16 juillet 2008

Potlatch brésilien, mating de la vulgarité

Filed under: Quotidien,sociologie — Stéphane Barbery @ 11:43

De ce que j’en ai vu, je n’aime pas Gion Matsuri.

La procession spirituelle s’est transformée en potlatch où chaque pâté de maison rivalise dans le show off, dans la débauche bourgeoise commerçante de son fric, de son pouvoir.
Le passé est instrumentalisé, l’esprit inexistant.
Et pourtant plein de morgue.
Carnaval.
Où 90% des jeunes femmes en yukata, belles comme des déesses sont horriblement, atrocement, désespérément : vulgaires.
Ambiance brésilienne de boite de nuit. Sans musique. Si ce n’est l’horrible kon-chiki-chin.
Mixé avec la kermesse familiale et son odeur collante de graillon doucereux, ses vendeurs d’oreilles de Mickey ou de petits diables clignotant dans le fluo, et ses immondes peluches gonflables d’un mètre cube (Panthère rose, Alien vert) que des abrutis en masse portent sur leur dos.

Dans cette poubelle du mauvais goût : où est la beauté ? où est l’esprit ? où est Kyôto ?


13 juin 2008

Le pendu

Filed under: Quotidien,Texte — Stéphane Barbery @ 12:20

Kyôto me rend gras du bide.
Mon corps réclame de marcher.
6h. Du matin.
Une gourde à tuyau, une goutte de Pernod.
Mes bâtons. De compétition.
Plan : Daimonji et retour. Deux heures.
Grand soleil. Air de fin de nuit.

*

J’arrive au pied de notre temple.
Du haut de l’escalier de pierre, un vieux me hèle.
En hurlant.
Il ressemble à ces p’tits vieux qui marchent tôt.
En plus vieux. Dans les 85 ans.
Il n’a pas de cosplay. Juste deux grandes branches.
Les yeux affolés et de la bave aux commissures.
De loin, il ressemble au prêtre du temple. Je m’approche.
On dirait un sdf. Je comprends « denwa ».
Je réponds « oui, j’ai un mobile ».
Je le sors. Ne comprends rien à ce que me dit le vieux, excité comme j’ai rarement vu un japonais.
Il me montre la forêt, plus haut.
J’imagine qu’un de ses copains de marche est tombé.
Le mobile met un temps fou à booter. Puis à trouver un réseau.
« Ichi ichi kyu ». 119. Les secours.
Il explique quelque chose à l’opérateur dans une prononciation de dentier non collé, en postillonnant dans mon smartphone à clavier comme dans un talkie.
Me retend le téléphone. Soulagé à dix pour cent. Les secours viennent.
Il me repointe la forêt. Je monte les escaliers.
Il les monte trop vite pour son âge.
Me dirige vers le bâtiment central du temple.
Et, arrêté par la surprise, je le vois.

Bleu, beau. Jeune.
Le pendu.

*

Il a son cosplay de jogger.
Des adidas rouges, chères et neuves. Une grosse montre sportive.
La goutte au nez.
Il n’y a pas de vent. Il ne balance pas.
La mort le rend tonique.
Le pendu.

*

Le vieux me demande si j’ai un couteau.
Pour trancher la sangle.
Je réponds non.
J’ai laissé le mien dans la valise.
Le vieux monte dangereusement sur le banc pliant.
Qu’il a remis droit.
Pour défaire le noeud.

Il me semble bien mort.
J’ai pas envie de le toucher.
Le Pendu.

*

Je touche son bras. Du bout d’un doigt.
Dur comme une crampe. Mais élastique.
Il est bleu.
Je baragouine qu’il est mort.
Le vieux tient à défaire le noeud.
Je soulève un peu le corps.
Beau comme un mannequin de vitrine Nike.
C’est lourd. Je le dis.
Le vieux renonce.
Il me montre l’entrée du temple.
Je comprends qu’il me suggère d’attendre et guider les secours.
Qu’on entend déjà.
J’y vais.
Arrive un beau camion de pompier rouge. Rutilant.
Toutes sirènes à fond. Inutiles.
C’est le protocole.
Suivi d’une ambulance.
Dans leur cosplaymobil.
Je leur dis il est mort.
Ils ne se pressent pas.
Ils n’ont pas envie de le voir.
Le pendu.

*

Les ambulanciers confirment.
Le vieux peut enfin s’asseoir.
Tremblottant. Sur les marches.
Le sergent chef prend ses coordonnées.
J’aime bien ces vieux pompiers à la voix cassée.
Ils en ont vu.
Beaucoup. Trop.
Ils savent faire.
C’est des solides. Des débrouillards. Des sauveurs.
Ils arrivent encore à pétiller de vie.
C’est leur métier.

