3 février 2009

Agents secrets de la vie

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:41

La vie est faite pour les amoureux.
Qui n’en font pas partie.
La vie du quotidien
ils n’en font pas partie.
Eux, ils sont de la vraie
vie.

Les amoureux sont en mission.
Secrète.
Ce sont des
clandestins.
Des pas du coin.
Leur mission est de
vérifier l’état du réseau.
Dormant.
Le réseau de la vraie vie.

Personne ne sait plus
pourquoi il est dormant
le réseau de la vraie
vie.

On sait juste que la
fausse vie
règne.
Depuis longtemps.
Pour longtemps.
Et cela donne
la
nausée.
Parce que la fausse vie
c’est du mal
fait à chacun.
Pour rien.

Les amoureux
ont pour mission
de visiter
les caches.
De la vraie
vie.
Maintenir
son
filet
d’or.

Elle est subtile
la vraie
vie.
Elle est là
partout
sous la boue
grise de la
fausse vie.
Elle se
lit
en
braille,

Amoureux
ça rend
sensible
la pulpe
des
doigts
et tu
sens
le braille
et il
est
d’or
et il est
chaud
et quand tu le
touches
il est plus
chaud
encore
comme si
le soleil
te donnait
le sein.
Juste une
goutte.
Et tu
rotes,
le cou
flasque
les épaules
en arrière.

Ume
et
Matsu
se promènent
dans
Kyôto.
C’est rigolo
la sensation
de la main de l’autre
à travers les gants en
polaire noire
et à picots plastique
achetés au combini.

Matsu, ses gants
sont assortis
à son bandeau
en polaire noire
pour les oreilles.
Ume, élégante,
kyôtoïte,
a des caches
roses
qui prennent
tous les jours
davantage
le parfum
du shampoing
qui font de ses
longs
cheveux noirs
un miroir
ondulant de
l’érotique :
la nuque
comme une
chute de
reins.

Ils ont couché
ensemble.
Ils ont joui
ensemble.
Mais Matsu
la courtise
car il veut
plus
beaucoup
plus
il veut
mériter
son amour.
Il la veut.
Ume se
laisse courtiser.
Elle a l’habitude.
Mais là
c’est différent.
Elle se
surprend à
flirter
infinitésimalement.
Et elle aime
ça,
quand les yeux
de Matsujirô
restent fixes
de surprise
et qu’il met du
temps avant de
parler
tellement il est
heureux.

Kyôto est une
ville où le
réseau
de la vraie
vie
est l’un des
plus forts
au
monde.

On ne croirait
pas comme
ça
tellement la ville
semble
endormie
endormie
endormie
grise
d’être
endormie.

Kyôto s’est
peut-être
retrouvée
grise endormie
quand
la fausse vie
a gagné,
elle qui n’est là
que pour la
vraie vie ?

Ume et
Matsu
ressentent
cela
en ne
ressentant plus
le
gris.
Ils se promènent
dans leur
ville
aux grosses
tuiles grises
Kyôto
l’endormie
et ils se
sentent
éveillés.

Ils ne marchent
pas dans la
ville à
l’heure du
rat
à l’heure du
tigre
à l’heure
du
lièvre
non
Kyôto
est belle
l’hiver
à
l’heure du
ch’val.

Matsu
souhaitait
emmener
Ume
dans un
lieu
d’agents
secrets.
Ume n’y était
jamais
allée.

Au jardin botanique
oui.
Pas terrible.
Comme tous les
jardins botaniques.
Mais jamais
dans la
serre.

Les serres botaniques
Matsu,
ça lui rappelle
le quartier de
la gare
d’Austerlitz.
Et les films
d’espionnage.

Il y a
beaucoup
de buée
sur ses
lunettes.
Ume dégrafe
sa doudoune
blanche.
Elle l’embrasse
gentiment
et les vieux
japonais
retraités
avec leur
appareil
neuf, leur trépied
de cinq kilos
et leur
objectif
de vingt
centimètres
font semblant
de ne pas
avoir vu
en essuyant
circulairement
leur
objectif
et en se
demandant
si leur
reflex
neuf est
vraiment
si bien
tropicalisé que
cela.

Matsu
prend Ume
par l’épaule
et aucun
asiatique
ne l’a prise
comme cela
et c’est à la fois
ferme
et non possessif
fort
et doux

Ils marchent et
s’arrêtent.
Tous les mètres.
Ils sentent
que la vraie
vie est
ici
dans cette
serre
qui dépense
plus pour des
plantes
en chauffage
que de nombreuses
familles
pauvres
pour leur enfant.

