10 novembre 2008

Le premier chat qu’on perd

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 19:11

De vie
de mort
Chaque
seconde
qui passe
comme
de vif
de morte
… devis de la mort

Mme Yamada
chantonne
l’air des
feuilles
mortes
en
improvisant
comme
un jazz

Mme Yamada
aime
la voix
de
Chet Baker
c’est son
mari
qui lui a fait
découvrir

Mme Yamada
balaie
devant sa
porte
en tablier
avec son
balai
en
bambou

Mme Yamada
balaie
les feuilles d’or
les feuilles rubis
les feuilles émeraude
les feuilles sèches et qui craquent
les feuilles mouillées qui se déchirent
les feuilles gradients
et les monochromes
les stars et les plèbes

Elle balaie sa mémoire
dans l’éblouissement
d’une joaillerie vénitienne
dans le trouble
d’un impressionnisme
Heisei
dans l’étincellement
mordoré, vidoré,
de pupilles
de feu
qui t’embrasent de
couleurs
comme si le monde
n’était plus
qu’une matsuri
de couleurs
un groupe de taiko
de couleurs
qui rentrent
dans l’âme
comme des coups
comme des doigts

Quand elle
balaie
en chantonnant
gentiment
tout bas
Mme Yamada
repense
à son premier
chat
son beau
chat
son amour
de chat
son ami
de chat
son complice
de chat
son cœur
qui pleure
de chat
sa douleur
de chat

Quand elle repense
à
son premier
chat
sa bouche
fait des
vagues
indécises
entre le
sourire
la
rage
et le
sanglot

Parce qu’il y a
trop d’amour
et
trop de peine
trop
trop
trop de peine
trop de peine
de peine
dans le souvenir
du
premier chat qu’on perd


L’art du gros caca

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 7:04

Matsu-jirô aime
chier.
Matsu, il aime
les gros
caca

Les p’tits rachtèques
comme des
sushis
non.
Lui, Matsu-jirô
il aime
les caca
gros comme
des
daikon

Matsu-jirô
est le petit
dernier
de la famille
Morita
Le seul
fils
depuis qu’Eichi
est mort

Il avait
trois ans
quand
Eichi s’est
fait renverser
Il en a
trente
aujourd’hui
et il se dit
que personne
ne viendra
jamais
gâcher
le plaisir
qu’il prend
à
chier

Matsu
c’est un
intello
Il a la
totale
le Phd
les post-docs
les publications
les traductions
en
Ethnologie
française

Mais Matsu,
il n’aura jamais
de poste
stable
au
Japon

Matsu
pour l’instant
il s’en fout
parce que là
il le sent
venir
son gros
caca

Et là
quand
il vient
plus rien ne
compte
que la sensation
réjouissante
d’être

où il faut
et de
se sentir
faire
un
avec
lui-même
et
l’univers

Matsu-jirô
est
un mystique
un mystique
du gros
caca

Pour lui,
spécialiste du shamanisme,
un
étron bien moulé
c’est
sacré

C’est pour cela
qu’il a investi
un mois de
salaire
pour la
dernière
lunette
de
wc
de chez Toto
alors
qu’il est
simple
locataire
de
sa
toute petite
maison.

La télécommande
de son
trône
elle a presque
plus de
boutons
que celle
de sa télé

Matsu
il aime
le
Japon
rien que pour
ça
pour la sacralisation
ergonomique
de
l’acte
phare
de sa journée

Matsu
se demande
d’où
ça lui vient
d’aimer chier
comme ça

Il revoit ces scènes
où ses copains
ses soeurs
ses amis
français
poussent des
cris de joie
en félicitant
leurs
petits
qui ont
fait
un
gros caca
sur le
pot

Il se dit que
peut être
la trace de
l’enfant en lui
ressent qu’
il sera
plus aimé
s’il fait
son
gros caca
bien moulé
bien
comme il faut
qui fait pousser
des ah
bienveillants
joyeux
à ceux qui nous
aiment

Attention :
Matsu il
n’aime
pas
le caca
son
odeur
sa
couleur
sa
texture
Matsu
il n’est pas
proctophile

