7 mars 2009

Mini

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:20

Tochan ne sait pas
s’il doit
rire
ou pleurer encore.
Bien sûr il a pleuré.
Mais il ne peut pas
s’empêcher de
rire.

Il l’aime bien
sa cousine
Sayachan.
C’est une
grande.
Elle a 15
ans.
Et la poitrine
qui pousse.
Tochan
il aime bien
quand elle le
prend dans ses
bras
car il sent
sa
poitrine qui pousse
et
parce qu’elle est
très jolie
Sayachan.
Alors
parce que ça
fait du bon
partout quand
il y pense
Tochan
pense qu’il
est un peu
amoureux
de sa cousine,
la fille unique
de la petite soeur
de Papa.

Mariko San
est encore
très jeune.
Quand on la voit
dans la rue
avec sa
fille
on ne dirait
pas que
c’est la maman.
Elles s’habillent
presque pareil.
Mais Tochan
préfère
Sayachan
parce que
c’est toujours
plus court.
Ses jupes.
Ses t-shirts.
Et qu’on peut
voir
ses seins
qui poussent.

Tochan
il se
demande
qui est le papa
de Sayachan.
Personne n’en
parle dans la
famille.
Il essaye
d’écouter
pour ne pas avoir
à poser la
question.
Mais jamais
jamais
jamais
personne
n’en parle.

Tochan
aime bien
aller
chez Mariko San
parce que
tout est petit
là-bas.

Tochan a
entendu
Maman
dire que Mariko San
travaille très dur
comme secrétaire
à l’Université
pour élever
Sayachan.

Elles vivent
dans
deux
petites pièces
avec une
mini salle de bain.
Mais contrairement
à presque
toutes les maisons
où il va
Tochan aime
aller chez
Mariko San
car c’est toujours
toujours rangé.
Chaque chose
à sa place.
Et Mariko San
n’a chez elle
que des
petites
choses.
Un mini réfrigérateur.
Un mini cuiseur à riz.
Une mini bouilloire.
Un mini four.
Un mini ordinateur.

Un jour Mariko San
l’a amené dans
le magasin
où elle
achète
ses affaires.
C’est un recycle shop
près de l’Université.
Pour les étudiants.
Tochan aime
bien ce magasin.
Les guitares
électriques
les mangas pour
grands
et les caisses en
carton où on a
envie de
fouiller mais
c’est sale et il y a plein
de poussière noire
et c’est pour ça
qu’on a envie
de fouiller.

Ce jour-là
Mariko San
lui a offert un
mini jouet.
Et elle a
longtemps
hésité
parce qu’il y avait
une très
bonne occasion
pour un
mini fauteuil de
massage.

Tochan n’aime
pas trop
les fauteuils de
massage.
Il a l’impression
qu’on lui donne des
coups
comme les
shampoings
de Sato San.
Papa lui a
expliqué
que plus
tard il
adorerait
et que
s’il voyageait
à l’étranger
ça lui
manquerait.

Finalement
Mariko San
a acheté
le mini fauteuil de
massage.
10 jours plus
tard
A quarante pour cent
du premier
prix.

Elle
a dû se séparer
d’un mini meuble
pour mettre le
mini fauteuil
chez elle.
Elle a mis au
recycle shop
sa mini-étagère
où elle rangeait
sa musique mais
qui n’était plus
utile car un étudiant
lui a montré
comment mettre
sa collection
de cd de
enka
sur son
mini ordinateur.
Alors la collection aussi
est désormais
au recycle shop.

C’était « Mini »
qui était
contente du
nouveau
fauteuil.
Mini, c’est le
tout petit
mini chien
de Mariko San.
Elle tient dans
un sac à main
et ne bouge pas
dans le mini panier
du vélo pliable
de Mariko San.

Tochan
il l’aime bien
Mini.
On dirait un
jouet.
Marron.
Qui sent bon
parce que
Mariko
la brosse tous les
jours avec un
produit
qui sent bon.

C’est pour
ça que Tochan
ne sait pas
ce qu’il doit
ressentir.

Parce que ces
derniers temps
Sayachan
avait un
petit ami.