La vraie vie
est ici
dans ces plantes
qui
mourraient
en hiver
à
Kyôto
et qui

poussent
respirent
et pleurent
leurs fleurs

Le vert des
fleurs
est gras,
noir,
les cactées
dans la cellule
sèche de la
serre ont
des piquants
prêts à vous
griffer
d’envie
de peur
et eux ont
déjà basculé
dans la
fausse vie.

Et puis les
orchidées.
Comme des
vulves d’un
opéra
chinois,
accrochées
à leur bout d’écorce
mouillé
ridicule suspendu
au mur.

Des radeaux de la
Méduse
où ne
resterait
qu’une demi-
déesse

La vraie vie


1 février 2009

Une lanterne de pierre

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 18:47

Murasaki San
se
suicide.

Il voulait se
pendre
à une
Ishi dôrô
Une grande
lanterne
de
pierre.

Il aurait voulu
se pendre à
une petite
lanterne
de
pierre.

Mais il est
plus grand
que les
petites.
Et même
les grandes
ne sont
pas
suffisamment
grandes.

Alors il
accroche
sa
corde
à un
torii.

Un torii
de ciment
gris.
Il n’aime pas
les torii
de
ciment
gris
mais il
voulait
un coin
tranquille
un lieu qui
lui
parle
et le
ciment
c’est
presque
couleur pierre.

Il
est allé
dans un
lieu
qu’il
connaît
au sommet
d’un
mont,
pour échapper à la
bouche de la ville,
au dessus
d’Himukai
jinja.
日向.

Pas très loin
du torii
il y a un
grand
poteau
électrique.
C’est dommage.

Et les arbres
ne sont
pas
taillés.
C’est dommage.
On ne voit pas
loin.

Il aime bien
l’idée
de mourir
日向.
Orienté
vers le soleil.
Et ce torii-là
est
orienté
vers Ise.

Puissent les
grands
kamis du
Japon
l’accueillir.

Il
se sent
calme.
La tête calme.
Son cœur lui
est excité
son corps
refuse
il a peur
de
souffrir
mais
à l’intérieur
Murasaki San croit
être
sûr.

A plusieurs
reprises
dans sa
vie il
a pensé
au
suicide.

Il savait
ensuite
qu’il ne voulait
pas
mourir.
Juste arrêter
de souffrir.

Là aussi
il veut
juste
arrêter de
souffrir.
De souffrir à se
voir
déchoir.
De souffrir à se
voir
mourir.
De souffrir de
souffrir.
A quoi bon
attendre
ce qui vient.
Ce qui
est déjà
là.
De souffrir de
souffrir.

En perdant
ses
mots.

Il
ne dormait
pas
il y a
trois jours.
Alors il
s’est levé
pour lire
dans son
bureau.
Il a pris
un livre
au hasard
en tendant
la main.
Il est petit
le bureau de
Murasaki
San.

C’était un
roman
policier.
Français.
Murasaki
San
n’a que
des romans
policiers.
Qu’il a lus
plusieurs
fois.
Pour apprendre
des
nouveaux
mots.
Pour apprendre
à
parler,
pour caresser
son
talent
comme on
caresse
un chien
trop
sage
qu’on ne fait pas courir
assez
souvent.

Murasaki San
butte sur
un
premier
mot.
Il prend
son
dictionnaire
électronique
et vérifie
le mot.
Un mot
simple.

Trois lignes plus
loin
il butte à nouveau
sur un
autre mot
simple puis
encore.
Puis
encore.

Il range
rageusement
méticuleusement
le
roman policier
français
et en
prend un
autre
en anglais.
Il a toujours
été bon
en
anglais.

Adolescent
il écoutait
à longueur
de journée
la radio
américaine.
Il habitait
chez sa
grand-mère
près d’une
base
d’occupation.
L’anglais,
ça l’a aidé
pour le concours
d’entrée à
l’université.

Il ouvre
le roman
en maudissant
les français
et dès
la
première
phrase
butte
sur un
mot
simple.
En anglais.

Quelque chose
se
déchire
en lui.

Il referme
le livre
et
tend le
bras
vers l’étagère
des livres
allemands.
C’est un bon
livre sur la
vie de
Chostakovitch.
Il regarde la page
se souvient du
sens
mais
butte sur
presque tous
les
mots.

