
Mme Yamada
a des amis
Ses voisines,
celles de l’amicale
des anciens
élèves,
deux
anciennes
collègues,
les
six
membres
de son
groupe
d’Amnesty.
Et d’autres amis
croisés
dans la vie.
Morita San
est la responsable
de son club
d’Amnesty.
Tout le monde
l’appelle
Super Woman.
Personne ne lui
a jamais
dit.
Personne ne lui a
dit
qu’on
l’appelait
Super Woman.
Morita San
est à la retraite.
Elle
était
infirmière.
Elle aurait
pu
être
chirurgien-
pédiatre.
Elle voulait
sauver
des
vies
pures.
Morita San
a eu
cinq
enfants.
L’un est
mort
très
jeune
.
A
quatre
ans.
Renversé
par un
camion.
Il s’appelait
Eichi.
Les enfants
de Morita San
ont
tous réussi
dans
la vie.
Le mari de
Morita San
est
chirurgien.
Le mari
de
Morita San
était
Neurochirurgien.
Il enlevait
des tumeurs.
Ca le rendait
malade.
Le stress
le rendait
malade.
Et
quand il est
tombé
vraiment
malade
pour la deuxième fois
Il a obtenu
ce poste
important
au
Ministère.
Avant
Morita San
ne voyait
jamais son mari.
Sauf parfois
à l’hôpital.
Pendant les
gardes
de
nuit.
Maintenant
Morita San
ne voit
jamais son mari
qui travaille
à Tokyo
qui
colloque
à l’étranger.
Morita San
on l’appelle
Super Woman.
A l’hôpital
c’était la
représentante
de
toutes
les infirmières.
Elle est souvent
la trésorière
de l’association
de quartier.
Elle était
toujours
la présidente
de
l’association
des parents
d’école.
Depuis
que ces
cinq quatre
enfants
ont quitté
l’école
elle
préside
le club d’Amnesty.
Le club
a la responsabilité
d’un
prêtre
protestant
emprisonné
à tort
en Somalie
depuis
vingt ans.
Si personne n’écrit
qui
s’en
souviendra
Mme Yamada
pense
à ses voisines
qui disaient
« Morita San
elle
en fait trop
elle ne tiendra
pas
avec
ses enfants
son travail
son jardin »
Les voisines
de Mme Yamada
n’ont jamais
travaillé.
Mme Yamada
rectifie
dans sa tête.
Ses voisines
n’ont jamais
été salariées
par une
société privée.
Femme au
foyer
c’est un métier.
Dans tous
les métiers
il y a des
dilettantes
qui profitent.
Au Japon
c’est plus rare.
La vie est plus
dure
il faut être
parfait
tout le temps.
Cerné
sans que
les cernes
ne se voient.
A Kyôto
la vie
doit t’assécher
te momifier
A Kyôto
la vie
est sérieuse
et probe
et digne
et parfaite
fatiguante
et bonne.
et dure.
Morita San
n’est pas sèche.
Morita San
semble
connectée à une
source de
vie.
Morita San
est toujours
fluide.
Morita San
honore
sa vie
honore
la vie
comme
sa grand-mère
lui a appris.
La grand-mère de
Morita San
était aveugle.
Et
guérisseuse.
Tout le monde
l’aimait beaucoup
Tout le monde
avait peur
quand elle était
prise
par son kami.
Morita San
elle
elle
ne porte pas
de lunettes.
Même
quand elle conduit.
C’est Morita San
qui conduisait
quand elle a
fait découvrir
aux membres
du club
d’Amnesty
le
Kongô Rinji.
Au Kongô Rinji
Morita San
a fait mettre
un
Jizo
pour
Eichi.
Le Jizo
d’Eichi
c’est celui
à droite
quand on monte
au pied
d’un arbre
noueux
juste avant
les marches
à pic
inégales
très
inégales
rectifiées
tous
les jours
pour être
inégales
Morita San
les a toujours
trouvés
laids
ces jizo
Morita San
a toujours
trouvé
que la femme
du prêtre n’avait
pas très bon goût
pour les tabliers
des jizo
l’agencement
des jizo
Les jizo
ça ne devrait
jamais
faire
penser à
un
cimetière
militaire.
Depuis que Morita San
lui a fait découvrir
le
Kongô Rinji
Mme Yamada
y vient
quatre fois par an.
Deux fois à l’automne.
Une fois au printemps
Une fois en hiver.
Mme Yamada
est d’accord
avec Morita San
sur le goût
de la femme
du prêtre
du temple
Mais Mme Yamada
comprend
pourquoi
Morita San
a choisi
ce lieu
pour le jizo
d’Eichi.