C’est pour cela
qu’il
aime
les toilettes
japonaises
Matsu-jirô
celles

un petit aéro
se déclenche
quand on
s’assoit dessus
celle
où l’on a la sensation
d’être dans une
usine de
production
d’ordinateur
la sensation de
faire
pas de défaire
pas d’attaquer
pas de contrôler
pas d’avoir honte
mais d’être

en penseur de
Rodin
se
libérant d’une lourdeur
s’allégeant l’esprit
se sentir pousser
des ailes
communier
avec les
cosmonautes
dans leurs
belles tenues
blanches

Ce qui lui a le
plus
manqué
à l’étranger
Matsu-jirô
c’est le final
l’apothéose
de son
rituel
quotidien

Qui n’a jamais
eu droit
au massage
sensible
ciblé
dosé
efficace
de l’extrémité
de son tube
digestif
par un jet
d’eau
adapté
à la bonne
température
à la bonne
pression
est un
puceau
de la
félicité
humaine

Les grandes
eaux
de Versailles
seront
très
bientôt
oubliées par
l’Histoire
mais jamais
le jet
le pschitt
délicat
doucement
revigorant
soigneux
propre
et hygiénique
de la
cuvette
japonaise

Matsu déplore
juste
l’opération suivante
où il hésite
souvent

Matsu n’aime pas
trop le séchoir
à cul
incorporé
à la cuvette
il préfère
le frais
pas le
brushing

Mais le problème
vient du
papier
qui
résiste parfois
mal
au
surplus
d’eau
qui
s’effiloche
en
boulettes
et lui
Matsu-jirô
il n’aime
pas
les boulettes
ni la sensation
du papier
qui vient
gâcher
le
jet
merveilleux
ni la proximité
de la
main
avec son
derrière
même
pimpant

Matsu-jirô
appelle de
ses voeux
le génie
le génial
ingénieur de
chez Toto
qui trouvera
la solution
technique
la solution
sensible

Mais là
Matsu
s’en fout
parce que le gros
caca
arrive
et que la vie
même imparfaite
laisse
toujours
place
à de grandes
joies


9 novembre 2008

Le savon, l’essence, le rien

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 6:28

Les copines se sont
fait
leur dimanche
de copines

Elles sont allées
à la fête
de l’école
où travaille
la sœur de
Ai

Elles y sont allées
en métro
avec leur
bento

La sœur de
Ai
elle travaille
à Yamashina
avec les handicapés
les trisomiques

Quand c’est la fête
du quartier
deux fois
par an
l’école fait
kermesse
pour profiter
du monde
attiré
par la
foire aux
puces

Il n’y a jamais
de puces
dans les
vêtements
repassés
vendus
gentiment
par les
familles

Les familles,
elles installent
leur petite
bâche
sur laquelle
on se met
en chausson
et puis exposent
leurs vêtements
leur service à thé reçu
comme contre-cadeau
lors du mariage d’un parent éloigné
qui ne viendra pas
leurs peluches
les jouets
et les petits
jouent encore
avec
en attendant
l’improbable client

La rue est bloquée
Tout est tranquille
comme d’habitude
mais plus
tranquille
encore

On prend le temps
de marcher
de regarder
ce que les
autres ne
veulent
plus
et qui ne vaut rien
que l’on veut
peut-être
mais sans doute
pas
on a déjà
tellement
mais c’est pas cher

Il y a peu d’hommes
ou des jeunes
en couple
ou de ceux
qui font plaisir à leur
femme
ou de ceux qui
obéissent
à leur femme

Ca ne pue
pas
le graillon
comme dans les
matsuri
ici
personne n’est pro
ou peut-être si
mais comme
tout petit
petit
petit
complément

Un retraité
a bricolé
un appareil
à riz soufflé
en forme
de loco
à vapeur

Le moteur
est alimenté
par une
batterie
de voiture
Avec une pince
croco rouge
Avec une pince
croco noire
à côté du réchaud
pour faire le caramel
blond
qui donnera
le bon goût
au riz
qui éclate
tout chaud
et cela sent
bon autour
et cela fait
rire les mamies
qui repensent
au temps
où leur
père
leur offrait
du riz
soufflé

Les trois filles en achètent
un gros sac
Et y plongent avec
gourmandise.

C’est la touche
sucrée
qui conclut
leur concours
de
bento

Comme
toujours
c’est
Etsuko qui a le plus beau
des bento

Comme toujours
c’est Ai
la gourmande
qui travaille
à mi-temps
dans une
station
service
qui a le
meilleur
des bento

Comme toujours
c’est Nami
la femme d’Akira
qui a un
Bento
comme
il en existe
des cents
comme
il en existe
des mille.
Les bento
de Nami
sont toujours
parfaits.
Parfaitement
prévisibles.

