31 octobre 2008

Quand elle marche dans la rue

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:58

Quand elle marche dans la rue
elle ne
les sent
plus
ou
trop

Les couleurs
Les odeurs

Elle ne les entend
plus
ou
trop
les oiseaux
les insectes

Quand elle
marche
dans la rue
elle en
porte
trop
de couleurs
de parfums
de sonneries

Etsuko
marche
l’avant bras
droit
relevé
en
crochet
gracieux
pour
tenir
ses
sacs
Vuiton

Etsuko
va
au travail

Etsuko
est
belle
très
belle

Etsuko
est
la meilleure
amie
de la femme
d’Akira
Matsumoto

Etsuko
est
belle
et
elle
marche
dans la rue
vers
son travail
secret

Etsuko
travaille
dans
un
soapland

Etsuko
ne
travaille pas
beaucoup
Etsuko
est une star
ses
clients
prennent
rendez-vous
A l’avance
longtemps
Etsuko
est
une
experte
Etsuko
est
une
star
de soapland

Quand elle marche dans la rue
Etsuko
ne pense pas
ne sent plus
les regards
des hommes
les regards
invisibles
des japonais
les regards
insistants
des gaijins

Etsuko
est
belle
et toujours
triste
à l’automne

Elle n’y peut rien
mais pense
souvent à la mort
à l’automne

Elle se demande
si
elle pourra encore
supporter
de ne plus
sentir
les couleurs
les parfums

Etsuko
la douleur
de l’automne
elle la sent
monter
comme un
plaisir

Etsuko
le plaisir
c’est
son métier

Quand elle marche
dans la rue
Etsuko
voudrait
revoir la couleur
du rouge
et du jaune
et du vert
de l’automne

Etsuko voit bien
les
feuilles
d’automne
sur les arbres
mais elle
ne voit
plus
leurs couleurs

Etsuko voit
le rouge, le jaune
le vert redevenu tendre
mais n’est
plus sensible
à leur cri

Etsuko se souvient
petite
de l’effet
des couleurs
sur son
coeur
Du rouge
mêlé
d’or
et de vert
qu’elle sentait
comme
un obi de déesse
l’entourant
l’entourant
l’entourant
la serrant
fort
dans ses
fils

Etsuko
voudrait
se souvenir
du rose pâle
Sakura
pour mieux
lui cracher
dessus

Etsuko
voudrait
ressentir
vite
le blanc
de l’ume
de janvier
pour le vénérer
le blanc
froid
de l’ume
le rouge
violacé
de l’ume
comme des
lèvres en colère
le blanc d’hiver
le blanc noir
le blanc pur
qui mord et qui
lave
le blanc neige
crissant
éraflant
de l’ume

Etsuko
voudrait
revoir
le vert
sans couleur
de l’été
le vert
invisible
le vert
disparu
sous le chant
éraillant
des
insectes
le chant
obsédant
métallique
argenté
ciselé
des insectes
le chant
des insectes
qui nourrissent
les oiseaux
qui chantent
plus fort
encore
puis
moins
puis plus
fort
le matin
le matin
quand
Etsuko se lève
à
cinq heures

Etsuko
n’en peut plus
de voir
le noir
des corbeaux
n’en peut
plus du cri
ricanant
agaçant
engorgés
des
corbeaux noirs
qui la suivent
avec
parfois
sur le bec
un grain de riz
collant
volé
dans un temple
volé
sur une
tombe

Quand elle marche dans la rue
Etsuko
voudrait
mourir
à l’automne

Etsuko se sent
comme un automne
comme
une feuille
d’automne
qui a juste

froid


27 octobre 2008

Le cri de Matsumoto San

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 16:56

Mme Yamada a un cousin.
Matsumoto San.
Il vit à Kobe
mais travaille
à
Kyôto.

Il est taxi.
pour MK Taxi.
Il a 67 ans.

