24 avril 2008

Salah, Kyoto

Filed under: Son,Texte,Watashi — Stéphane Barbery @ 11:04

Honte : je ne connaissais pas Salah Stétié.

Et Kyoto qui me fait ce cadeau. Trois jours avec lui.

A partager le plus beau. A partager le plus fort. A rire du grivois. A communier du silence.

*

Je sens, chaude et honorante.
Sous ma peau.
- Là où le droitier se prend le pouls -
la vibration.
Comme une calligraphie soufie tatouée au calame
comme une marque d’Eleusys qui élève et oblige.
La voix de Salah.

Je vois, chaude et honorante.
- Koto in -
Sous l’auvent vert
Sous l’auvent mousse
Sous l’auvent bois
- Koto in -
la voie de Salah.

Sa voix qui me tatoue chuchote un mystère :

Le balcon, le balcon de Baudelaire.

J’entends. Chaude et honorante.
A la base de mon cou.
La voix de Salah.

Liturgique rouleuse de R.
Rebelle en sutra de lumière
Appolinien souffle du désert.

qui intime, ordonne :

Les mots : comme Kyoto


18 avril 2008

J’me suis fait poudrer

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 7:55

Il y a deux mois, le passage chez le coiffeur ne m’avait pas bien plu. Le jeune manieur de tondeuse venait visiblement de se faire engueuler par son patron et un gaijin demandant une « straight cut » (stretto cutto), sans décoloration, sans permanente, sans sculpture déstructurante de la crinière, un gaijin bredouillant un « ça fait février » pour dire « ça fait deux mois », un gaijin qui ne connaissait même pas la taille en millimètre qu’il voulait conserver sur le crâne, n’était digne que de l’affichage ostensible d’un mépris mérité.

Deux mois plus tard, j’envisageais même de me laisser pousser le sprout afin de pouvoir le huiler façon samourai, façon sumotori. Oui : j’en suis là.

Et puis hier il a plu toute la journée. Je décidai, pour me distraire et à titre anthropologique, de retenter l’expérience dans un petit salon aux fauteuils Star Trek que j’avais repéré la veille quand nous étions descendus sur Sanjo pour dîner d’un ramen.

Je descendis donc la grande rue sans âme et passai, sur mon chemin, devant un autre salon fossile. Un vieux japonais en blouse blanche attendait le client en lisant son journal dans l’un de ses fauteuils de coupe, formidables collectors dans le plus pur style « Happy Days mixé à Lucky Luke ». J’entrai.

Je ne sais pas ce qu’avait mangé le petit vieux mais il ne faisait que grouiker et péter. Ca ne m’empêchait pas de remonter le temps et de vivre une expérience muséale. Comme si j’étais dans un film avec Gabin. Comme si j’étais Gabin.

*

D’abord l’empaquetage. Trois couches, deux de tissu plus un col plastique pour qu’aucun cheveux coupé ne tombe sur les vêtements. Ma couche préférée, la plus extérieure : un drap blouse jaune vieilli qui sera disposé en vallée courbe devant moi grâce à l’élévation de deux protubérances masquées dans les accoudoirs. Je supposai que cette vallée pouvait avoir la fonction d’éviter un important balayage final. Mauvaise pioche car à la fin, mon drap blouse sera allègrement secoué sur le sol, plié comme un couchage et reposé sur l’accoudoir de mon fauteuil dans l’attente du prochain client…

*

Deuxième étape : le mouillage du cheveu par application ferme d’une serpillière fumante sur le crâne.

*

Troisième étape : coupe aux ciseaux à l’ancienne. Quarante-cinq minutes.

*

Quatrième étape : la plus réjouissante. En France, quand je sors de chez la coiffeuse, mon premier geste après m’être assuré qu’elle ne peut plus me voir est de passer vigoureusement la main dans ce qui me reste de chevelure pour effacer ainsi l’apprêt VRP du brushing. Ici, à ma stupeur ravie, c’est le p’tit vieux péteur qui s’en est chargé. Pendant trente bonnes secondes énergiques, vas-y qu’il me décoiffe, vas-y qu’il me décoiffe. Enfin quelqu’un qui avait tout compris !