Ses pupilles
s’ouvrent.
D’effroi.

Quand il
rejoint
sa femme
qui prépare
le petit
déjeuner
il s’assoit
raide
muet.
Elle lui
sert du
riz
un bol de
miso
instantané
qu’elle vient
de remplir
d’eau chaude
et des
tsukemono.
Comme on est
dimanche,
comme tous les
dimanches et tous
les jeudis
depuis son infarctus
il veut prendre
du natto.

D’habitude il ne
prend pas de natto
car même
quand on se
lave les dents
et
même derrière
le masque
en tissu vert
le natto
ça pue
la poubelle.
Le jus noir de
vieille poubelle
oubliée
au soleil.
Les kyôtoïtes
ils sont nombreux
à ne pas aimer
le natto
son odeur
ses fils
gluants.
Le natto,
c’est bon pour les
gens de Tokyo
qu’ils continuent
à mépriser.
Tokyo ça ne pourra
jamais être la
capitale.
Tokyo, ce n’est pas
le Japon.

Mais le dimanche
et le jeudi
Murasaki San
il aime
bien manger
son petit pot de
natto.
Il paraît que c’est
bon pour la
santé.
Et il l’aime bien
ce goût
infect
qui fait comme un
reset dans la bouche
pour apprécier
les choses douces
et subtiles
la légèreté
neutre
respectueuse
de la
cuisine japonaise.

Alors
il regarde sa
femme
en voulant
grommeler
« natto »
avec un signe
exaspéré et
fatigué de la main
comme le font
les vieux maris
japonais.

Mais le mot
ne vient
pas.

Il voit l’image
dans sa
tête
il sait ce qu’il
veut
mais impossible
de récupérer
dans le

dictionnaire de son
crâne
les sons du
mot.

Sa femme
lui pose
un
petit pot
de natto
devant lui
surprise
du changement
du
script
habituel.
D’habitude
il y a du son.
Elle le regarde.
Il a l’air jaune.
「 Ca va ? 」
Il fait
「 Mmm 」
se lève
s’habille
sort.

Il fait gris sombre.
Doux.
Trop doux pour un
mois de janvier.
Il pleut.
Il marche sous son
parapluie
transparent
en descendant longtemps
la
rivière aux canards.
Le bas de son
pantalon marron
est mouillé.
Il croise les
clochards
qui pissent dans
la rivière.
Des japonaises
à jupe
bleu marine
courte
bien droite
sur leur
vélo
une vitesse.
Les hérons.

C’est là
qu’il
prend
le
début de
sa
décision.

Il ne veut
pas se
retrouver
à poil
de
ses mots.
De ce qu’il
est,
des chairs
de son
être,
ce qui est
vraiment lui.
Comme ces
poissons grillés
dont il ne
reste plus
que l’arrête
centrale
ridicule
et qui ont
perdu
leurs
yeux
sur le
feu
du
grill.

En
rentrant
il passe
par le
cimetière de
Kurodani.
Au sommet des
marches
il y a des
Ishi Dôrô
des
lanternes
de
pierre

Il
aime ça
les
ishi dôrô.
Il aime
ça
dans les
jardins.
Il en a fait
installer
une petite
toute étroite
devant
sa
porte.

Murasaki San
sent
clairement
soudainement
qu’il est
une
lanterne de
pierre.
qu’il a toujours
été une lanterne
de
pierre.
Que tous
les
japonais
sont des
lanternes
de pierre.
Bien épaisses.
Résistantes.
et qui
ne sont
éclairées
que par la
Lune.
Les rêves
d’étoiles.
le ki
des kamis
familiaux
le ki
des kamis
des
jardins
ceux des
mousses
des
arbres
des
fleurs
et que leur
lumière
invisible
est invisible
par
respect.
Pour ne pas
déranger,
pas les hommes
mais ce
qui
entoure.

Et soudain
Murasaki
San
sent
qu’il n’y
aura
plus jamais de
lumière
dans
l’ishi dôrô
qu’il
est.
Plus de
ki
plus de
lune
plus de
mots.

Alors
il fait
son
nœud
le
passe à son
cou

et saute de la barrière


31 janvier 2009

Murasaki San

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:48

Murasaki San
parle français.
Anglais.
Allemand.
Mais allemand c’est plus dur
car les allemands n’ont pas de romans policiers.
Ils sont trop sérieux.
Mais ils ont la musique.