Matsumoto San
a un fils
Akira
Il est taxi
pour MK Shuttle

Matsumoto San
se sent vieux
et gris.
Parfois
dans son taxi noir
avec ses gants blancs
les dentelles
blanches
Il a l’impression
de
conduire
son propre
corbillard

Matsumoto San
est
impeccable
impassible
gentil
sec

Matsumoto San
est fatigué
très
fatigué

Il boit
beaucoup
de café
du thermos
dans
son coffre
et aime
la figure
abîmée
de
Tommy Lee
Jones
sur les publicités
pour le café
Boss

S’il était
Tommy Lee
Jones
Matsumoto San
n’aurait pas
aimé
qu’on choisisse
cette
photo
pour la pub
Mais il l’aime
bien quand même
cette photo
car il se sent
chiffonné
comme ça
quand il
sent
qu’il a
besoin d’un café
de son thermos
car il ne veut
pas dépenser
son argent
inutilement
dans une cannette
Boss

Matsumoto San
aurait aimé
être un
Boss
et pouvoir
ne pas
travailler
à l’âge
de la
retraite

Matsumoto
San
parfois s’arrête
dans des coins
qu’il connaît
à l’ombre
pour faire
la sieste
le moteur
allumé
pour
l’aircon
et faire
croire
qu’il va
repartir

Matsumoto San
a froid
en hiver
désormais
Il sent ses os
trop près
de la surface
de son
corps

Matsumoto San
a trop chaud
en été
désormais
surtout sur le bitume
au coeur de
Kyôto

Matsumoto San
a en assez
d’être mouillé
par
les pluies
de
la ville

Matsumoto San
les aime
pourtant
les pluies de Kyôto
Elles sont douces
et tristes
tristes
sans tristesse
comme lui
Et quand il pleut
les gens
prennent
le taxi

Quand il pleut
le standard
de
MK taxi
explose
Et c’est bon
pour sa
compagnie

Matsumoto San
Il l’aime bien
sa compagnie
Chez MK Taxi
on se lève
en trottant
pour ouvrir la porte
aux clients
en soulevant
sa casquette
avec
un parapluie
quand il pleut

Chez MK taxi
on se présente
au début
de la course
par son nom
et on est
incité
à apprendre
l’anglais
pour comprendre
les gaijins

Matsumoto San
n’achète pas
de cannettes Boss
celles qui sont
chaudes
à la bonne
température
dans les distributeurs
qui clignotent dans la nuit
à 6 heures
parce qu’il économise
pour se payer
une fois par mois
une séance de

quand il ne travaille pas
le dimanche

Matsumoto San
est cultivé.
Très cultivé.
Quand il fait le taxi
il se comporte
en vieux
conducteur de taxi
comme les
autres
Mais il connaît
de nombreuses
pièces de

par
cœur

Matsumoto San
aurait voulu
être
ōtsuzumi

Matsumoto San
pense qu’au nô
ce n’est pas le shite
ce n’est pas le cœur
ce n’est pas la flûte
qui compte
mais
le ōtsuzumi
le tambour de hanche
et son cri
son chant
qui
est
un
cri

Matsumoto San
depuis
qu’il est petit
il aurait voulu
être
ōtsuzumi

Parfois
quand il va
au nô
pendant
les six
heures
il n’entend que lui
l’ōtsuzumi

Il sent le cri
comme
un râle
cancéreux
comme un râle
alcoolique
dans son ventre
qui monte
en tourbillonnant
dans son ventre

Il sent la
gorge qui
rape
et le palais
qui
fume
comme
une plainte
accusatrice
aux dieux
qui
rigolent

Ce cri
Matsumoto San
l’émet
dans sa voiture
quand il roule
à vide
dans une grande rue déserte

Et quand il tourne
en braquant fort
il le fait dans sa tête
le geste
en demi de cercle
de l’ōtsuzumi
qui frappe
sa peau
de cheval
et il
l’entend
le bruit
« chone »
de son
cœur
tambour
qui percute
le matsu
peint
sur le mur
et s’en va
fracasser
l’univers

Chone
Yoh

Chone
Yahhhhhhhhhh

Quand il entend
dans sa tête
la pièce
de

qu’il se récite
par cœur
Matsumoto San
n’entend
que le chone
et les yoh
les yah
de
l’ōtsuzumi

Il les entend
au carrefour
couvrir
le bruit
des oiseaux
enregistrés
couvrir
le kikou
du
« piéton traversez »
couvrir,
aux plus grands des
carrefours,
la mélodie
triste
sans tristesse
mais triste
parce que
sans tristesse
de
Tōryanse