Les filles
sont copines
depuis le
lycée

Elles se sentent
bien
ensemble
à se voir
vieillir
en se mordant
les lèvres
parce que
leur rêve
ne viendra
sûrement
pas

Etsuko
leur dit
souvent
que c’est parce qu’
elles
n’ont pas eu
les bons
rêves
et qu’il est désormais
trop
tard
pour en changer
de rêve.

Nami-chan
Elle a le sentiment
de ne jamais
en avoir
eu
de
rêve

Nami-chan
Elle se demande
toujours
pourquoi
on s’intéresse à
elle
pourquoi
ses copines
sont ses
copines
pourquoi
on lui adresse
la parole

Nami-chan
elle
se sent comme
une
vitre

Nami se dit
presque
parfois
qu’elle aurait
aimé
être
trisomique
pour être différente
pour être
quelqu’un

Nami se reprend
tout de suite
parce qu’elle
sait les tourments
des
familles
Et qu’elle voit
bien
à la kermesse
que les
trisomiques
ont,
même joyeux,
ce regard
triste
affolé
à l’idée
de commettre
encore une
autre
bourde
ne pas
encore
suffisamment
bien faire

La soeur d’Ai
s’est fâchée
tout rouge
et c’était
rare
de
l’entendre
crier
quand elle a découvert
qu’un des ados
avait
entraîné
les autres
à un jeu
qui les faisait
beaucoup
rire.

A tour de
rôle
au carrefour
près de
l’école
pendant que les
parents occupés
s’occupaient
des
stands,
ils levaient
le bras
bien droit
très haut dans le ciel
la main à plat
en montant
sur la
pointe des
pieds
pour héler
un taxi

Les taxis
noirs en gants
blancs
ouvraient,
la bouche
ouverte
surpris
par les
héleurs,
la porte arrière
gauche
de leur taxi
en se disant
mince
j’espère que je vais
le comprendre
ou bien
la famille
va l’accompagner
elle doit être
derrière le
carrefour

Mais une fois la porte ouverte
le groupe des
copains trisomiques
s’enfuyait en
courant
en courant
en riant
en riant
en riant
la main
devant la bouche

Ils ont
moins
rigolé
quand la
sœur de
Ai
s’est fâchée

tout rouge
Et les plus
petits
se sont mis à
pleurer
quand les
parents
sont arrivés
pour voir
ce qui s’était
passé

Etsuko, Ai et Nami
ça les a
fait
rire
cette blague
Etsuko
a dit
« pourquoi les
engueuler,
nous, c’est
bien ce qu’on fait
aux
hommes »

Ai et Nami
ont rigolé
très fort
en se disant
qu’il n’y avait
qu’Etsuko
qui faisait
cela
aux
hommes

Ai et Nami
savent
pour
Etsuko
pour le
soap
land

Elles savaient
avant
qu’Etsuko
ne leur
dise

Elles ne jugent
pas

Ai trouve cela
un peu sale
plus sale
que ses doigts
noircis
par la station
service

Nami
voudrait juste
être
quelqu’un

Quand elle
leur a dit
Etsuko
pour le
Soapland
elle a fait
une blague
qui est
devenue
leur blague

Et entre elles
pour se faire
rire
elles se
reniflent
doucement
l’air de rien
le dessus
de la
main

Parce qu’Etsuko
quand elle leur
a dit
pour le
Soapland
elle a dit :
nous sommes
le groupe des
trois
senteurs

Toi, Ai, tu as
beau te laver les mains
tu sens
toujours
l’essence
le regular
ou le vieux
pneu

Toi, Nami,
on sait bien
qu’Akira
ne t’emmène
plus au
Love Hotel
parce qu’il
préfère économiser
pour ses
gadgets
qui ne sentent
tellement rien
que tu sens le
mu

Et moi,
eh bien
j’ai beau
me laver
je n’y peux rien
je sens…
je sens
le
savon

Et elles ont ri
Et elles ont ri
Et elles ont ri
comme quand
on fait mouche
avec une vérité
qui fait
très
mal

Le savon, l’essence, le rien
Nami, Ai, Etsuko
elles voudraient
savoir
elles voudraient
bien savoir
ce que c’est
que de sentir
ce que c’est que de sentir
la vie,
la vie