*

Cinquième étape : après un p’tit coup de serpillère chaude, premier peaufinage au ciseau plus fin. Puis stupeur.
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est en train de me passer une brosse à chien dans les cheveux (les brosses en plastique mou que l’on tient dans la paume pour dépoiler les canidés à poils ras) ».
« Non ! Ca ne peut pas être ça ! Si, si… il est maintenant en train de me dépeigner hardiment avec une brosse à chaussure ».
Enfin ! Enfin un coiffeur qui a compris que pour coiffer, il faut décoiffer, laisser le cheveux vivre la courbe de sa vie, assumer l’orientation de sa capillarité libre, de son authentique poilitude.

*

Sixième étape. Ben c’est là où j’me suis fait poudrer. Ca a commencé classiquement par le bruit du rasoir à l’ancienne affûté sur un cuir. Je n’aime pas trop ce bruit de boucherie. Ni l’idée d’exposer à un inconnu dont je ne connais rien du passé ni de l’état psychiatrique actuel, les bras sous la douce vallée d’un drap jaune vieilli, mes carotides.
Hop, d’abord un coup de blaireau à l’ancienne, chaud, savonneux et smouitcheux sur la nuque. Puis le scritch scritch agréable du grattement de la lame qui vient par petits coups précis comme le tracé d’un kanji sur une toute petite surface, rendre la partie de ta tête que tu ne peux pas voir « nette ».
Et là, en traître : dans un mouvement de bras que n’aurait pas renié une danseuse étoile de l’Opéra de Paris, hop qu’il sort son poudrier et qu’il me dépose un nuage de poussière chair parfumée à la cocotte sur toutes les parties visitées par sa lame.
Pour me rassurer, je me suis dit que ça n’aurait peut-être pas choqué Gabin. Bon, peut-être que Gabin lui aurait mis un pain avec une réplique à la Audiard. Mais je ne suis pas bon pour les répliques. Surtout quand en japonais, je sais tout juste distinguer « deux mois » et « février »…

*

Etape pénultième : le peaufinage au cheveux près. Avec une minuscule paire de ciseau.

*

Etape final : le dépoilage. Avec trois brosses sèches de taille différente. L’une genre petit balai pour pelle à poussière. L’une plus petite pour le col. Et une dernière plus petite encore pour le visage.

*

Une heure. 3000 yens. J’ai oublié de faire une photo.


27 mars 2008

Definition is Limitation

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 8:35

Quel est l’objet source de ma réflexion ? Quelle est ma question ?

Ce pourrait être un : qu’est-ce que le Japon ? Une question et un objet qui n’émergent en ce moment en moi que sur le fond d’autres questions variations/comparaisons : qu’est-ce que la France ? Qu’est-ce qu’une société ? Qu’est-ce que la culture ?

Mais là encore, on recule, on tergiverse, on minaude. Ces questions : pour quoi faire ? Pour acquérir un statut social ? Celui de penseur, d’essayiste, de fin connaisseur ? Pour simplement mais chaleureusement partager avec d’autres ma chance actuelle ? Ou bien penser pour proposer ? Et proposer quoi, sans s’illusionner quand on est un brin spinoziste et un chouia au courant du temps long de l’histoire ?

Si on m’avait dit adolescent qu’un homme libéré des contraintes quotidiennes de l’argent choisirait Kyoto pour passer l’essentiel de son temps à photographier des fleurs et des arbres au soleil en concentrant sa réflexion sur l’art japonais, j’aurais craché un : salaud de social-traître.