Le cri
le cri du
Kakegoe
Matsumoto San
l’entend
comme la porte
qui libèrerait
son cœur
qui libèrerait
son corps
comme un râle de mourant
qui
au fond du souffle
reviendrait
d’un
coup
parmi les vivants

Matsumoto San
le kakegoe
Il l’entend
comme un premier
cri
primal
de singe
comme
ceux
des
singes
gris
qu’il croise
parfois
sur les bords
de la ville
et qui
le regardent
passer
comme un
imbécile

Matsumoto San
se sent vieux
sec.
Il est vieux
Il est
sec.
mais dans son cœur
son cri
il le sent
vivant
il lui prend
la gorge
ça l’étouffe
de le sentir si
près
si vert
vivant
et
de
se voir
gris
taxi
dans
son
rétroviseur

Il pleut sur la ville


25 octobre 2008

Mme Yamada prend le thé

Filed under: art,cuisine,Ume — Stéphane Barbery @ 7:57

Mme Yamada est
de retour
dans sa cuisine
à Kyôto

Elle entend
sa voisine
étendre son linge
Entre deux averses
entre deux très longues
averses.
Pour la quatrième fois

Mme Yamada
chantonne
doucement
dans sa tête
un minyô
contente
de retrouver
les chats du quartier
qui passent
dans son
tout petit
jardin

Elle pense
à ses amies
qui viendront
demain

Mme Yamada
a des
petits cadeaux
pour chacune d’elles

Mme Yamada
se dit que sa voisine
un peu ronde
très gourmande
a déjà dû
finir
la boîte de gâteaux
qu’elle lui a rapportée

Mme Yamada
est dans sa cuisine
et regarde avec plaisir
le service à thé
taiwanais
acheté
à l’aéroport

Elle veut s’entraîner
pour épater
ses amies

Parce que
Mme Yamada
est épatée.
Un peu vexée
mais épatée.
Toute contente
un peu vexée
mais épatée.
Souriante.

Mme Yamada
pensait que
l’art du thé
n’était plus
aujourd’hui
que japonais

Il y a quelques
années
elle avait pris
des leçons.
pour la cérémonie
du thé

Mme Yamada est
fière
de ses
quatre bols
à
matcha
Achetés
avec soin
avec goût
un par un

Elle aime
particulièrement
son beau raku noir
qu’elle ne sert
qu’à ceux
qu’elle aime
du coeur

Elle aime
son petit
service à thé
blanc et bleu
en porcelaine
fine
offert
par sa meilleure amie,
décédée,
il y a longtemps
pour ses
quarante ans

Elle aime
acheter
le meilleur
des macha
ici
à Kyôto
dans la
boutique
des connaisseurs.
Le matcha
le plus amer
et commander
à son
amie de Kagoshima
son thé vert
biologique
de tous les jours
celui qui réveille
et fait du bon

Elle aime aussi
sa grosse théière
dondon
pour le kotcha
anglais
avec ses tasses
et ses soucoupes
le sucrier
le petit pot de lait

Mais dans son
cœur
elle sait bien
que le tea
ce n’est pas
du
thé

Mme Yamada
est épatée
et souriante
dans sa cuisine
sombre
parce que
sa théière
de Taiwan
est toute
petite

Sa nouvelle
théière
est en
terre cuite
un tout
petit
service
en terre
rouge

Mme Yamada
est épatée
par la gentillesse
de la vendeuse
à l’aéroport.
Celle qui l’a bluffée.

Au musée
quand elle avait pris
un thé
Elle s’était
déjà demandé
pourquoi on lui
apportait
une théière
plus petite
que la théière
de son service
blanc et bleu
et un pot à lait
vide
plus grand que celui
de son service
anglais

Mme Yamada
aime le thé au jasmin.
Moins que le thé vert.
Mais quand même.
Elle l’aime un peu fort.
Trop fait.
Presque imbuvable.
Mais pas trop.