*

Par acquis de conscience les ambulanciers utilisent leur défibrillateur.
Je me demande combien coûtent les électrodes jetables stérilisés qu’ils sortent d’un grand emballage plasto-aluminium grand comme une enveloppe demi-A4.
C’est juste pour voir si le coeur bat.
« Flat ».

*

Le sergent chef parle dans son talkie au dispatcheur.
Pendu = police.
Faut les attendre pour descendre le corps.
Qui ne balance toujours pas.
Qui est toujours jeune et beau.
Le pendu.

*

La police annonce son arrivée à moto.
Ca fait soupirer-marrer le collègue pompier du sergent-chef.
Les ambulanciers s’en foutent.
Personne ne se regarde trop.
Le pendu est trop beau. C’est trop triste.
Et puis on lui en veut.
Pour le dérangement. Pour l’impureté faite au temple.
Parce qu’il est tôt. Qu’il fait trop beau. Vraiment trop beau pour se pendre.
J’ai laissé ma carte au sergent chef.
On me dit qu’on n’a plus besoin de moi.
Le vieux est déjà parti depuis deux minutes. A toute allure, presque en courant.
Vers la montagne.
Pour faire sa balade. Pour se purifier. Pour ne pas interrompre sa routine.
La mort, on sent qu’il la perçoit déjà trop proche.
Pour lui qui entretient sa vie dans l’effort, ce beau, ce très jeune pendu, c’est une insulte.
Et une grande. Une très grande tristesse.

*

J’ai marché jusqu’au Daimonji.
Il fait très beau aujourd’hui.


15 mai 2008

Trois objets comme ça… (2)

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 5:43

- Les deux tickets qu’on insère, en même temps, l’un sur l’autre, dans les poinçonneuses-portières-automatiques-à-double-sens des gares de métro et de chemin de fer.

- Les gros papillons noirs qui volètent doucement, comme des mouchoirs de deuil saouls, en plein soleil.

- Le Shô, cet orgue à bouche – vu hier dans les mains d’une sculpture en bois de bodhisattva sur nuage au Byodo-in – qui me fait bien envie pour pouvoir souffler, moi aussi, le bruit de jouet métallique d’un accordéon/harmonica cassé et d’une parade de kamis.


12 mai 2008

Respirer

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 6:14

Aujourd’hui, place au témoignage et aux crottes de nez.

*

Cela fait plus de trois semaines que nous respirons mal.
Et franchement désagréablement mal, la nuit.
Non non : la clim’ (prononcer « air conne ») n’est pas encore en route. Même si je cours aujourd’hui acheter un humidificateur. Car j’en ai marre d’avoir le nez comme une patate au petit réveil.

Et puis ça me fait des crottes de nez jaunes gluantes comme j’en ai jamais eues. J’ose pas regarder sous mon bureau.
Plus personne ne pourra m’accuser désormais de tricher en enjolivant la réalité.

*

A partir de là, plusieurs hypothèses sont possibles.

*

Première hypothèse : à force d’habiter dans la cambrousse, nous sommes devenus de gros ploucs hypersensibles à l’atmosphère urbaine et nos muqueuses requièrent un nécessaire temps de réadaptation.
Cette piste là, j’y crois pas trop car les symptômes seraient venus plus tôt.

*

Deuxième hypothèse bienveillante : une micro-allergie aux pollens printaniers locaux. Possible, mais ça me laisse dubitatif.

*

Troisième hypothèse, tristouille mais plus probable : la pollution.
A l’évocation de cette idée, la réponse de Shigenori San fut immédiate et sans appel : « non ». On a compris qu’il fallait pas trop critiquer. Et d’immédiatement pointer vers les chinois et le sable jaune du désert de Gobi qui couvre les voitures – ici toujours immaculées – d’une fine poussière, signature de sa nature étrangère.
Mouais. Sauf qu’on respire mal même quand le ciel est clair. Et que j’ai régulièrement les yeux qui piquent. Légèrement mais sans appel.

*

« Oui mais c’est parce que vous faites du scooter (prononcer « scootaa ») et que vous respirez plus de gaz d’échappement ».
C’est vrai. Mais pas tous les jours. Et il nous arrive de ne pas descendre en ville et de rester dans notre quartier, en hauteur et sans circulation. Sans que nous respirions mieux.

*

Mon intuition est que l’air est bel et bien méchamment pollué. Que Kyôto est une cuvette. Que la chaleur des beaux jours n’arrange rien.

Voilà. C’est dit.