Mme Yamada
se souvient
très bien
d’Eichi.
Eichi ne
voyait pas
très bien.
Il portait
de très très
grosses
lunettes.
Mme Yamada
comprend pourquoi
Morita San
a choisi
ce lieu
car c’est l’un
des plus beaux
du monde.
Oh Mme Yamada
les aime
ses jardins
de Kyôto.
On dit
de Kyôto
qu’elle
a les plus beaux
jardins du
monde.
Mais depuis
quelques années
depuis qu’elle connaît
Kongô Rinji
Mme Yamada
sait qu’il
y a un lieu
plus fort
plus fort
que ses
jardins
ses jardins
de sa ville
Il n’est pas parfait
Kongô Rinji
Ce n’est pas
Katsura.
On entend
l’autoroute.
Mais l’automne
mais à l’automne
un jour de semaine
où le parking
est vide
Mme Yamada
sent
quand le rouge
se met
à monter
aux arbres
aux larmes
Mme Yamada
sent
qu’ici
la beauté
pure
murmure.
La première
émotion
forte
vient
dans le jardin
d’en bas.
Il y a dans l’eau
une pierre vaisseau.
On dirait
une baleine
jeune
qui se cabre
sur le côté
droit
une dernière
fois
avant de
mourir.
Puis tous les
jizo
souriants
paisibles
qui sont là
pour des âmes
d’enfants
non nés
d’enfants
morts
ou
sauvés
Des jizo
couleur
ciment
avec des tabliers
rouges
à motifs
vulgaires
Il y a deux jours
Mme Yamada
a commencé
à en
vouloir
fort
à la femme
du prêtre.
Les centaines de
jizo
du temple
avaient désormais
devant eux
des moulins
à vent
en plastique
multicolores
immobiles.
C’est la mode
depuis quelques
années
dans les cimetières
qui vivent
du commerce
des jizo
Mme Yamada
était
au départ
en colère
parce que
des couleurs de
parc d’attraction
des couleurs
plastiques
pétrole
criardes
des moulinets
dans un lieu où
les arbres
où les pierres
sont
si beaux
Mme Yamada
ça lui donnait
le sentiment
d’être dans un
cimetière
de foetus de
clowns
les clowns au
nez rouge
du film
« le plus grand
cirque
du monde ».
Alors Mme Yamada
était en colère
puis
tout de suite
Mme Yamada
pense aux enfants.
Tous les enfants
aiment
les moulins
souffler
sur les moulins
à vent
courir pour faire tourner
les moulins
à vent
vite
vite
vite pour que les couleurs
s’emmêlent
pendant que les grands
pères disent
plus vite
plus vite
plus vite
Mme Yamada
entend
soudain
les rires
des enfants
mort nés
et tous les
rires
des enfants qui ne feront
jamais tourner de
moulins
et
le silence
noie soudain
la couleur
de douleur
Mme Yamada
sent
soudain
dans sa gorge
sa chance
de vivre
Elle sent
soudain
avec plaisir
le goût du
rhume
et son nez froid
la peau sèche
de ses doigts
et son souffle
trop court
en montant
les marches
vers le temple
du haut
sur les marches inégales
qui font mal aux chevilles
qui nous font
vasciller comme
la vie
perdre
presque
l’équilibre
mais nous soutiennent
vers le haut
les couleurs
des jizo
sont devenues
monochromes
on n’entend
plus que leur rire
qui nous rouvre
la porte
en soi
de son propre
rire
d’enfant
Mme Yamada
entend
son rire
d’enfant
et
ça l’éblouit
ça la tartine
à l’intérieur
de lumière
blanche
de lumière
d’or
Elle se sent vivante
et heureuse
et vivante
et joyeuse
d’être
là
à voir les arbres
les arbres
les arbres
Puis tout se
tait
Mme Yamada
n’a plus de
souffle
quand elle passe la porte
du temple
en haut.
Les jizo n’ont
pas le droit
de franchir
cet espace.
Qui est trop
beau.
Trop fort
Trop dur
pour leur
rire
Cette beauté-là
Cette joie-là
ne permet
pas le rire
Quand
l’infini
t’étreint
par sa présence
juste
tu
te tais
pour
remercier
la beauté
et les
prêtres
qui la
nursent
comme une
peau
de
grand
brûlé
Au
haut
de
Kongô
Rinji
Un sakura
en fleurs
pâles
lymphocites
dans la jugulaire
vivante
de
momiji
rouges
sang