Mais je me souviens aussi que jeune, la question politique (comment contribuer à soulager l’humanité souffrante de l’injustice de classe, comment lutter contre l’horreur abjecte, intolérable, de l’exploitation des uns par les autres, de la reproduction de la misère par la misère dans le trauma ?), je me souviens que ces questions étaient totalement instrumentalisées par mon rêve tout petit bourgeois de trône et de titre. S’imaginer Lénine, se voir en Trotski, c’est secrètement désirer le pouvoir de Staline. Parfois, plus sainement, juste réparer l’injustice faite aux siens.

La politique me taraude parce que ma grand-mère habitait au 9ème étage d’un HLM de Bondy et parce que là-bas, j’y ai senti la pisse dans l’ascenseur, parce que là-bas, je pouvais voir, au fil des ans, le petit Stéphane du 10ème étage, né la même année que moi, plus agile, rapide, intrépide à quatre ans, devenir progressivement une brute violente à la voix cassée au profil de délinquant de la zone.

Avant-hier, aux puces de Kitano, il y avait un gavroche local près du stand de son père. Bouille ronde, visage et vêtements sales, tonsé court. Il parlait avec un brocanteur qui s’adressait à lui comme à un égal, avec cette voix si spécifique, presque hurlante et bizarrement cassée des garçons qui n’ont pas cessé de se faire racler. Et qui racleront à leur tour.

Cette voix, quand on sait qu’elle aurait pu être la sienne, donne successivement : une nausée éclair, intolérable, immédiatement remplacée par l’envie de cajoler, de faire de ses bras un nid pour oisillon, l’envie de réparer par la tendresse. Et puis ça fout la rage. Ca fait serrer les poings. Qui se desserrent. Les épaules s’affaissent, de frustration. Avec un peu de haine de soi de ne rien pouvoir faire et le goût de relent acide du doute : le « ne rien pouvoir faire », n’est-ce pas une rationalisation de celui qui ne veut pas diminuer sa confortable quiétude bourgeoise ?

Salaud de social-traitre ?

Ou bien vivre, chaque instant dans la conscience de la chance, dans le devoir de création, en jouissant raisonnablement du luxe des opportunités pour le retranscrire et le partager dans des œuvres tendres, respectueuses, qui gardent le poing serré ?

Wabi-sabi comme nid pour voix cassée, wabi-sabi.

Dans le soleil de l’impermanence.


18 janvier 2008

Se doucher, assis sur un pot

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 8:59

Ma première année d’étudiant à Paris et sa chambre de bonne sous les combles sans salle de bain ont laissé une trace indélébile dans mon quotidien : je vis désormais chaque douche chaude comme un luxe, un bonheur absolu.

Je me souviens, petit, du plaisir à mettre un bonnet de douche pour jouir de l’éclat d’orage joyeux de la cataracte sur ma tête : panaché entre l’expérience mystique de l’ascèse de la chute d’eau et le caprice débauché d’un pharaon.

Le plaisir de la douche est, pour moi, connecté à cette dynamique du « se sentir debout », comme un arbre dans la pluie. Et rayonner. Comme un défi aux éléments. Dans le confort du duvet.

Alors quand je compris que je ne pourrais y couper ici, qu’il faudrait que je m’asseye pour me doucher, j’ai fait la grimace. Et résisté quelques jours.

Au Japon, on se lave en deux étapes. La douche, assis. Et éventuellement, ce n’est plus de l’hygiène mais du délassement, un bain très chaud dans de l’eau que rien ne doit souiller car elle sera partagée avec le reste de la maisonnée.

Assis, on l’est sur un petit tabouret en bois d’une quinzaine de centimètres de haut. Plus souvent aujourd’hui, c’est un pot en plastique qui ressemble à un seau percé retourné ou à un pot pour bébé – hormis le fait qu’il est plat. C’est cette posture archaïque de nos premières années d’enfance qui je crois provoque autant de réticences initiales pour un occidental. Avoir les fesses si près du sol fait résonner le champ sémantique du sale, du plaisir honteux, du mixte « beurk, c’est caca » et du « oh, tu as bien fait ».
Renoncer au libre soulagement de ses sphincters pour la seule jouissance de plaire au social, devenir humain, en somme, ça marque.