Son petit ami
c’est le capitaine
de l’équipe de
Baseball de l’école.
Il est grand.
Très grand.
Et un peu gros
- son père voulait
qu’il fasse du sumo -

Tochan les a
croisés en
ville avec
Maman.
Après
il a demandé à
Maman
s’il pouvait
s’inscrire
au club de
Baseball de
l’école
et elle a
été surprise.

Mais depuis
Tochan
ne fait
plus de
baseball.
C’est long
il ne se passe
jamais rien
on s’ennuie.
Et puis surtout
Sayachan
a quitté son
grand gros
petit ami.

Et là
Tochan
il rit
et il sait
qu’il ne devrait pas.

Comme cela faisait
plusieurs semaines
qu’elle voyait sa
fille heureuse
Mariko San
a proposé
que Sayachan
invite son
amoureux
chez elles.
Pour un thé.

Il est venu
avec une
grosse boite de
donuts.
Mariko San
qui est toute mince
elle n’aime pas
les
donuts.

Mariko San
s’est retournée
pour faire le thé
en proposant
à l’amoureux
de tester
le mini fauteuil de
massage.

Il a testé toutes les
fonctions
en les mettant
toutes au
plus
fort
et en disant qu’il
aimait vraiment
ça
les fauteuils de
massage.

C’est quand
elles ont voulu
lui présenter
« Mini »
que tout a
basculé.
Elles ont appelé
Mini qui
pour la première
fois ne
venait pas
alors qu’il
y avait des
gâteaux.
Elles ont cherché
dans les deux
pièces en
une minute,
ont ouvert
la porte
et c’est quand
le grand gros
s’est levé
pour les aider

c’est quand le
grand gros
s’est levé
pour les aider
qu’ils
ont découvert
Mini

morte


6 mars 2009

Virgin Chichi à l’open bar des oni

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:25

Elle voulait lui
faire une
surprise

Un de ses
anciens
amants
étrangers
l’y
avait
amenée
et elle
avait
aimé
la facilité
elle qui
n’était pas
toujours
douée
pour
l’intendance

Elle avait
donc pris
une
formule
all inclusive
trois
jours
- trois jours à la japonaise -
à l’agence de la gare

Elle avait
préparé
quelques
affaires
pour lui
pour elle
et avait
fait venir
le transporteur
de son quartier.
Le sac
et son clavier portable
seraient là-bas
avant
qu’ils
n’arrivent.

Ume alla
chercher Matsujirô
à la sortie
de ses
cours.
Il était
entouré
d’un petit
groupe
d’étudiants.
Ceux qui avaient
compris
la valeur de leur jeune enseignant,
qui voulaient le lui témoigner
voulaient être guidés
pour avancer davantage.

Elle lui
fit un
petit
signe
de
la
main.
Il
la
vit.
Son oeil
droit
se
brida.

Il se laissa
faire.
Il continua de se
laisser faire
à
l’aéroport.

Fut surpris
quand à Tokyo
on leur
dit que leur
avion
pourrait
ne pas
atterrir
à
Obihiro
en raison de la
neige.

Il ne savait
pas où
était Obihiro
mais comprit
qu’il devait
s’agir
du Nord.

Ses chaussures
de ville
en cuir
noir
ne touchèrent
jamais
la
neige.

De l’aéroport
au bus
du bus
au
village de vacances
Ume
riait
chantonnait
ronronnait
fière de
son
effet
dans les bras
de Matsu
heureux.

Au comptoir
du livreur,
dans le club,
elle prit
possession
de
leur
sac.
Ils
louèrent
des
tenues
de
ski
leur
matériel
de
ski

et découvrirent
l’enfer

L’enfer
a parmi d’autres noms
celui spécialement
abject :
« vacances
scolaires
d’expatriés »

Prenez des
barbares.
Riches.
D’anciens
pays colons.
Expatriez-les.
L’insécurité
de leur
position d’étranger
la suffisance
de leur richesse,
l’émulation dans la
suffisance
la haine d’eux-mêmes
l’insatisfaction de leur
vie
la haine de leur femme
qui les hait
et qui hait la haine
des autres femmes haineuses
la haine triste des enfants
entre eux
dans le faux-self
requis
par la compétition
de
signes extérieurs
de
puissance,
la haine des parents pour leurs enfants
et des enfants pour leurs parents haineux,
toutes ces haines
cette insécurité
cette lucidité du
semblant,
produisait :
une colonie d’oni.
En vacances.