5 novembre 2008

Akira sous les ponts

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:47

Akira Matsumoto
aime bien
son métier,
conducteur
de shuttle
pour
MK shuttle

Il a le sentiment
de
voyager
d’aller loin
d’être pilote
d’être utile
de rendre
service
pour des choses
importantes

Il l’aime
son shuttle
neuf
places
qui prend
à leur porte
les voyageurs
pour les conduire
à l’aéroport
et les ramène
à leur porte
au retour

Ce n’est pas
un intellectuel
comme son père
Akira
lui aime
les gadgets
son gps
dernier
modèle
son portable
dernier
modèle
sa console
de jeu
dernier modèle

Akira,
il aime
installer
xp sur son macpro
et
ubuntu sur son vaio

La femme
d’Akira
lui
en veut
d’aimer
les gadgets
derniers
modèles
mais Akira
travaille
tellement
si tôt
si tard
qu’elle ne dit
rien

Et puis elle n’oserait
jamais
la femme d’Akira
dire quelque chose
la femme d’Akira
ne dit jamais
grand chose.
Elle n’en pense
pas
moins

Akira
faisait
sa pause
du matin
Après
deux
allers-retours
à
KIX
quand il vit
son copain
Ichiro

Il le vit
traverser
Kawabata
pour
descendre
sur le bord
de la
rivière
aux canards

Ichiro
cela fait
très longtemps
qu’il ne l’avait
pas vu
Ichiro
ne vient plus
aux réunions
des anciens
du
lycée
Akira ne savait pas
qu’Ichiro
était à
Kyôto

Akira
gare
rapidement
son shuttle
dans un
parking
à cent yens
les 10mn
traverse
en courant
Kawabata
et descend
sur les bords
de la kamo.

Akira
ne voit
personne
Les oiseaux
Deux p’tits vieux
qui pèchent
Mais pas
son
copain de Baseball
de lycée

Akira marche
un peu
sur les bords de la
rivière
revient
sur ses pas
et soudain
a un doute
Il se demande
s’il a bien vu
Ichiro

Akira revient
sur ses
pas
Akira
passe sous
le pont

Et comme sous
tous les ponts
rive gauche
de la Kamo
Akira voit
les trois
abris
de
SDF

Akira
se rend compte
qu’il aime
Kyôto
parce qu’on n’y voit
jamais
la misère

Ce n’est pas comme
Osaka
ou des clochards
crasseux
s’exposent
sur le sol
à la gare

Non, à
Kyôto
la misère
la crasse
ça n’existe
pas

Akira n’aime
pas
les poussières
les traces
de doigts
sur
sa Nintendo
blanche
Akira
conduit
évidemment
en gants
blancs
pas
parce que c’est le
règlement
mais pour que le
volant
reste
brillant

Akira a
dans le
coffre
de sa
Keijidosha
deux
plumeaux
en plumes
d’autruche
véritables
et dès
qu’il
s’arrête
il
plumeaute
sa Kei
quand sa femme
ne se précipite
pas pour le
faire
avant
lui.

Akira
n’aime
pas la
crasse
et il ne
comprend
pas pourquoi
la mairie
laisse
ses
baraques
en bâche
bleue
qu’on ne
voit pas
mais qu’on voit
si on
passe
sous les
ponts.

Akira se
retourne
parce qu’il
a un doute
il n’en a vu
que deux
des cabanes
en bâche
bleue.

Non, il y en a
une
troisième
en
bâche grise
ciment

Un cube si parfait
à la couleur si
incolore
qu’on ne le
voit
pas
même
quand on
passe
devant

Alors
Akira
a un
doute
car
il sait
qu’Ichiro
est architecte
qu’il se souvient
d’Ichiro
comme
toujours
soucieux
de
perfection.

Akira
s’approche
« Ichiro ? »

« Ichiro ? »

« Ichiro ? »

Le clochard
de la tente
bleue
d’à côté
qui
pue les
pieds
soulève
sa bâche

« Ichiro ? »

« Ichiro ? »

« Va t’en »


2 novembre 2008

Mme Yamada au Kongô Rinji

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 7:38

Mme Yamada
a des amis

Ses voisines,
celles de l’amicale
des anciens
élèves,
deux
anciennes
collègues,
les
six
membres
de son
groupe
d’Amnesty.
Et d’autres amis
croisés
dans la vie.