Mme Yamada
a toujours
trouvé que le
thé au jasmin
le vrai
en feuille
pas le faux
sachet
devenait
trop vite
trop amer

Alors quand
au musée
la serveuse
est venue
avec son pot d’eau
pour vider
sa théière
dans le gros
pot à lait vide
pour remplir
à nouveau sa théière
d’eau chaude
Mme Yamada s’est dit
dans sa tête
« ohhh ! Sugoii ! »

Mme Yamada
pensait
que le pot à lait
était
donc
une poubelle
à vieux thé
un
art
de lutte
contre
l’amertume

Mme Yamada
pense
que la vie
est un
art
de lutte
contre
l’amertume

Mme Yamada ne comprenait
juste
pas pourquoi
le jeune homme
du jeune couple
à côté
qui se caressait la main
sur la table
servait
à son amoureuse
dans le tout tout
petit godet
de son amoureuse
du thé du
gros pot à lait
qui devait
pourtant
être
rempli
de thé
trop amer

Peut-être
quoique taiwanais
ne savait-il
pas faire
et peut-être
son amoureuse
le jetterait-elle
dans
quelques jours
parce qu’il était
un gros
plouc

Et puis
à l’aéroport
cette vendeuse
si gentille

Le service
en terre cuite
rouge
avec
6 petits godets
comme des dés
à coudre
pour le pouce
des petits
godets
rouges
à l’intérieur
blanc

Le service
est dans une boîte
en carton
comme une grosse
boîte à gâteaux

c’est le dernier service rouge.
Il n’est vraiment pas cher.
il y en a des bruns
mais
Mme Yamada
préfère
la terre cuite
rouge

Elle aime
beaucoup
sur la théière
le petit fil
rouge
sang
tressé
en macramé
qui retient
le couvercle
de la minuscule
théière
rouge
terre

Mme Yamada
trouve
juste
que ce n’est pas beau
la grande assiette
en terre cuite
dans le service
pour ranger
les petits
godets

La vendeuse
si gentille
qui parle
japonais
demande
à Mme Yamada
si elle sait se
servir du service

Mme Yamada
trouve
cela injurieux
qu’une taiwanaise
lui demande
si elle
sait
préparer le thé
elle
la kyôtoïte
qui a pris des cours
de cérémonie
du thé
et qui a quatre
bols qui valent
cher
dans son
beau meuble
du salon

Mais Mme Yamada
est curieuse
et ne veut pas
offenser
la vendeuse
elle répond non
et oui
elle a un peu de temps

La vendeuse
la conduit
au petit stand
de démonstration

Et là
Mme Yamada
se prend une
gifle

Mme Yamada
comprend
en
une minute
que l’art
du thé
se danse
ailleurs
qu’au
Japon
Mme Yamada
se souvient
que le Japon
son thé
l’a importé
et que l’art aussi
est là
devant elle
à l’aéroport
de Taipei
sur le stand
duty free
d’un
magasin
pour touristes

Mme Yamada
sent que
cette
gifle
est très belle
Elle en aime
la chaleur
à l’intérieur
d’elle-même

La vendeuse
à lunettes
prend un
premier instrument
comme une
aiguille à cheveux
en bois
noir

Pour décoller
les feuilles
de
la petite
théière
rouge
en terre cuite
de démonstration

Puis prend
une pince
en bois
noir
pour
retirer
les feuilles
vertes
alanguies
fripées
comme
mâchées

La théière est
rincée
à l’eau bouillante
puis la vendeuse
prend
une petite pelle
en bois
noir
qu’elle remplit

Mme Yamada
pense qu’elle
en met
trop
mais non
la vendeuse
lui explique
qu’il faut
en mettre
pas trop
mais
comme ça
une pelle

La vendeuse
remplit
la toute
petite
théière
rouge
d’eau
fumante
et
regarde sa montre
à aiguille
pas très belle
30 secondes

Et là
Mme Yamada
a une grande
émotion

La vendeuse
vide la
théière
dans l’assiette

La vendeuse
vide
la théière
dans l’assiette
rouge
celle qui contient
dans la boite
en carton
de son service
les 6 petits
godets rouges
et blancs
à l’intérieur

La vendeuse vide
la théière
dans l’assiette
rouge
remplit
la théière
et la pose
dans l’assiette rouge
remplie
par l’eau
fumante
presque claire
par la première
eau
de la première théière

La vendeuse
mal coiffée
regarde sa montre
30 secondes
puis verse
le contenu
de la théière
dans le gros
pot à lait
rouge

Mme Yamada
est bouleversée

Le gros
pot à lait
sert donc
à cela
Non
à jeter
l’amertume
mais
la prévenir

Mme Yamada
a le
coeur
gros
devant
tant
de beauté

La vendeuse
si gentille
a le visage
d’une princesse
quand elle
sert
le thé du gros
pot à lait
dans
le
tout petit
godet
en terre rouge
blanc à l’intérieur

Mme Yamada
prend son godet
et
pleure

à l’intérieur


22 octobre 2008

Mme Yamada se découvre l’âme Song

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 19:35

Mme Yamada va au musée.
Le musée qui l’irriterait
si elle était chinoise
du continent.