Des oni
banquiers british de Singapour
traders new-yorkais de Hong Kong
financiers français de Tokyo
et pire, bien plus haut gradées dans la hiérarchie des enfers :
leurs épousailles.

Ume ne
pouvait pas
savoir.
La première fois
elle n’avait
pas
croisé ici
d’Oni.
Des barbares, oui.
Bien sûr.
Mais pas d’oni.
Les oni,
ça
fait
vraiment
peur.

Les oni
ce n’est pas
que la fausse-vie
les oni c’est
l’anti-vie
les junkies de
l’hypomanie
qui s’excitent
téléphoniquement
pour ne pas exposer leur
rien
leur
vide
leur absence de
reflet
qu’ils voient
bien
dans le
miroir

L’anti-vie
c’est quand
tu ris fort
toutes dents
dentistées
dehors
pour la caméra
de télé
et il n’y a
pas de caméra
de télé
pour toi
et c’est pour cela
que tu ris
fort
et ton rire
fait écho
aux échos
de haine
au vide
de ton regard
quand tu
appuies
sur la
télécommande
pour mieux
têter
l’anti-vie
qui t’abrutit
pour mieux
gâcher
répandre
ta vie
dans le
rien
- et tu le sais.

L’anti-vie
c’est quand tu
paies
pour tes vacances
un groupe
d’êtres humains
dont la fonction
est d’alimenter
ton anti-vie
en singeant le
cool
l’animateur télé
et certains ne
sont pas
cool
car tu lis
leur cynisme
de pur oni
et d’autres sont
cool
sans distance
avec eux
mêmes
et tu sais
alors
qu’ils sont dans
l’au-delà
de l’anti-vie
qu’ils n’en reviendront pas
sauf si un très
proche se met à souffrir
parce que là

plus personne
ne
triche
avec la vie

Bien sûr
Ume et Matsujirô
dans leur bulle de
vraie vie
profitèrent
du blanc vierge
du blanc froid
de la
neige
du nord.

Matsujîro
se rendit
compte
qu’il ferait
mieux
de monter
plus régulièrement
sur son beau
vélo
à Kyôto
car ses cuisses
lui donnèrent
la sensation
qu’elles
étaient
de
grenouille.
De grenouille
du troisième
âge.

Il en conclut
mécaniquement
que les
papy batraciens
skiaient mal
dans la
poudreuse.

Matsujirô
n’avait
jamais
skié en
Hokkaido.
Cela lui
prit deux
jours pour
comprendre
ce qui
manquait
ici,
ce qui
n’allait
pas.

Matsujirô
adorait
skier
car en France
il avait
été initié
par un ami
dont la famille
possédait
un appartement
à
Val d’Isère.

Cet ami,
fils de banquier,
reçu troisième à l’ENA,
démissionnaire le jour des résultats
et désormais spécialiste
de l’ethnologie de la recherche en cosmologie
organisait
plusieurs fois
pendant l’hiver
des week-ends
NG-NS-JS
 » No girls
No sex :
Just ski !  »

Cet hétérosexuel
par intermittence
régalait avec chic tout le monde
en expliquant :
 » c’est la banque qui paie, c’est la banque qui paie !
c’est-à-dire vous pauvres serfs inconscients
de notre temps-qui-n’a-jamais-été-moderne  »
et si un imprudent demandait
 » comment ça on n’est pas moderne ?  »
Il avait le droit
à une démonstration
définitive
qui donnait
envie de se
brosser les dents.

Skier dans les Alpes
Skier en montagne
ce n’est pas
simplement
skier
s’habiller en
clown
marcher comme un
pingouin
se shooter
à la vitesse
à la pente
à la glisse
à la courbe
au binaire
au vent
au piquant
au froid
au trop
de lumière
à l’engagement
du corps
qui bouge
plus vite
qu’il ne bouge

Skier en montagne
c’est communier
avec le tellurique
le sublime
le plus-grand-que-l’homme
l’appel au plus-haut
à l’univers
à ce qui dure
plus que les arbres
au plus vieux
que la vie
à ce qui sera

après la vie
des hommes

Skier en montagne
c’est mettre cela en soi
mettre la montagne en soi
devenir montagne
par mimétisme
en sentir les
effets sur son
front
son bassin
ses narines
son assise
retrouver enfin
une assise
et sentir
le haut de son
corps
flotter
doucement
comme un nuage
au vent lucide

Qui a fait cette
expérience
skie pour la retrouver,
pas pour
glisser.
Alors une butte
de 1000 mètres
face à une plaine
infinie
découpée en
parcelles
au carré
une terre
uniformément
recouverte
de champs neufs
d’arbres neufs
magnifiques
mais
sans
l’âme du temps,
ce n’est pas
skier.