Murasaki San
parle français
anglais
allemand
sans la moindre
trace
d’accent.
Il est
dentiste.
Il a
soixante-dix ans.

Dans le
cabinet de
Murasaki San
on entend de la musique.
De la musique allemande.
de funérarium.

Marie-Antoinette
aurait aimé
Murasaki San.

Murasaki San
son cabinet est
à l’étage.
De sa maison.
On enlève ses chaussures
avant de monter les
escaliers.
Il y a de la moquette.
Elle est framboise.
Framboise passée.
Sur les murs aussi
il y a des motifs
framboise.
Passés depuis trente
ans.
Les masques de clown
ne jurent pas
sur les motifs.
Ni la botte en
céramique dans un
coin de la pièce.
Ni les napperons
blancs.
Ni les cadres dorés ouvragés.

Murasaki San
a soixante
dix ans
et n’est pas
encore à la
retraite.
Ca ne va pas
tarder.
Mais pas encore.

Murasaki San
ne fait pas
son
âge.
Son
infarctus « du myocarde »
il y a
dix ans
l’a fait
pourtant vieillir.
Un peu.

On n’attend plus
chez
Murasaki San.
Il y a toujours de la place
Souvent il n’y a personne
avant
et personne
après
dans la salle d’attente
qui n’est pas séparée
du cabinet
par une porte
ni par un rideau.

Pour passer de la salle
d’attente
au cabinet
on monte un
tiers de marche
et on chausse des chaussons
blancs
ou
framboise
avec un ruban
Marie Antoinette
assorti

Au Japon
une rangée
de chaussons
ça clôt
l’espace
plus qu’une
porte coupe-feu

Quand il a refait
son
cabinet
vingt ans
avant son
infarctus
les machines
de Murasaki San
avaient dix
ans
d’avance.

Aujourd’hui
elles font encore
technique.
Leurs couleurs
ont passé
mais
ça va.

La femme de
Murasaki San
a juste
oublié
de nettoyer
la glace qui protège
la lampe
qui fait mal
aux yeux
quand elle vous
éclaire la bouche.

Quelqu’un a dû
souffrir fort
un jour
car on
y voit comme un
éclat de dent
sanglant collé
sur la vitre.
Mais séché
depuis un
certain temps.

C’est peut être la
même personne
qui a dû
cracher du sang
sur la veste
verte
de Murasaki
San
et la tâche
sombre
à hauteur
d’infarctus
résiste
depuis
longtemps aux
lessives de
Mme Murasaki.

Murasaki San
ne met pas de
gants quand il
vous inspecte
la bouche.
Les gants, ce n’est pas
pratique pour
inspecter la
bouche à coup
de fil
dentaire.

Murasaki San
est efficace.
Il prend son
temps
car il a du
temps
mais travaille
vite.
Sans survendre :
le cabinet
est déjà
remboursé.
Depuis longtemps.

Murasaki San
parle
plusieurs langues
sans accent.
sans erreur.
Mais il oublie désormais.
Ca le terrifie
d’oublier.
Le nom des choses
simples.
La marque d’un dentifrice.
Celui qu’il utilise
tous les
jours.

Murasaki San
aurait pu
être diplomate.
Pas prof de langues.
Pas universitaire.
Murasaki San
n’est pas un intello.
Mais diplomate oui.
Un bon dentiste
est un diplomate.

Murasaki San
pense souvent au
gâchis de sa
vie.
Aux voyages
qu’il aurait pu
faire
et qui n’auraient
pas été
des voyages
accompagnés.
Des voyages
où il
aurait appris
cinq autres
langues
dix autres langues
sans accent
sans erreur.

Mais quand on fait des
études
de
dentiste
quand on en
prend pour trente
ans de
machines de
dentiste
quand tout le monde
vous connaît comme
Dentiste San
peut-on être
autre chose
que
celui qui ouvre des
bouches
comme un
garagiste un
capot
sale ?

On change une bougie
un filtre
une courroie
et on a les doigts
gras de noir
et ce n’est pas du
noir mais du sang
et des bouts durs.
On nettoie au karcher
et le karcher ne
transforme pas
la deux chevaux en
Audi.