Mme Yamada
si elle était
présidente
à Pékin
elle envahirait
Taiwan
juste pour ce
musée

Mme Yamada
a honte
de penser ça
mais elle
le pense
quand même

Mme Yamada
pense
qu’elle ne
doit pas
être la seule
à penser ça
et que
le président
à Pékin
il doit penser ça
aussi

Le musée de Taipei
n’est pas
comme tous
les musées.

C’est un musée de trésors.
Les trésors des empereurs
de Chine.
De trésors accumulés

dynasties
après
dynasties

conservés
classés
révérés
appréciés
dans la cité interdite
par les plus beaux esprits
d’une culture
dont elle se
sent
petite-fille,
elle,
Mme Yamada,
qui pense
en kanji
- 漢字 -
les caractères chinois

Les trésors
du musée
se sont retrouvés
à Taïwan
après des années
de route
dans les malles
de Tchang Kai Chek.
Qui fit construire un musée palais
dans la banlieue de Taipei
pour les y exposer.
Par roulement.

Des trésors
protégés
des maoïstes
extrémistes
et
des fous
saccageurs
de la révolution
culturelle

Mme Yamada
est contente
pour les chinois
que ces trésors
soient conservés.

Mme Yamada
pense que les taiwanais
s’ils veulent la paix
Ils devraient le rendre
ce musée
qui n’est pas chez lui,
sur une île.

Si elle était chinoise
Mme Yamada
ce musée
lui ferait rougir la face
comme si un
cousin
avait volé
la stèle de son
grand-père.

Mme Yamada
si elle était
chinoise
du continent
elle ne pourrait
pas vivre
avec
ça

Ce musée du si beau,
Mme Yamada,
pense
qu’il est le ferment
d’une haine.
Mme Yamada
pense que la beauté
ce n’est pas fait
pour cela.

Mme Yamada n’est pas très forte
en histoire.
Mais Mme Yamada est curieuse
et appliquée.
Elle se fie à son instinct.
Pas à un guide
Pas à des écouteurs

Elle a la chance d’avoir le temps
de marcher à son pas
dans toutes les salles
que la clim’
rend
trop froides

Mme Yamada,
curieuse,
est réticente.
L’art chinois
pour elle
c’est trop d’éclat
trop de bosses
trop ciselé
trop coloré
Elle se dit
qu’elle est trop
japonaise pour
aimer ça.

L’ostentation
sans retenue,
Mme Yamada,
ça lui fait
penser
aux voitures
des Yakusas
à la vulgarité
des nouveaux riches
de Tokyo

C’est pourquoi
elle est surprise
Mme Yamada

Une première fois ici.
Une deuxième là.
Puis une troisième.

Stupéfaite
Mme Yamada
s’approche
et lit attentivement
les notices
traduites
en japonais.

Bien sûr
à l’école
en cours
d’histoire
il y a bien longtemps
et à la télé
elle savait
qu’ils existaient :
les Song.

Dans sa tête
Mme Yamada
quand elle pense aux
Song
elle voit

un arbre
sous un toit
qu’elle prononce

Mme Yamada
se découvre
l’âme
Song

Une âme
qui aime
le beau
dans la simplicité

le raffinement
wabi-sabi
équilibré
aux formes
épurées
fines
naturelles
craquelées

Mme Yamada
découvre
stupéfaite
la grâce
et le bon goût
de Kyôto
dans la Chine
Song
découvre
que le Japon
qu’elle aime
c’est la Chine
Song

Mme Yamada
ne peut s’empêcher
de rajouter
en plissant les
yeux de malice,
dans sa tête :
une Chine Song
plus l’excellence,
aboutie

Et puis
Mme Yamada
se reprend
car
elle s’est arrêtée.

