu qu’on y attache… des sacs. Ou des mobiles. Ce n’est pas utile puisqu’il y en a toujours plusieurs, que la caractéristique en est même l’hyper redondance. Donc ce doit être de la déco. Une déco kitch et moche. Une façon de personnaliser son cosplay. Le pré-carré de l’individualité nippone.
Individualité évidemment normée. Il y a des règles précises pour le port et le choix de ces colifichets.
- Une petite fille de trois ans ne sort déjà jamais dans la rue sans son sac en bandoulière auquel sont accrochés pas moins de trois breloques dont une représente son personnage de dessin animé préféré.
- Les enfants jusqu’au collège sont des musées ambulants. En primaire, c’est concours de bling bling. Manga et animés sont la principale source de référence. La règle, c’est que l’un des bidules soit beaucoup plus volumineux que les autres – catégorie petite peluche (gagnée dans les grues des game centers). Comme le sac est trimballé, retrimballé, à tous vents, à toute pluie, à tout transport en commun, la peluche est en général sale et déformée : piteuse.
- Collège, lycée : ça se sexualise. Le biniou devient kawai. Donc objet de teasing, de mouche attrape-regard. Avec d’un côté les coquettes versant dans le symbole « dis-moi que je suis la plus belle » et de l’autre celles qui trouvent leur place à rester des enfants en conservant la peluche de l’étape précédente – mais en élaguant, à la niwaki, le superflu dans un geste de réflexivité affirmée. De ce que j’ai vu, les p’tits mecs en portent moins.
- Pour les adultes, la règle veut que ces objets ne soient pas immédiatement extérieurs. Cette discrétion a trouvé un objet d’élection dans le mobile. Chez Yodobashi Kamera, le rayon customisation des téléphones (à coller ou à accrocher au strap) ne fait pas moins de dix mètres de long sur deux de hauteur. Dans tous les temples, vous pouvez acheter ces bimbelots. Et quand on monte en âge, c’est l’un d’entre eux que l’on porte à son mobile, comme porte-bonheur, amulette, charme. Ou témoignage de passage dans un musée.
J’en étais là quand je suis resté baba devant la beauté exquise de petites sculptures d’ivoire exposées par quelques stands de la foire aux antiquaires du Pulse Plazza. Impression renouvelée et vraiment stupéfiante de l’existence d’un génie japonais de la sculpture complètement ignoré de l’Occident et dont la force et la finesse surclassent peut-être les productions européennes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que notre ignorance de ce génie est totalement incompréhensible. Un peu comme s’il fallait imaginer le Louvre sans l’Italie ou les Pays-bas. Je tremble à l’idée que cette ignorance ne soit qu’un banal effet de provincialisme infatué d’arrogance nombriliste.
Je me renseigne donc pour en savoir davantage sur ces petites statues. Et je découvre les netsuke : un kimono, ça n’a pas de poche; alors pour trimballer sa monnaie, son hanko, sa pipe, ses médocs, les japonais avaient de petites boîtes accrochées à leur ceinture par une ficelle nouée par le netsuke. Une belle breloque.
Les binious d’aujourd’hui comme effet de l’absence de poche d’hier saupoudrée de la culture amulette asiatique ? Tout de suite, ça énerve moins. Ce n’est pas moins ridicule, pas moins kitch, pas moins problématiquement infantile pour les jeunes filles, mais, comme inertie de l’histoire, ça passe mieux.
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Nous regardions avant-hier soir avec les amis Dernier Caprice d’Ozu dont le titre en japonais, plus touchant, est : l’automne de la famille Kohayagawa. Jusqu’à présent, quand je regardais un film d’Ozu, la sensation la plus forte était celle de l’exotisme, d’un étranger radicalement autre, lointain, passé. Dans toute sensation d’exotisme, il y a une certaine forme de supériorité paternaliste, bienveillante, attendrie mais supérieure. Je doute qu’on puisse se soustraire à cet universel égocentrage. Avant-hier, pour la première fois, après trois mois de vie à Kyoto, je n’avais plus cette sensation d’exotisme. Tout me paraissait familier, actuel. Shigenori San disait se sentir nostalgique de cet univers estompé des années soixante. J’étais pour ma part bluffé, très heureusement surpris, de commencer à m’y sentir chez moi. Familier.
Hier, au Mont Hiei, j’ai regardé discrètement les breloques vendues par le temple…