Murasaki San
ne supporte plus
les bouches
ces trucs
mous et durs,
framboise
passée
et blancs
avec leurs bouts
d’almagame
gris
leurs céramiques
leurs bouts de viande
et souvent les bouches
sont comme des éviers
de célibataires
avec des casseroles
buitonisées
depuis 6 mois.

Murasaki San
ne les supporte
plus ces
chochottes
qui se tendent
comme des sembei
trop vieux
trop secs
et leurs dents sont
comme des sembei
avec la couleur
jaune
la couleur orange
du vieux
sembei
la fragilité
du vieux
sembei

Murasaki San
il ne les supporte
plus ces bouches
molles
ces bouches dures
qui font semblant
d’avoir mal
aux mâchoires
parce qu’ils l’ouvrent
cinq minutes
alors que lui aimerait
l’ouvrir sa bouche
pour parler des langues
sans accent
sans erreur
et les mots sont propres
ni mous,
ni durs
mais beaux
invisibles
aériens
alors
il a parfois envie de leur
faire mal
à ces bouches qui
puent
l’ail des gyoza
du midi
à ces bouches
qui rotent
le teishoku à
800 yens
il aimerait faire
oups
en dérapant
avec son
karcher
tournant
qui fait
pschhhh
quand il relève
le pied
et des bruits
stridents qu’il ne
supporte plus
d’entendre car
ça le rend sourd
aux accents
subtils
à tous ces
commas
qu’il aime tant
reproduire
et qu’il
n’entend
plus

Au fond
Murasaki San
n’en peut plus
de cette grande
bouche
de l’univers
Il ne veut pas
oublier
les mots
il ne veut pas
mourir
d’un
deuxième
infarctus
il ne veut pas
de retraite
et se retrouver
face à sa
femme
et c’est déjà
trop dur,
ne plus pouvoir
voyager.
Il n’en peut plus
de Kyôto
qui est comme une
grande bouche
ouverte
qui croque et digère
et enferme

Parfois,
il a envie de s’enfoncer
la roulette
dans la
tempe
de s’injecter
dans la
tête
tout son
stock
d’anesthésiant

Et s’envoler
comme un corbeau
noir

Parce que les oiseaux n’ont pas de
dent


29 janvier 2009

Vrai positif

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:02

Ume s’est fait prendre.
Ume a peur
car elle s’est déjà fait
prendre.
Au piège.

Tomber amoureux
c’est facile.
On tombe
dans le faux
parce que l’autre
vous dit que vous
êtes quelqu’un
de bien
avec des mots
justes.
Et parfois les
sentiments sont
justes.

Amoureux,
la plupart du
temps,
c’est un
faux positif
qu’on sait
faux mais qu’on
aime
positif.
Et parfois
on rate aussi sa
vie
sur un
faux négatif.
Alors on doute.

Et puis il y a le sexe et la courtoisie.
Le besoin de sexe et l’étiquette du « merci au revoir ».
Et parce qu’elle est belle, et parce qu’elle jouit
Il y a ceux qui aiment la beauté et la fierté de leur virilité.
Mais pas Ume.
Ceux qui aiment la notoriété parce qu’ils n’émettent aucune lumière,
ceux qui aiment le talent pour se l’approprier.
Mais pas Ume.

Ume, elle se méfie de ses hormones.
Elle a le corps en été et doit donc la tête en hiver.
été/été, ça brûle.
Alors elle sort couverte
avec une capote à sentiments.
Parce que l’amour aussi
et ses faux positifs : MST.

Matsujirô, elle le voulait sur elle.
Elle avait besoin de se faire couvrir
de se faire prendre.
Et maintenant elle est
prise par le
doute.
Du vrai positif.

Parce que Matsujirô
lui,
il sait.
C’est elle.
Alors il procède à la française.
A la prévenance
A la surprise
A l’attention
A la 19ème siècle

Il n’envoie pas
de SMS
pas
d’emails
mais de vraies
lettres
calligraphiées
sur un washi
qui est une
caresse
et une
texture
à rendre
rêche les
nids d’oiseaux.