Morita San
est la responsable
de son club
d’Amnesty.
Tout le monde
l’appelle
Super Woman.
Personne ne lui
a jamais
dit.
Personne ne lui a
dit
qu’on
l’appelait
Super Woman.

Morita San
est à la retraite.
Elle
était
infirmière.
Elle aurait
pu
être
chirurgien-
pédiatre.
Elle voulait
sauver
des
vies
pures.

Morita San
a eu
cinq
enfants.
L’un est
mort
très
jeune
.
A
quatre
ans.

Renversé
par un
camion.

Il s’appelait
Eichi.

Les enfants
de Morita San
ont
tous réussi
dans
la vie.

Le mari de
Morita San
est
chirurgien.
Le mari
de
Morita San
était
Neurochirurgien.

Il enlevait
des tumeurs.
Ca le rendait
malade.
Le stress
le rendait
malade.
Et
quand il est
tombé
vraiment
malade
pour la deuxième fois
Il a obtenu
ce poste
important
au
Ministère.

Avant
Morita San
ne voyait
jamais son mari.
Sauf parfois
à l’hôpital.
Pendant les
gardes
de
nuit.
Maintenant
Morita San
ne voit
jamais son mari
qui travaille
à Tokyo
qui
colloque
à l’étranger.

Morita San
on l’appelle
Super Woman.
A l’hôpital
c’était la
représentante
de
toutes
les infirmières.
Elle est souvent
la trésorière
de l’association
de quartier.
Elle était
toujours
la présidente
de
l’association
des parents
d’école.

Depuis
que ces
cinq quatre
enfants
ont quitté
l’école
elle
préside
le club d’Amnesty.

Le club
a la responsabilité
d’un
prêtre
protestant
emprisonné
à tort
en Somalie
depuis
vingt ans.

Si personne n’écrit
qui
s’en
souviendra

Mme Yamada
pense
à ses voisines
qui disaient
« Morita San
elle
en fait trop
elle ne tiendra
pas
avec
ses enfants
son travail
son jardin »

Les voisines
de Mme Yamada
n’ont jamais
travaillé.
Mme Yamada
rectifie
dans sa tête.
Ses voisines
n’ont jamais
été salariées
par une
société privée.
Femme au
foyer
c’est un métier.
Dans tous
les métiers
il y a des
dilettantes
qui profitent.
Au Japon
c’est plus rare.
La vie est plus
dure
il faut être
parfait
tout le temps.
Cerné
sans que
les cernes
ne se voient.

A Kyôto
la vie
doit t’assécher
te momifier
A Kyôto
la vie
est sérieuse
et probe
et digne
et parfaite
fatiguante
et bonne.
et dure.

Morita San
n’est pas sèche.
Morita San
semble
connectée à une
source de
vie.
Morita San
est toujours
fluide.
Morita San
honore
sa vie
honore
la vie
comme
sa grand-mère
lui a appris.

La grand-mère de
Morita San
était aveugle.
Et
guérisseuse.
Tout le monde
l’aimait beaucoup
Tout le monde
avait peur
quand elle était
prise
par son kami.

Morita San
elle
elle
ne porte pas
de lunettes.
Même
quand elle conduit.

C’est Morita San
qui conduisait
quand elle a
fait découvrir
aux membres
du club
d’Amnesty
le
Kongô Rinji.

Au Kongô Rinji
Morita San
a fait mettre
un
Jizo
pour
Eichi.

Le Jizo
d’Eichi
c’est celui
à droite
quand on monte
au pied
d’un arbre
noueux
juste avant
les marches
à pic
inégales
très
inégales
rectifiées
tous
les jours
pour être
inégales

Morita San
les a toujours
trouvés
laids
ces jizo
Morita San
a toujours
trouvé
que la femme
du prêtre n’avait
pas très bon goût
pour les tabliers
des jizo
l’agencement
des jizo

Les jizo
ça ne devrait
jamais
faire
penser à
un
cimetière
militaire.

Depuis que Morita San
lui a fait découvrir
le
Kongô Rinji
Mme Yamada
y vient
quatre fois par an.
Deux fois à l’automne.
Une fois au printemps
Une fois en hiver.

Mme Yamada
est d’accord
avec Morita San
sur le goût
de la femme
du prêtre
du temple

Mais Mme Yamada
comprend
pourquoi
Morita San
a choisi
ce lieu
pour le jizo
d’Eichi.

Mme Yamada
se souvient
très bien
d’Eichi.