Jouir de sa chance
ce n’est pas la
bouder
et Matsu
ne se sentait pas
chichiteux
à comprendre
le
vrai,
qui lui manquait.


5 mars 2009

Le singe nu a les poils qui poussent

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:14

Depuis l’épisode
des Onigiri
Tochan
a changé.

Il a maigri,
ne fait plus
de crises
reste concentré
longtemps
sur ce qu’il
fait
pour un
enfant de son
âge
comme si une
douche
froide
lui avait
fait retrouver
le
contact avec
lui-même,
avec le
monde.

Les adultes
l’aiment
désormais
plus
lui.
Lui et ses
questions.

「 Pourquoi si l’homme
descend du singe et
puisque les singes
n’ont pas de coiffeur
pourquoi les singes
n’ont-ils pas les
cheveux longs ? 」

Tochan
aime bien
le coiffeur.
C’est l’un des
moments du
mois
qu’il aime le
plus.

Parce qu’il y va avec
son
père.

Le père de Tochan
est
rarement là.
Rentre toujours quand
Tochan dort.
Il travaille beaucoup.
Souvent à Tokyô.
Parfois à l’étranger.
Mais c’est toujours
lui qui
l’amène chez
son
coiffeur.

Quand il
va
chez le coiffeur
avec son père
Tochan
se sent
vraiment appartenir
au clan
des hommes.
Pas des filles.
Et c’est une sensation
dont il est fier.

Le coiffeur,
Sato San,
est un
bavard.
Il est vieux
mais pas
trop.
Il ne pue pas
trop
le vieux qui
digère mal
son natto
du petit déjeuner.

Tochan est
toujours surpris
de voir son
père faire la
conversation
avec le coiffeur
lui qui n’est pourtant
jamais bavard.
Voir son père
parler de choses
futiles,
parler pour ne rien dire,
ça surprend
beaucoup
Tochan.
Il se dit que ça
doit faire partie
du
rituel
et quand c’est
à son tour
d’être sur le
fauteuil
il répond
en parlant pour
ne rien dire
au coiffeur
bavard
pour lui faire
plaisir
et faire plaisir
au rituel
et il trouve du
plaisir à voir
tout le monde
heureux
du rituel.

「 Il faut peut-être donner
des mots
quand on se fait prendre
des poils ?」

Hier, chez le
coiffeur
ils ont tous
bien rigolé.
Papa
racontait
la fois où
il avait dû
aller chez le
coiffeur à
Paris.

Papa
racontait
que d’abord
il avait trouvé
bizarre
que ce ne soit pas
un
homme qui s’occupe
de lui.
Papa a dit que ça
ressemblait
à une réunion de Soap girls
et tout le monde dans le
salon a rigolé
même Tochan
qui ne savait pas ce que
c’était qu’une
soap girl.
Soap, il l’a appris dans son cours
d’anglais,
ça veut dire savon.
「 Peut-être qu’en France
les vendeuses de
savon sont
anglaises et qu’elles ont
des dents de lapin ? 」

Papa a rajouté
「 De Soap girls ou de Soap boys 」
et tout le monde dans le salon
a rigolé plus fort
et Tochan s’est dit
que les vendeurs de savons anglais
devait avoir des dents de lapin
encore plus longues
que les filles.

Papa a raconté ensuite
quelque chose de
tellement
inimaginable
que personne au
départ n’a voulu
le croire
en disant qu’il faisait
une blague.

Papa a expliqué
qu’en France
on lavait les
cheveux
AVANT
de les couper.