Il n’offre
ni fleurs
ni chocolats
ni petits bijoux
ni accessoires
mais des cadeaux qui tombent
justes
et pendant une
semaine
tous les jours
il a trouvé au
100 yens shop
des cadeaux à
100 yens
qui tombent
juste
et Ume
personne ne lui
avait jamais
fait
des cadeaux
à 100 yens
tous les jours
et qui tombaient
justes
tous les
jours

Etre ce que l’on fait.
Aimer par ce que l’on offre.
Les mots justes. Les gestes justes. Des attentions justes.
Et la surprise vient de la justesse.
De leur
régularité.
Parce que le quotidien est phatique
et le phatique c’est le faux
continu.
Le quotidien c’est des êtres humains
qui font des bruits de fax
pour accrocher la porteuse de
l’autre
puis qui s’envoient :
des feuilles blanches.

Juste, c’est quant tu siffles un air de génie
et que l’autre répond en canon, en fuguant, à la tierce
et qu’il t’envoie dans un fax 3D multicolore
un Sesshu, un Patinir,
ou un dessin de grosse bite
poilue
et vous rigolez
en rajoutant plus de poils
en lui dessinant
des yeux.

Et Matsu
faisait cela.
Tous les jours.
la faire jouir
la faire tendre
la surprendre
et dire aussi
son
bouleversement

Ume n’avait
jamais
été courtisée
à la française.

Par des américains,
des coréens,
des latins,
des japonais pleins de frics
qui faisaient modifier
leurs voitures pour qu’elles
fassent plus de bruit
et qui portaient à leur
poignet XXS des
montres XXL

Mais pas
à la française,
à la courtoise libidinalisée
au Cid
à la Cyrano
qui osent
qui osent dire
lui dire
et se
dire
Mais : à la japonaise.
Et ce sumie-là donnait
plus de goût encore
plus de couleurs
au macaron framboise
de la séduction
française
plus d’éclat dans
son
sobre
plus de
chaleur dans sa
simplicité
plus de surprise
dans son absence de symétrie
plus de force
dans ces coupes franches
assumées,
dans la
conscience calligraphique
de l’impossible
repentir

Ume n’avait jamais connu
cela

Elle se mit à répondre
en
musicienne
elle qui
n’aimait pas
jouer avec
d’autres.

Elle posa un accord
et
Matsu y répondit
par un autre
joyeux
inattendu

Elle posa un motif
et
Matsu y répondit
et il était
juste
et Ume n’avait pas
l’habitude qu’on réponde à ses motifs
par d’autres motifs
justes

Matsu la devança par un thème
qu’elle improvisa
avec
délice

Et ce n’était pas de la musique
mais leur
vie
et tous les deux
savaient que c’était
la musique de leur vie
que cela était
juste
que cela était
bon
que cela était
rare

Ils s’embrasèrent
et ce qui
plut à
Ume
c’est que Matsu
ne se consumait
pas

Il semblait sûr.
Peut-être était-il

sûr.

Elle,
avait encore
peur.


28 janvier 2009

Lumière-ciel

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:43

Matsumoto San
dans son MK taxi noir
a
parfois
de bonnes
journées

Les journées
faciles
sont
celles où
le
client
prend
le forfait
à la journée

Il n’est plus
taxi
il devient
guide
comme un
hôte fier
qui montre
sa maison.
C’est reposant.

Le plus souvent
ce sont
des petits.
Qui
prennent le
forfait.
Des collégiens de province
par quatre ou cinq
dans leur uniforme
trop grand
et leurs baskets
trop blanches.

Il n’aime pas
trop les
collégiens de
province.
Ils sont
rarement futés.
Ils se comportent avec
lui comme avec
un prof
qu’ils mépriseraient.
En l’écoutant vaguement.
Il essaie pourtant
de trouver des
anecdotes
amusantes, de leur
faire passer
quelque
chose.
Les filles
rigolent trop fort
Les garçons
restent éteints
Pour beaucoup
ce voyage
d’une journée
à Kyôto
sera le seul
voyage de leur
vie et quand
ils regarderont
la télé
pour s’abrutir
après une
journée de
travail
épuisante,
ils pourront
dire
plus tard
j’y suis allé.

Parfois
des
touristes
prennent le
forfait.
C’est souvent
des
américains.
Des couples
qui ont
peur de
se retrouver
dans le silence
de leur
incommunication
et l’incommunication
avec les japonais
est douloureuse
car reflet
exact de leur
incommunication
de couple
de leur
incommunication
avec eux-mêmes.
Alors ils prennent
un guide
dont la voix
bouche le
vide,
les enveloppe,
les enferme
les isole
les berce
dans leur
mort
déjà advenue.

