Mme Yamada va à Taipei
Mme Yamada est kyotoïte.
Mais a été élevée à la campagne.
Mme Yamada a les cheveux gris.
Et le noir lui va si bien.
Mme Yamada est kyotoïte.
Et n’a pas pu refuser l’invitation.
Mme Yamada est très curieuse
Mais n’a jamais beaucoup voyagé.
Mme Yamada est à Taipei.
Pour trois jours.
Avec sa meilleure amie
dont le gendre est taiwanais.
Mme Yamada est surprise.
Mais elle ne pourra jamais le dire.
Elle ne voudrait pas offenser.
Kyôto lui manque.
Mme Yamada est surprise par le chaos.
La famille qui l’accueille est exquise.
La famille qui l’accueille est très gentille.
Mais Taipei est un chaos.
Mme Yamada pense que la ville
a été colonisée.
Par des extraterrestres.
Déguisés en scooter.
Mme Yamada a peur.
Car les extraterrestres
sont plus nombreux
que les humains.
Les scooters, ils se servent des humains.
Pour se déplacer. En meute.
Mme Yamada se fait rire toute seule.
Dans sa tête.
Les scooters – qui ont tous des bignes – puent. L’huile.
Les humains mettent des masques.
Comme ceux en papier au Japon quand on a un rhume.
Mais ici en cuir noir. Pour se faire croire qu’on filtre la pollution.
Mme Yamada est offusquée.
Au Japon, il est interdit à un scooter de porter plus d’un humain.
Ici, elle frissonne en voyant tourner un grand-père avec deux enfants à l’avant; et un à l’arrière.
Des petits de moins de cinq ans.
Sur un petit scooter rose avec des bignes.
Mme Yamada n’est pas tranquille.
Elle est sur le qui-vive.
C’est la première fois.
C’est un peu excitant. Mais vraiment épuisant.
D’être sur le qui-vive.
Oh bien sûr à Kyôto elle en veut à ses voisines.
De l’épier sans cesse.
Elle, elle ne fait que les écouter à travers les parois fines des murs.
Ici, tout le monde se fout de tout le monde.
Ca la choque.
Parce que le monde n’est plus doux.
Le monde n’est plus le cocon ouaté qu’elle connaît.
Et qu’elle aime.
Le monde n’est plus un cosmos ordonné.
Le monde est comme un sac de billes de pachinko
percé.
Les billes tombent en un bruit qui fait peur.
Impossible de les contrôler.
Mme Yamada est agressée par l’erratique.
Par le bruit de l’erratique.
Quand on ne se soucie plus de l’autre
on fait du bruit.
On ne se soucie plus d’être soigneux.
On ne se soucie plus du détail.
Ca fait chaos sale avec des craquelures.
Libre, vivant, mais violent. Sans beauté.
Même quand les couleurs sont plus franches, plus fortes
comme une pub pour un grand écran plat.
Mme Yamada se souvient de son lycée dans un quartier pauvre d’Osaka.
Elle se souvient que la pauvreté crée le chaos et la laideur.
Quand la société vous dit « on se fout de vous »,
les êtres humains répondent « nous aussi ».
Elle sait que Kyôto est riche. De son histoire longue. De sa longue histoire de cour.
Et qu’Osaka la pauvre ressemble au chaos de Taipei.
Que les HLM miséreux de la banlieue de Kyôto ressemblent à Taipei.
En plus ordonné, moins vivant et plus triste.
Mme Yamada se dit qu’elle a de la chance d’habiter Kyôto.
Mme Yamada n’aime pas les taxis qui klaxonnent.
Mme Yamada n’aime pas ne pas pouvoir attacher sa ceinture à l’arrière.
Mme Yamada n’aime pas quand la porte arrière du taxi ne s’ouvre pas toute seule.
Mme Yamada n’aime pas les piétons qui traversent quand le feu est rouge.
Mme Yamada aime voir le nombre de secondes qui lui restent pour traverser.
Mme Yamada n’aime pas les taxis qui rotent. Ni les réceptionnistes qui rotent. Ni les femmes qui rotent.
Mme Yamada n’aime pas tous les détails de sa chambre d’hôtel qui montrent un travail de bouineur.