Ils sont
vraiment
bêtes
les Français.
A quoi ça
sert de laver
des cheveux
qui vont
tomber par
terre
et puis
surtout
tous les petits
cheveux coupés
il faut bien les
enlever
en lavant les cheveux
après, non ?
Papa a dit que
non non
et qu’il avait dû
rentrer à l’hôtel
pour se laver les
cheveux
après et qu’il
ne comprenait
pas
l’intérêt.

Papa a rajouté
que pour le
shampoing
là il était
sûr que
c’était une
Soap girl
et que les massages
revigorant
de vieux karateka de
Sato San
lui avaient
manqué.

Tochan n’aime
pas trop
les
shampoings
de Sato San
pas parce qu’on a
l’impression de
se prendre
des feux
d’artifice dans
la tête mais
parce qu’il faut se pencher
en avant
et ça lui
rappelle
les trois fois
où il
était
malade
et qu’il avait
vomi
dans les toilettes.

Mais hier
le moment
le plus rigolo
c’est quand
Sato San
a rasé
le menton
glabre
de Tochan.

Papa expliquait
qu’en France
les soap girls
et les soap boys
ne rasaient
pas
et qu’en plus
ils ne massaient
même pas
et tout le monde
dans le salon
a encore
ri très
fort
et Sato San
s’est essuyé
une larme de rire
à l’oeil droit.

Alors Tochan
a dit qu’il aimerait
bien savoir
comment
ça fait de se
faire raser
parce que Papa
a toujours dit
qu’il aimait
se faire
raser chez
le coiffeur.

Alors Sato San
a dit :
「je vais te faire tout
comme un
Papa 」

D’abord Sato San
a allongé
le fauteuil
comme chez le dentiste.
Il lui a mis
une serviette
blanche humide
et très
chaude
sur le bas
du visage
et c’était comme
au Sento
quand on se
met sa
serviette sur la
tête.

Et puis
Sato San
lui a mis du
savon
bulleux
crémeux
avec un
blaireau
en vrai
poil de
blaireau

Tochan
a fait
「 ha !
hhhho ! 」
et puis
il s’est mis
à rire
à rire
à rire
parce que
ça lui
rappelait
quand
le chien
de sa tante
lui faisait
de grosses
léchouilles
de gros
bisous
et que c’était
tiède et mou
et qu’en même
temps on sentait
les poils durs
autour de la
bouche
et que
c’est
rudement
bon

Quand Tochan
a expliqué
ça
tout le monde
a rigolé
encore
dans le
salon
et Papa
a dit
lui qui est si
souvent sérieux
「 Blaireau, blaireau
ah, oui, embrasse-moi encore 」

Après les trois
couches
de blaireaux
un peu essuyées
par la serviette
chaude
Sato San
qui avait mis son
masque de
chirurgien
lui a mis
une crème plus
élastique
et avec
sa lame
de rasoir
lui a
enlevé
son
absence de poils.

Tochan se
disait
qu’il valait
mieux
que le sol
ne soit pas
glissant
parce que
si Sato San
glissait
pendant qu’il
faisait
sa gorge
ça allait
ressembler
à un
seppuku de la
tête.

Tochan se
disait que
c’était chouette
une société
où l’on
donne sa vie
à un
coiffeur

Et il se mit à
s’inventer une
histoire de maître ninja
secret
qui serait
coiffeur


4 mars 2009

Les poupées et la hutte

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:42

Mme Yamada
était désormais souvent invitée
par la petite communauté
francophone
de
Kyôto.

Une femme
d’expatrié
qui voulait
bien faire
comme il
faut
qui voulait
bien faire
comme les
japonaises
- elle
avait renoncé
à apprendre
les katakana -
avait
pour ses trois ans
au Japon
et sa fille de
7 ans
acheté un set
complet
de poupées.
De poupées
d’Hina Matsuri.

Mme Yamada
était invitée
à venir
admirer
les poupées,
horribles d’être neuves,
boire de
l’amazake
et grignotter
des arare
et personne n’évoquerait
la fonction
vaudou
des poupées
impériales
qu’on ne sort
que le 3/3,
mimi hi,
pour
capter le
mauvais oeil,
le mauvais
sort,
protéger la
famille
et l’on se dit
qu’on ne voudrait pas
être à la place de la
famille impériale
figurée par les poupées
dont la fonction
est de prendre sur
elle
le mauvais sort
de son
peuple
et sa fonction
est donc là :
souffrir pour les autres.