Mme Yamada
s’est arrêtée
devant un rouleau
de 9 mètres

宋夏珪溪山清遠
par
夏珪

Pure Distance
des Montagnes et cours d’eau
par
Hsia Kuei

Un rouleau
peint
il y a 8
siècles

C’est un vrai
choc
pour Mme Yamada
qui s’en veut.
Qui en veut au Japon
de ne pas lui avoir
dit
que son peintre préféré,
japonais,
Sesshû
était un gros
copieur.
Un bon
mais un copieur.

Mme Yamada
est stupéfaite
devant
la beauté
japonaise
des rochers
et des pins
devant le pinceau fort
le pinceau doux
le pinceau dur
Celui qui mouille
Celui qui fume
Celui qui bise
Le pinceau qui lèche
Celui qui claque
Qui gratte
qui déchire et qui élève
Le pinceau qui tourmente
qui charpente
qui s’enfuit
et qui reprend
Le pinceau qui
sur neuf mètres
saisit le temps
des hommes
le temps du monde
et lui sourit
solide
fort
stable
humain
vieillissant
en maître solaire
à l’encre noire
dissoute
dans l’eau

Mme Yamada
sent
que toute sa
vie
est

Alors
elle sourit
en tendant
sa carte
pour faire
une folie

C’est la deuxième
de sa vie

La première fois
Elle avait
dépensé
deux fois
son salaire
pour une statue
qui plaisait
à son mari

Et là,
une fois,
d’un coup,
sa retraite
pour une copie
au format original
du rouleau
de 9 mètres

Mme Yamada
est fière
Fière
de son achat
au magasin
du musée

Fière de se
sentir
Song

Chez elle
Mme Yamada
sourit.
Sur la notice
de son
beau
rouleau
Mme Yamada
lit
que l’imprimeur
de sa copie
est
japonais

Mme Yamada
sourit


20 octobre 2008

Mme Yamada sous le choc

Filed under: sociologie,Ume — Stéphane Barbery @ 22:25

Mme Yamada est sous le choc.
Elle ne savait pas.
n’imaginait pas.
Elle a honte.

Le gendre de sa meilleure amie
Les a amenés au restaurant
Un restaurant taiwanais.
Pas chinois.

A sa droite, la sœur du gendre.
Avec qui il travaille.
Ils sont consultants.
En marketing.
Pour des sociétés japonaises.
Ils parlent
parfaitement
japonais.

Ils parlent de leur famille
De leur pays
De leur histoire
Et du futur

Mme Yamada a honte.
Mme Yamada est triste.
Mme Yamada est fière.
Mme Yamada a honte.

Mme Yamada est fière du souvenir laissé par le Japon.
Cinquante ans
de colonie
1895-1945
n’ont pas laissé d’horreur.
n’ont pas laissé de haine.

Peut-être le souvenir de
la haine
est-il mort avec les vieux qui le portaient.

Bien sûr : une japonisation forcée.
Les grand-parents d’aujourd’hui parlent encore japonais.

Bien sûr les taiwanais relégués en seconde zone.
Mais Taiwan était pilote.
Le projet pilote d’un projet d’empire.
Une colonie-pilote.
Avec d’immenses ressources.
Sans infrastructures.

Les ingénieurs sont venus.
Les techniciens sont venus.
Les urbanistes sont venus.
Et cent ans plus tard
quand une ville se déploie
les réseaux sont déjà là.
S’ils n’ont pas été saccagés
par le KMT.

Les taiwanais de souche aiment la culture japonaise.
Les grands-mères, jeunes filles, avaient appris à lire et à écrire.
Ils savent en goûter le beau.
Une beauté qui n’est pas
tâchée de sang
par Nankin.

Et puis les japonais ont perdu
La guerre.
Mme Yamada ferme
les yeux.
Brièvement.

L’armée de Tchang Kai-check
débarque sur l’île.
Et là,
sous le choc,
Mme Yamada
entend
l’horreur.

Les soldats du Kuo Min Tang
le KMT
sont jeunes
n’ont plus rien
sont illettrés
violents
de la campagne profonde.

Ils ont beaucoup souffert.
Et haïssent les japonais.
Ils haïssent les japonais
Les japonais bourreaux
qui ont perdu leur âme
en Chine.

Mme Yamada ne cille pas.
Elle ne sait pas
Si elle doit
croire
à ces histoires.
Elle est allée,
à Tokyo,
au sanctuaire Yasukuni.