Mme Yamada n’aime pas qu’on ne se déchausse pas.
Mme Yamada n’aime pas dans les restaurants « japonais » où l’on se déchausse voir un fouillis de chaussures qu’il faut enjamber. Elle a envie de se baisser pour toutes les ranger, par paire, dans le bon sens. C’est dur pour elle de se retenir de ranger.
Mme Yamada n’aime pas qu’on se salue d’un simple geste de tête rapide. Quand il y en a un.
Mme Yamada aime voir le dos de ceux qui la saluent. Et les yeux qui se redressent lentement.
Mme Yamada trouve qu’ici on se touche plus que là-bas.
Mme Yamada, avec sa culture du katana, elle aime pas ça. Ca la rend un peu phobique.
Mme Yamada aime la nature. Elle est triste ici que sa gorge la pique.
Elle ne comprend pas l’absence de jardin.
Et le gâchis d’espace.
Mme Yamada pense qu’ici, on n’honore pas les kamis. Et que cela se sent.
Qu’ils se sont vengés en partant. En privant tout espace de sacré.
Mme Yamada, son momiji et le matsu de son jardin lui manquent.
Mme Yamada trouve pas très propres les longs fils qui pendent comme des racines sans terre
sur les arbres de la ville. Qui sont pourtant très beaux.
On dirait des hippies. Qui n’auraient pas vu le coiffeur.
Depuis les années soixante.
A Kyôto, Mme Yamada aime que les arbres aillent chez le coiffeur.
Au moins deux fois par an.
Mme Yamada n’aime pas le bruit du métro.
Mme Yamada n’aime pas le ticket de métro.
Qui n’est pas un ticket. Mais un jeton de plastique.
Rond. Bleu. Electronique.
Léger comme une pièce de marchande d’enfant.
Mme Yamada n’a pas vu de fente pour mettre son jeton à l’entrée.
Il n’y en a pas. On l’applique comme une carte RFID.
Le fils de Mme Yamada lui a expliqué RFID.
A la sortie du métro, il y a une fente.
Mme Yamada n’aime pas le « pas de fente à l’entrée, une fente à la sortie ».
Mme Yamada préfère les bruits d’oiseau des transports de Kyôto.
Les petites mélodies douces qui attirent l’attention, avec prévenance.
Ici, tout signal d’alerte ressemble à un bruit d’usine. Ou de caserne.
Mme Yamada pense qu’on ne peut pas rendre les gens heureux
avec ces bruits-là.
Mme Yamada a sursauté fort en entendant une mère crier sur son fils.
Mme Yamada pense à son fils
Toujours célibataire.
Mme Yamada trouve que les femmes d’ici sont moins belles qu’à Kyôto
Habillées plus long, moins sexy. Ca, elle préfère.
Mme Yamada trouve normale de les voir avec des ombrelles.
Mais Mme Yamada les trouve moins gracieuses, moins fragiles. Sans maintien.
Mme Yamada remarque que beaucoup de taiwanaises ont un air dur. De celles qui portent la culotte.
De celles qui se prennent des coups.
Elle trouve que beaucoup ont presque un air violent.
Mme Yamada n’aime pas la femme soumise de Kyôto.
Mais n’aime pas les femmes viriles.
Mme Yamada pense qu’une femme doit rayonner la femme.
Mme Yamada trouve que les hommes sont ici sont plus virils que son fils.
Qu’ils font plus adultes et affirmés. Plus francs.
Elle aime bien cela. Mais cela lui fait un peu peur.
Mme Yamada trouve que cela manque un peu de classe.
Et que dans la rue, il y a beaucoup de jeunes.
Beaucoup plus qu’à Kyôto.
Mme Yamada trouve que tout est ici trop.
Surtout en cuisine.
D’abord il y a de trop dans les assiettes.
Elle se souvient d’avoir été choquée, très choquée, en Corée.
Quand il y avait autant sur la table à la fin du repas
qu’au début.
A Taipei, c’est un peu moins qu’en Corée.
Mais quand même.
Mme Yamada pense que ce n’est pas du respect.
Qu’un cuisinier doit savoir doser la quantité.
Celle qui satisfait au moment précis où l’on finit.
Et qui respecte les produits, parce qu’il n’y a pas de gâchis.