La française
était « dans ses jours
d’Anne » :
pour la française,
« la lune s’était levée » :
elle était au
centre du
« drapeau japonais » :
les « invités » et
notamment la
« petite miss fraise »,
(ichigo chan)
étaient là,
autrement dit
comme aimait
désormais à le
dire
Mme Yamada :
elle avait ses
ragnagna

Depuis qu’elle était entourée
par autant de
françaises
Mme Yamada comprenait
les
huttes.
Les huttes
à ragnagna

Avant sa ménopause
elle avait bien sûr
été
indisposée
patraque
fatiguée
de mauvaise
humeur
sans humour
sans raison
au bord des
larmes
elle avait
bien sûr
eu parfois
des
crampes
des
maux de tête
et c’était parfois
si violent
qu’elle comprenait
celles qui ne pouvaient
pas aller
travailler et prenaient
des 生理休暇,
des congés menstruels.

Mais que faire,
que faire contre
les hormones.
Dans ces
cas-là
Mme Yamada
pensait à ce livre
qu’elle avait lu
l’histoire d’une
femme pauvre
du
Maghreb
qui tous les
mois
se réjouissait
parce qu’elle
n’était pas
encore
enceinte
et parce que
pendant
quelques jours
son mari
la laisserait
dormir
et les cinq enfants
pourraient aussi
bien dormir
dans leur tout
petit deux pièces.

Mme Yamada pensait aussi à
ces femmes
dont la tête
voulait un
enfant
pour se sentir
femme,
socialement
femme,
mais dont le
corps leur disait
non
et qui pleuraient
tous les mois
parce qu’elles
n’étaient pas
enceintes
alors qu’elles
auraient
dû se
réjouir
et remercier
la sagesse
de leur
corps
et elles regretteraient
longtemps
longtemps
jusqu’à la fin de
leurs
jours
de ne pas avoir
écouté
la sagesse de
leur
corps
et d’avoir
forcé
les
choses
à coup
de procédures
chères
violentes
remboursées.
Et l’enfant
qui deviendra
grand
regrettera
aussi
cet
inconvénient
d’être
né.
Comme cela.
Pour cela.

Mme Yamada
pensait
à ces vies
mais que jamais
jamais
elle n’aurait
imaginé
que puisse exister
le kabuki
des
françaises.

Depuis qu’elle
lisait
Racine dans le
texte
elle était
sûre
désormais
que
Phèdre
était pendant
toute la pièce
au pic
de son
cycle.

Toutes les
françaises
qu’elle rencontrait
non seulement
surjouaient le
script
« ah lalalala
ah lalalala
ne me parle pas
ne m’en parle pas
ah lalalala
ah lalalala »
y compris sur le
registre
« je n’en parle pas
mais regarde
dans l’intensité humide
de mon regard
et la texture
chiffonnée de ma
peau
à quel point j’ai le droit
d’être
chiante et je
t’intime
l’orde de te taire
sinon je crie »

C’est pourquoi
Mme Yamada
comprenait
désormais
les huttes.
Elle avait
toujours pensé
en lisant prudemment
des traductions
de livres
féministes
que cette preuve
ethnologique
de l’injustice
faite aux
femmes
était
révoltante
parce qu’elles
n’y pouvaient
rien
les femmes
à leur cycle
au sang
qui
s’écoule
de leur
sexe

Mais désormais,
à fréquenter
les
françaises
elle pensait
que les sociétés
qui avaient
instauré
les huttes à ragnagna
étaient
vraiment sages
et que les huttes
n’étaient pas des
huttes à impuretés
mais des huttes à
Phèdres
des huttes à
chiantes
et qu’on devrait
y mettre un
cadenas.

Et puis soudain
Mme Yamada
s’arrête dans ses
pensées souriantes
et s’empêche de dire
à voix haute à la française :

「 Bon sang, Bon sang !
Et si les pavillons de thé
c’était cela :
des huttes à ragnagna ! 」


25 février 2009

Le choix de Ninigi

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:43

Ils allèrent au Nô.
Celui de Kanze.

Après s’être
promenés
au Nanzenji.
Où ils laissèrent
longtemps
leurs paumes
comme des stéthoscopes
sur les
piliers du
San Mon pour
entendre
le pouls.
De
l’univers.