Les soldats du KMT
qui parlent mandarin
pas taiwanais
sont accueillis en libérateurs.

Ils sont pauvres
Ils ont soufferts
Pendant des années
Ils ont des armes
Qu’ils trimballent
tout le temps

Alors ils prennent
Alors ils tuent
Terrorisent
Colonisent

Un jeune soldat
du KMT
arrive dans une maison.
Il n’a jamais vu l’eau courante
qui sort
du robinet.
Il menace la famille
de son fusil
pour qu’on lui donne
le robinet.
Puis revient tuer
la famille
qui lui a menti.
Le robinet
qu’il a planté
dans le mur de sa
maison
réquisitionnée
ne fait
pas
couler
l’eau.

Une terreur blanche s’abat.
Des décennies.
Les taiwanais sont sinisés.
De force.
Violemment.

Dans les années soixante dix
en primaire,
Le gendre de l’amie de Mme Yamada
portait un écriteau
autour du cou
pour le punir
d’avoir parlé
taiwanais

Toute trace japonaise
doit
disparaître
les familles
en pleurs
brûlaient
leurs
livres

détruisaient
leurs
beaux
objets
précieux

les soldats
du KMT
avaient
des armes

tout le temps

Puis les médias
Tous les médias
Tout le temps

Mme Yamada
ferme les
yeux

La terreur
amène la haine

Une haine si forte
que Mme Yamada frissonne

Le repas est bon
Le repas est fin

Mais Mme Yamada
voit la peau tendue
du poing
du gendre
Voit les larmes contenues
au coin des
yeux
noirs
de sa sœur.

Comme des victimes de viol
Qui devraient vivre
tous les jours
sous le pouvoir arrogant
de leur violeur
Sans que personne
ne sache

Le gendre demande :
savez-vous pourquoi
les taiwanais sont si bons en électronique ?
Mme Yamada ne sait pas

Les taiwanais sont bons en électronique
parce que l’élite
étudiante
de plusieurs générations
ne pouvait pas choisir
les sciences humaines
ne pouvait pas choisir
le droit
ne pouvait pas risquer
la vie
de ses familles
à devenir des intellectuels.

L’ingénierie
La médecine
Qui permettent de partir
Au Canada
Aux USA
De créer des usines
à capitaux japonais
à capitaux américains
Oui
Ca permet de bien vivre.
Parce qu’on ne risque pas
de faire de la politique.

Un silence s’installe à table.
Mme Yamada pense soudain
à son portable
made in Taiwan
comme à une concrétion
de douleurs.

Elle ferme les yeux.
Elle a honte.

En se demandant
si elle aurait un portable
si les japonais
n’avaient pas envahi
la Chine.

Le gendre poursuit.
Qu’il ne voit pas l’avenir.
Parce qu’au fond
Il ne veut pas
l’indépendance
Mais la justice.

Les yeux de sa soeur
flamboient
Oui : nous voulons la justice

Une justice
où les livres
renaissent
des cendres
où les grands-mères
qui avaient appris
à lire le journal
en japonais
ne passent pas
le reste de leur vie
à avoir peur
pour les leurs

Une justice
où ceux qui ont fait du mal
paient.
Ceux qui ne sont pas d’ici
et qui ont tenté
de tuer
l’âme taiwanaise
si fragile car jeune
si découpée comme son relief
si forte de sa résistance
aux typhons
aux séismes
Que ceux qui n’aiment pas
l’île de Taiwan
l’insularité
de leur âme
retournent
sur leur continent

La soeur pleure impassible
car
elle sait
que ce qu’elle veut,
la Justice,
elle ne l’aura pas

La terreur
amène la haine
Parfois
le syndrome
de Stockholm

La terreur blanche,
sa propagande
ses médias
ont fonctionné.
Aujourd’hui
Les taiwanais
ne savent plus
décider
ce qu’ils veulent

La soupe sucrée
de Taro à la cacahuète
au dessert
est vide.

Le gendre
dit juste
qu’il ne veut
plus payer
des impôts
pour la centaine
de milliers
de soldats
pensionnés
choyés
du KMT
à la retraite.

Mais
Qu’il ne leur en veut pas
à eux
à ces soldats
pris
adolescents
dans la guerre

Mme Yamada est sous le choc.


 
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