Mme Yamada n’aime pas les bouibouis pauvres dans la rue.
Parce qu’on ne devrait pas montrer sa misère. Que les bouibouis font miséreux.
Mme Yamada est stricte avec l’hygiène. Elle a eu un haut le coeur devant les étals de boucher.
Des bouibouis à l’air libre, non réfrigérés. Qui chassent les mouches avec un tourniquet à pile.
Mme Yamada est surprise par les longues queues devant certains bouibouis.
Mme Yamada sait qu’en Chine, il faut montrer son opulence.
En kyôtoïte habituée à l’iki, ça la choque.
Mme Yamada n’aime pas quand ça brille.
Quand ça clinque.
Quand ça crâne.
Mme Yamada n’aime pas les tables rondes avec le milieu qui tourne.
N’aime pas les chaises à velours bordeaux, les bois violacés et les luminaires en verre noir.
Mme Yamada n’aime pas qu’il faille vider son verre cul sec quand on porte un toast.
Mme Yamada n’aime pas le trop mou, le trop cuit, le trop gluant, le trop aigre-doux, le trop tiède.
Mme Yamada n’aime pas quand la sauce noie les goûts.
Mme Yamada n’aime pas les boutiques de luxe.
Occidentales.
Qui s’affichent comme à Tokyo.
Mme Yamada n’aime pas Tokyo.
Mme Yamada n’aime pas les boutiques de luxe où toutes les vendeuses parlent japonais.
Mme Yamada ne comprend pas que les taiwanais n’en veulent pas plus aux japonais.
Mme Yamada rajoute dans sa tête immédiatement : « du moins ouvertement ».
Mme Yamada n’aime pas les billets chiffonnés qu’on lui remet en lui rendant la monnaie.
Mme Yamada est rassurée de voir qu’ici aussi, les combinis sont ouverts toute la nuit.
Mme Yamada aime bien FamilyMart.
Mme Yamada n’aime pas quand sa bouteille de Oi Otcha n’a pas le goût de Oi Otcha.
Mme Yamada est épatée par les fruits tropicaux. Par les fruits et les légumes.
Mme Yamada est choquée par le raisin trop sucré du supermarché.
Mme Yamada a dû prendre la quatrième boîte
pour trouver une grappe
dont des grains n’avaient pas été prélevés.
Ca, elle n’en revient toujours pas.
Mme Yamada n’aime pas trop entendre parler chinois.
Elle repense au film américain que son fils a loué en DVD et qu’elle pouvait voir pendant qu’elle cuisinait : L’Exorciste.
En écoutant le mandarin, Mme Yamada a la sensation d’entendre une dispute de famille en langue latine – parlée à l’envers – en léger accéléré.
Mme Yamada a honte de penser cela. Mais voudrait quand même appuyer sur play.
Mme Yamada n’aime pas les sculptures chinoises vendues en magasin.
Dans le corail, l’ivoire ou le jade.
Elle n’aime pas la surcharge et la débauche de virtuosité. N’aime pas les bosses et le cafouillis.
Mme Yamada aime le ma : ni trop d’espace ni pas assez.
Avec soi-même, avec les autres. Dans ce qu’on fait.
Mme Yamada aime la gentillesse des taiwanais.
Leur énergie.
Elle sent la tristesse de l’histoire du dernier siècle. La jeunesse de cette histoire. L’inquiétude.
Leur début de soulagement inquiet devant l’évolution économique récente du continent.
La fierté des cartes mères et des portables.
Mme Yamada s’en veut de penser à toutes ces choses mesquines.
Qu’elle ne dira jamais.
Elle rapportera à ses amies qu’elle a très bien mangé.
Qu’elle a adoré les fruits exotiques.
Et que la vue de la tour 101 est époustouflante.
Mme Yamada sourit.
Plus fort encore dans son ventre.
Car Mme Yamada sait.
Elle qui en a parfois assez de Kyôto la prison sacrée
sent désormais fort dans son coeur combien elle aime sa ville
combien elle en est fière.
Mme Yamada souhaite à ses amis de Taiwan de se kyôtoïtiser.
En pensant cela
Mme Yamada n’est pas jugeante.
Mme Yamada est bienveillante.