5 avril 2008

Netsuke, le familier

Filed under: Quotidien,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:28

J’avais du mal à comprendre cet art du mauvais goût pour les breloques. Vous marchez dans les rues et tout d’un coup zouim, cling, blong, zouim : un gosse de Kyoto passe avec pas moins de dix trucs que vous identifiez comme des porte-clés accrochés à son sac. Et puis vous vous reprenez : ce ne sont pas des porte-clés vu qu’on y attache… des sacs. Ou des mobiles. Ce n’est pas utile puisqu’il y en a toujours plusieurs, que la caractéristique en est même l’hyper redondance. Donc ce doit être de la déco. Une déco kitch et moche. Une façon de personnaliser son cosplay. Le pré-carré de l’individualité nippone.

Individualité évidemment normée. Il y a des règles précises pour le port et le choix de ces colifichets.

  • Une petite fille de trois ans ne sort déjà jamais dans la rue sans son sac en bandoulière auquel sont accrochés pas moins de trois breloques dont une représente son personnage de dessin animé préféré.
  • Les enfants jusqu’au collège sont des musées ambulants. En primaire, c’est concours de bling bling. Manga et animés sont la principale source de référence. La règle, c’est que l’un des bidules soit beaucoup plus volumineux que les autres – catégorie petite peluche (gagnée dans les grues des game centers). Comme le sac est trimballé, retrimballé, à tous vents, à toute pluie, à tout transport en commun, la peluche est en général sale et déformée : piteuse.
  • Collège, lycée : ça se sexualise. Le biniou devient kawai. Donc objet de teasing, de mouche attrape-regard. Avec d’un côté les coquettes versant dans le symbole « dis-moi que je suis la plus belle » et de l’autre celles qui trouvent leur place à rester des enfants en conservant la peluche de l’étape précédente – mais en élaguant, à la niwaki, le superflu dans un geste de réflexivité affirmée. De ce que j’ai vu, les p’tits mecs en portent moins.
  • Pour les adultes, la règle veut que ces objets ne soient pas immédiatement extérieurs. Cette discrétion a trouvé un objet d’élection dans le mobile. Chez Yodobashi Kamera, le rayon customisation des téléphones (à coller ou à accrocher au strap) ne fait pas moins de dix mètres de long sur deux de hauteur. Dans tous les temples, vous pouvez acheter ces bimbelots. Et quand on monte en âge, c’est l’un d’entre eux que l’on porte à son mobile, comme porte-bonheur, amulette, charme. Ou témoignage de passage dans un musée.

J’en étais là quand je suis resté baba devant la beauté exquise de petites sculptures d’ivoire exposées par quelques stands de la foire aux antiquaires du Pulse Plazza. Impression renouvelée et vraiment stupéfiante de l’existence d’un génie japonais de la sculpture complètement ignoré de l’Occident et dont la force et la finesse surclassent peut-être les productions européennes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que notre ignorance de ce génie est totalement incompréhensible. Un peu comme s’il fallait imaginer le Louvre sans l’Italie ou les Pays-bas. Je tremble à l’idée que cette ignorance ne soit qu’un banal effet de provincialisme infatué d’arrogance nombriliste.

Je me renseigne donc pour en savoir davantage sur ces petites statues. Et je découvre les netsuke : un kimono, ça n’a pas de poche; alors pour trimballer sa monnaie, son hanko, sa pipe, ses médocs, les japonais avaient de petites boîtes accrochées à leur ceinture par une ficelle nouée par le netsuke. Une belle breloque.

Les binious d’aujourd’hui comme effet de l’absence de poche d’hier saupoudrée de la culture amulette asiatique ? Tout de suite, ça énerve moins. Ce n’est pas moins ridicule, pas moins kitch, pas moins problématiquement infantile pour les jeunes filles, mais, comme inertie de l’histoire, ça passe mieux.

*

Nous regardions avant-hier soir avec les amis Dernier Caprice d’Ozu dont le titre en japonais, plus touchant, est : l’automne de la famille Kohayagawa. Jusqu’à présent, quand je regardais un film d’Ozu, la sensation la plus forte était celle de l’exotisme, d’un étranger radicalement autre, lointain, passé. Dans toute sensation d’exotisme, il y a une certaine forme de supériorité paternaliste, bienveillante, attendrie mais supérieure. Je doute qu’on puisse se soustraire à cet universel égocentrage. Avant-hier, pour la première fois, après trois mois de vie à Kyoto, je n’avais plus cette sensation d’exotisme. Tout me paraissait familier, actuel. Shigenori San disait se sentir nostalgique de cet univers estompé des années soixante. J’étais pour ma part bluffé, très heureusement surpris, de commencer à m’y sentir chez moi. Familier.

Hier, au Mont Hiei, j’ai regardé discrètement les breloques vendues par le temple…


 
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