Donc la douche assis, ça rétice sec.
Mais la curiosité prime, comme la confiance dans la capacité de l’autre à trouver des plaisirs que je pourrai adjoindre ou adapter à ceux que j’ai pourtant validés pendant des années.

Je m’assois donc sur le pot, non sans me poser des questions sur les résidus de traces de fesses des doucheurs qui m’y ont précédé. Je décide de faire confiance aux propriétés bactéricides du savon mais me dis que ce pot, ce devrait être comme un rond de serviette : chacun devrait avoir le sien.

Je me lance et, comme dans une dégustation à l’aveugle, me fie à mes seules sensations. Passe le moment où je me sens un peu con et misérable – parce que cette posture m’évoque également, hormis le bébé, les images télévisées des années quatre-vingt de miséreux du tiers-monde, accroupis et tendant la main.

Premières sensations. Tout d’abord, je n’aime pas tenir le pommeau de douche. Je ne trouve pas ça ergonomique pour se savonner : soit il faut tenter de faire de la mousse d’une seule main, soit il faut coincer le pommeau entre ses jambes ou entre un bras et son torse : le fil du pommeau est souvent froid et toujours d’un contact désagréable. Plus énervant, la pression de l’eau conduit naturellement le pommeau à pivoter et on se retrouve à arroser la totalité de la pièce ou à se prendre un pschitt en pleine face – sans parler du fait qu’on ne voulait pas se mouiller les cheveux.

J’avoue être en partie de mauvaise foi car dans la maison de Yoshida, il y a une barre à pommeau de douche. Mais assis, ce n’est pas pareil : je ne reçois plus en pâmoison les bienfaits de Zeus ou des chutes du Niagara, j’ai plutôt limite la sensation de me faire pisser dessus.

Confiance, confiance. Je continue. Et me détends.
Au bout de quelques instants, je comprends qu’il faut que je cesse de me connecter avec le ciel comme dans la douche occidentale. Ici, la connexion se fait avec son ventre, dans un quant-à-soi bullaire où l’on se prend dans ses bras, la connexion se fait avec la Terre. C’est une sensation moins spirituelle mais plus forte, plus douce. Moins un combat fier qu’un recueillement sensible. Moins la tête que le coeur.

Ca me trouble, car la sensation est bonne. Totalement différente. Et bonne. De cette même différence bonne que l’on ressent à manger un rouleau de printemps.

Une glace est devant moi. Je m’y rase, nu, assis. C’est meilleur que devant l’évier avec les lombaires un peu cassées par l’angle qui conduit à se rapprocher du miroir et placer son menton à la verticale de la vasque, avec la crainte de mettre de la mousse ou de l’eau sur la serviette, le peignoir ou ses vêtements.

Dans la maison actuelle, il n’y a pas le pendant du seau qui est la petite cuvette que l’on remplit pour se la verser sur la tête, en levant son front pour en faire un sommet dont l’eau s’écoulera en emportant les cheveux vers l’arrière. Quand la cuvette est vide, on laisse alors retomber sa tête, le menton venant toucher sa gorge, on expire dans un ahhh de délassement et on passe sa paume sur les yeux pour essuyer les gouttes et on masse la partie extérieure de ses globes, puis éventuellement le front. On souffle bruyamment par le nez comme si on se mouchait. Et l’on se sent bien.

Plus de pharaon ascétique. Mais un terrien qui prend soin de lui.

*

Avis aux concepteurs de salle de bain : créez-moi un mixte !


3 janvier 2008

Fin du Permafrost

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 9:35

La Terre est un fluide

Ce vol vers Kyoto, pour un an au moins, je le ressens comme la sortie d’un permafrost, la fin d’une quarantaine, d’un suspens de ce qui me constitue le plus au coeur. La fin d’un détour de vingt ans.


 
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