Matsu lui
montra
rapidement
la
cascade
cachée
dans la
montagne.

Il n’aimait
pas
trop cet
endroit
trop
fort
trop
kamique
trop
courroucé
post-humain
trop
Dagobah
à son
goût.

Son
kami,
lui,
adorait
en grinçant
des dents.

Ils échangèrent quelques
mots
de sympathie
avec l’un
des petits
vieux
en charge des
mousses
à la fois
horrifié
et
bouddhique
devant les
ravages
de fringale
causés
pendant la
nuit
par un
sanglier
dans les
parterres
dont ils
s’occupent
tous les
jours
à la pince
à
épiler

Ils bifurquèrent
en descendant
pour
saluer
leur
arbre
préféré :
le vieil
ume
du Chôshô-in.

Il arrivait
au bout.
De sa
floraison
commencée
l’année précédente;
en décembre.

Il était désormais
tout blanc
tout odeur
un peu
roux aussi
car les vieilles
fleurs
pourrissaient
sous la pluie.

Chôshô-in.
Un vieil ume
tordu
tronc ouvert
en fleurs.
Blanches.
Décalé dans le
froid
de 90
jours.

C’est après
le
premier
Nô,
c’est en
cherchant sur le
net pour
en savoir
davantage
que
Matsujirô
comprit
pourquoi
cet
arbre
était à
Kyôto
son
arbre préféré.

Matsu
adorait
le

mais après
l’épisode
de cet
après-midi

il ne savait
plus
s’il pourrait
y
revenir.

難波,
aujourd’hui un
quartier d’Osaka,
n’était pas
une pièce
spécialement
remarquable.
Ce n’est
que bien après
qu’ils se dirent :
« ah quand même… »

La non-histoire était
évidemment simple :
de retour vers la
capitale après un pèlerinage
de nouvel an
à Kumano,
un officiel de la cour
s’arrête au village
de Naniwa
où il
rencontre
un vieil homme et son
jeune compagnon
balayant les
fleurs sous un
ume.
Les deux hommes évoquent
la beauté
supérieure à toute
autre
des fleurs d’ume
et citent un vieux
poème d’Ônin.
Puis disparaissent
en promettant de
revenir
la nuit
pour danser.
Ce qu’ils font
sous leur
véritable
forme :
le vieil homme est
l’esprit d’Ônin
le jeune homme est
le kami Konohana Sakuya Hime,
la déesse des arbres en fleurs.

Un jeune
homme
d’aujourd’hui
devrait
s’étonner.
Mais
il n’y
avait
aucun
jeune
japonais
cet après-midi
pour s’enfermer
et
goûter la
beauté
pure
opiumique
du
Nô.

Dehors,
il faisait
beau.
Mais quand
il ne fait
pas
beau
il n’y a
que
des
vieux
au Nô.
Des vieux
qui ont
du mal
à tenir
leur vessie
et qui
font la queue
pendant les
entractes et les
hommes
sourient parce que
la queue de la
porte d’à
côté
fait 5 mètres
et qu’eux
sortent
rapidement
le soulagement
aux lèvres
en narguant les
mémés.

Il y a des vieux,
parfois des
intellos
qui deviendront
des
vieux,
qui le sont déjà à
l’intérieur
mais qui n’ont
juste pas
le corps qui va
avec.

Et puis
de jolies bourgeoises
qui s’ennuient
et qu’aller au

avec une amie,
à Kyôto,
c’est comme le
kimono,
ça fait
chic.
Kyôtoïte.
Leur seule identité.

Il y a les
passionnés
aussi.
Souvent
vieux
et
intellos.
Qui savent
que leur
âme,
l’âme de leur
peuple,
est
ici.
Qu’elle
rayonne
d’être
figée
qu’elle
meurt
d’être
figée.

Les
passionnés
de
l’âme de leur
peuple
ne sont pas
étonnés
par Naniwa.
Pas surpris
de savoir
qu’un génie
du 15ème siècle,
Zeami,
célèbre
un
inconnu du
quatrième
siècle.

Ônin
n’est
même
pas
japonais.
Mais coréen.
Même
pas
coréen en fait.
Il est paekche.
Et
aujourd’hui
personne
n’appelle
王仁
Ônin
mais
Wani.