Parfois c’est
différent.
Parfois
ce sont des
vivants.
Capables de
voir le
beau.
Et le sourire
se
fait.
A l’avant
du
taxi.
A l’arrière
du
taxi,
dans le rétroviseur.
Et la journée
est douce.

Hier,
c’était un italien.
De soixante ans.
Accompagné
par une jeune
femme
de trente ans.

C’est souvent dur
pour Matsumoto San
de donner un âge
aux occidentaux.
Les occidentaux,
ils se ressemblent
tous.

L’Italien
qui parlait un
peu japonais
lui a tout de suite
dit
en anglais
qu’il allait bientôt
mourir
mais qu’aujourd’hui il
se
sentait bien.
Qu’il voulait une belle
journée.
Qu’il aimait
le Japon.
Que ce serait son
dernier voyage.

Matsumoto
a vite réfléchi.
Plutôt
que d’enchaîner
cinq visites
fatigantes
il a proposé
de n’en faire
que
trois.
L’italien
qui était
conservateur de
musée
a dit
d’accord.
La jeune femme
n’a rien
dit.
Elle pensait à sa
vie
dans quelques
mois,
qu’elle aimerait
déjà oublier
ce voyage,
qu’elle l’aimait
quand même
- en le haïssant d’être malade -
mais que
sa vraie vie
à elle
viendrait après,
qu’elle était déjà
en deuil mais
qu’elle ne pouvait
pas le dire
le pleurer
le montrer
s’enfuir.

Ils allèrent le
matin
à Fushimi Inari.
Firent le tout petit
tour.
Ne montèrent
pas.

Le midi
ils déjeunèrent
au restaurant
de Tofu
du Daitokuji
et marchèrent
lentement
entre les temples
prirent
le thé vert
au Koto-in.
Regardèrent
le soleil
se coucher
au sommet du
Ginkakuji.

Matsumoto
trouvait les mots
justes
et l’Italien
avait les mots
justes.
Ils se
sourirent
plusieurs
fois.
C’est rare
de rencontrer
un
happy
few.
C’est bon de se
reconnaître
tel.
Triste
d’être
trop
few.
De s’être
manqués.

Sur le retour
vers
l’hôtel
l’italien
demande
à Matsumoto San
de s’arrêter
dans une grande
librairie.
L’italien
a passé
une bonne
journée
et il veut
faire un
cadeau
à Matsumoto San.
Il lui
offre
un beau livre
d’art
cher
avec de grandes
reproductions
de tableaux
de la renaissance
italienne.
Il l’invite à
prendre le
thé
dans le lobby
de son
hôtel de
luxe et ils
peuvent
sentir de
là où ils
sont
le parfum
des branches
d’Ume qui
structurent
comme des éclairs noirs
l’énorme
Ikebana
au centre du
lobby.

L’italien parle
avec une
voix fatiguée
plus fatiguée
que celle
de
Matsumoto San
Il lui
parle de
lumière-ciel
de ce bleu
clair
des tableaux
renaissants
et que c’est un
beau mot
« renaissance »

Il montre à
Matsumoto San
le bleu
ciel
italien
qui n’est pas le
bleu vert
le bleu
gris
hollandais
mais un bleu
ciel bleu
qui est la lumière
de l’esprit
la clarté de la
vue
la ludicité
de l’hiver
et Matsumoto
dit qu’il le sent
ce bleu
derrière les
arbres de
janvier
et de février
à Kyôto
et l’italien lui
dit : oui

L’italien
lui montre
les traits
sûrs de
Bellini
et même s’ils
sont courbes
trop linéaires
pour être
étranglants
Matsumoto
sent la coupe, le kire
le geste sûr du
sensei
et il est ému
comme devant
une danse
d’un bon
shite

L’italien
lui montre
les visages
de femmes
des
Boticcelli
et des
Raphaël
et pointe
du doigt
des
japonaises
qui passent
dans le lobby
et tous les deux
sourient
jusqu’au
rire

Et puis
l’italien
revient
sur le
bleu
sur la
lumière-ciel
qui est là
presque à
chaque
page
du beau
livre
et il
dit :
« l’ombre,
c’est bien,
elle est là
pour
rehausser
les
éclats,
la poudre d’or,
la couleur
d’une pluie
nocturne.
Mais regardez
imaginez
regardez
Matsumoto San
ce que
créeront
les futurs
renaissants,
ceux qui
éclaireront
de
lumière-ciel,

Kyôto
l’éternelle »


 
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