Agents secrets de la vie
La vie est faite pour les amoureux.
Qui n’en font pas partie.
La vie du quotidien
ils n’en font pas partie.
Eux, ils sont de la vraie
vie.
Les amoureux sont en mission.
Secrète.
Ce sont des
clandestins.
Des pas du coin.
Leur mission est de
vérifier l’état du réseau.
Dormant.
Le réseau de la vraie vie.
Personne ne sait plus
pourquoi il est dormant
le réseau de la vraie
vie.
On sait juste que la
fausse vie
règne.
Depuis longtemps.
Pour longtemps.
Et cela donne
la
nausée.
Parce que la fausse vie
c’est du mal
fait à chacun.
Pour rien.
Les amoureux
ont pour mission
de visiter
les caches.
De la vraie
vie.
Maintenir
son
filet
d’or.
Elle est subtile
la vraie
vie.
Elle est là
partout
sous la boue
grise de la
fausse vie.
Elle se
lit
en
braille,
Amoureux
ça rend
sensible
la pulpe
des
doigts
et tu
sens
le braille
et il
est
d’or
et il est
chaud
et quand tu le
touches
il est plus
chaud
encore
comme si
le soleil
te donnait
le sein.
Juste une
goutte.
Et tu
rotes,
le cou
flasque
les épaules
en arrière.
Ume
et
Matsu
se promènent
dans
Kyôto.
C’est rigolo
la sensation
de la main de l’autre
à travers les gants en
polaire noire
et à picots plastique
achetés au combini.
Matsu, ses gants
sont assortis
à son bandeau
en polaire noire
pour les oreilles.
Ume, élégante,
kyôtoïte,
a des caches
roses
qui prennent
tous les jours
davantage
le parfum
du shampoing
qui font de ses
longs
cheveux noirs
un miroir
ondulant de
l’érotique :
la nuque
comme une
chute de
reins.
Ils ont couché
ensemble.
Ils ont joui
ensemble.
Mais Matsu
la courtise
car il veut
plus
beaucoup
plus
il veut
mériter
son amour.
Il la veut.
Ume se
laisse courtiser.
Elle a l’habitude.
Mais là
c’est différent.
Elle se
surprend à
flirter
infinitésimalement.
Et elle aime
ça,
quand les yeux
de Matsujirô
restent fixes
de surprise
et qu’il met du
temps avant de
parler
tellement il est
heureux.
Kyôto est une
ville où le
réseau
de la vraie
vie
est l’un des
plus forts
au
monde.
On ne croirait
pas comme
ça
tellement la ville
semble
endormie
endormie
endormie
grise
d’être
endormie.
Kyôto s’est
peut-être
retrouvée
grise endormie
quand
la fausse vie
a gagné,
elle qui n’est là
que pour la
vraie vie ?
Ume et
Matsu
ressentent
cela
en ne
ressentant plus
le
gris.
Ils se promènent
dans leur
ville
aux grosses
tuiles grises
Kyôto
l’endormie
et ils se
sentent
éveillés.
Ils ne marchent
pas dans la
ville à
l’heure du
rat
à l’heure du
tigre
à l’heure
du
lièvre
non
Kyôto
est belle
l’hiver
à
l’heure du
ch’val.
Matsu
souhaitait
emmener
Ume
dans un
lieu
d’agents
secrets.
Ume n’y était
jamais
allée.
Au jardin botanique
oui.
Pas terrible.
Comme tous les
jardins botaniques.
Mais jamais
dans la
serre.
Les serres botaniques
Matsu,
ça lui rappelle
le quartier de
la gare
d’Austerlitz.
Et les films
d’espionnage.
Il y a
beaucoup
de buée
sur ses
lunettes.
Ume dégrafe
sa doudoune
blanche.
Elle l’embrasse
gentiment
et les vieux
japonais
retraités
avec leur
appareil
neuf, leur trépied
de cinq kilos
et leur
objectif
de vingt
centimètres
font semblant
de ne pas
avoir vu
en essuyant
circulairement
leur
objectif
et en se
demandant
si leur
reflex
neuf est
vraiment
si bien
tropicalisé que
cela.
Matsu
prend Ume
par l’épaule
et aucun
asiatique
ne l’a prise
comme cela
et c’est à la fois
ferme
et non possessif
fort
et doux
Ils marchent et
s’arrêtent.
Tous les mètres.
Ils sentent
que la vraie
vie est
ici
dans cette
serre
qui dépense
plus pour des
plantes
en chauffage
que de nombreuses
familles
pauvres
pour leur enfant.
La vraie vie
est ici
dans ces plantes
qui
mourraient
en hiver
à
Kyôto
et qui
là
poussent
respirent
et pleurent
leurs fleurs
Le vert des
fleurs
est gras,
noir,
les cactées
dans la cellule
sèche de la
serre ont
des piquants
prêts à vous
griffer
d’envie
de peur
et eux ont
déjà basculé
dans la
fausse vie.
Et puis les
orchidées.
Comme des
vulves d’un
opéra
chinois,
accrochées
à leur bout d’écorce
mouillé
ridicule suspendu
au mur.
Des radeaux de la
Méduse
où ne
resterait
qu’une demi-
déesse
La vraie vie