Wani,
lui
n’est pas
inconnu.
On ne sait pas
s’il a
vraiment
existé
mais le
Nihon Shoki, le
Kojiki,
en parlent comme
de quelqu’un
qui n’est pas de
peu :
il
apporte au Japon
les
idéogrammes
et
Confucius,
instruit
le
petit Prince
Nintoku
qui deviendra
empereur

« Naniwazu

Dans le port de Naniwa,
les fleurs sont venues aux arbres;
Elles ont rêvé tout l’hiver
mais le printemps est maintenant : là -
Vois comme leurs boutons s’ouvrent »

Le poème
supposé encourager
le Petit Prince
sans doute
attribué
improprement
à Wani
à la suite d’une
erreur de
lecture
a le statut de
« mère de la poésie »
dans la préface
du
Kokinshu.

Mais tout cela
importe
peu.

Ce qui compte
c’est qu’au
début du 21ème
siècle
l’on joue
une oeuvre
transréelle
d’un auteur du 15ème
siècle
célébrant
un sage coréen
du 4ème siècle
qui n’a peut-être
jamais existé
mais que tous,
interprètes actuels
Zeani
Ônin/Wani,
spectateurs,
communient
dans la beauté
supérieure à toute
autre de
l’ume.

Voilà ce qui aurait dû
surprendre un
jeune spectateur
s’il y en avait eu
dans la salle Kanze
cet après-midi là.

Pas Sakura la nationale
Pas Sakura la tardive
Pas Sakura la mièvre

Non : Ume la lucide
la fière
la kataneuse d’âme

Les hommes
ne sont pas
les seuls
à
célébrer
l’ume

Konohana Sakuya Hime
la déesse des arbres en fleurs
était là aussi
à danser
l’ume.

Et puis le kami
de Matsujirô
qui lui avait
encore fait la même
blague nulle
« eh, Matsu, ya un matsu sur scène, on y va ? »
parce que derrière toute scène de Nô
se dresse toujours un pin vert

Konohana Sakuya Hime
ce n’était pas
n’importe qui
comme
kami

C’est la fille de O-Yama-Tsumi
le grand frère d’Amaterasu,
terrible dieu de la montagne
et protecteur des arbres.
Elle a une soeur, Iha-Naga
la déesse des pierres.
Pour faire court, Iha-Naga,
est laide
mais dure plus longtemps.

Ninigi, un kami qui n’est pas
n’importe qui
car c’est lui
qu’envoient les kami
célestes pour sécuriser
un espace terrestre pour
les humains
- les kamis terrestres
n’étant pas franchement
d’accord qu’on les
exproprie pour des
moins-que-kamis –
Ninigi donc
qui n’est pas
n’importe quel
kami
car c’est lui
qui apportera
l’épée, le miroir, le joyau
au premier
empereur,
Ninigi
quand il voit
Konohana
tombe
en amour
et demande
immédiatement
sa main
à O-Yama-Tsumi

O-Yama-Tsumi aimerait
bien trouver un
bon parti pour
Iha-Naga.
Il propose donc
à Ninigi
plutôt la
grande soeur.

Mais Ninigi
ne transige
pas.
Le coeur de
Ninigi
a fait son
choix.
Ninigi
veut
Konohana.

Il est
dit
que si le
choix de
Ninigi
avait été
différent
la vie des
hommes,
maternée
par la kami
des pierres,
aurait
pu
être
plus longue.

Plus terne
lente
lourde
mais
longue.

Ainsi,
l’ume,
symbole de Konohana,
là où danse Konohana,
c’est la
vie
des
hommes.

Konohana
qui danse
sous
l’ume
c’est
l’éclat
court
l’éclat
si court
de
nos
jours

La beauté
noeud-coulante
d’un vieil
ume,
Matsujirô
comprit devant
son écran
d’ordinateur,
qu’elle venait
de là :
d’un éclat qui
dure
comme un
galet.

Un éclat qui
sait qu’il a
trop
duré
Un éclat qui
tend son
tronc arthritique
aux limites de la
chute
et qui lance
son allant
son élan,
son
trop
qu’il aurait volé
aux dieux,
qui le lance
aux
hommes.

Puissent-ils
l’attraper.
Ou pas.


 
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