Eichi ne
voyait pas
très bien.
Il portait
de très très
grosses
lunettes.

Mme Yamada
comprend pourquoi
Morita San
a choisi
ce lieu
car c’est l’un
des plus beaux
du monde.

Oh Mme Yamada
les aime
ses jardins
de Kyôto.
On dit
de Kyôto
qu’elle
a les plus beaux
jardins du
monde.

Mais depuis
quelques années
depuis qu’elle connaît
Kongô Rinji
Mme Yamada
sait qu’il
y a un lieu
plus fort
plus fort
que ses
jardins
ses jardins
de sa ville

Il n’est pas parfait
Kongô Rinji
Ce n’est pas
Katsura.
On entend
l’autoroute.

Mais l’automne
mais à l’automne
un jour de semaine
où le parking
est vide
Mme Yamada
sent
quand le rouge
se met
à monter
aux arbres
aux larmes
Mme Yamada
sent
qu’ici
la beauté
pure
murmure.

La première
émotion
forte
vient
dans le jardin
d’en bas.
Il y a dans l’eau
une pierre vaisseau.
On dirait
une baleine
jeune
qui se cabre
sur le côté
droit
une dernière
fois
avant de
mourir.

Puis tous les
jizo
souriants
paisibles
qui sont là
pour des âmes
d’enfants
non nés
d’enfants
morts
ou
sauvés

Des jizo
couleur
ciment
avec des tabliers
rouges
à motifs
vulgaires

Il y a deux jours
Mme Yamada
a commencé
à en
vouloir
fort
à la femme
du prêtre.
Les centaines de
jizo
du temple
avaient désormais
devant eux
des moulins
à vent
en plastique
multicolores
immobiles.

C’est la mode
depuis quelques
années
dans les cimetières
qui vivent
du commerce
des jizo

Mme Yamada
était
au départ
en colère
parce que
des couleurs de
parc d’attraction
des couleurs
plastiques
pétrole
criardes
des moulinets
dans un lieu où
les arbres
où les pierres
sont
si beaux
Mme Yamada
ça lui donnait
le sentiment
d’être dans un
cimetière
de foetus de
clowns
les clowns au
nez rouge
du film
« le plus grand
cirque
du monde ».

Alors Mme Yamada
était en colère
puis
tout de suite
Mme Yamada
pense aux enfants.

Tous les enfants
aiment
les moulins
souffler
sur les moulins
à vent
courir pour faire tourner
les moulins
à vent
vite
vite
vite pour que les couleurs
s’emmêlent
pendant que les grands
pères disent
plus vite
plus vite
plus vite

Mme Yamada
entend
soudain
les rires
des enfants
mort nés
et tous les
rires
des enfants qui ne feront
jamais tourner de
moulins
et
le silence
noie soudain
la couleur
de douleur

Mme Yamada
sent
soudain
dans sa gorge
sa chance
de vivre
Elle sent
soudain
avec plaisir
le goût du
rhume
et son nez froid
la peau sèche
de ses doigts
et son souffle
trop court
en montant
les marches
vers le temple
du haut
sur les marches inégales
qui font mal aux chevilles
qui nous font
vasciller comme
la vie
perdre
presque
l’équilibre
mais nous soutiennent
vers le haut

les couleurs
des jizo
sont devenues
monochromes
on n’entend
plus que leur rire
qui nous rouvre
la porte
en soi
de son propre
rire
d’enfant

Mme Yamada
entend
son rire
d’enfant
et
ça l’éblouit
ça la tartine
à l’intérieur
de lumière
blanche
de lumière
d’or
Elle se sent vivante
et heureuse
et vivante
et joyeuse
d’être

à voir les arbres
les arbres
les arbres

Puis tout se
tait
Mme Yamada
n’a plus de
souffle
quand elle passe la porte
du temple
en haut.

Les jizo n’ont
pas le droit
de franchir
cet espace.
Qui est trop
beau.
Trop fort
Trop dur
pour leur
rire

Cette beauté-là
Cette joie-là
ne permet
pas le rire
Quand
l’infini
t’étreint
par sa présence
juste
tu
te tais
pour
remercier
la beauté
et les
prêtres
qui la
nursent
comme une
peau
de
grand
brûlé

Au
haut
de
Kongô
Rinji
Un sakura
en fleurs
pâles
lymphocites
dans la jugulaire
vivante
de
momiji
rouges
sang


 
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