7 décembre 2008

Le français de Mme Yamada

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:27

Il avait fallu
une nuit
une pluie
pour que l’hiver
revienne

Mme Yamada
mit un
an
pour
retrouver
une vie
vivable

Les
plus grands
spécialistes
de la
planète
vinrent
la
voir
On se partageait
son dossier
avec
délectation
avec
excitation
comme quoi le
cerveau
c’est
incroyable

Des thésards
avaient des
rêves
mouillés
en pensant
à la
carrière
qu’ils pourraient
faire
sur son
cas

Mme Yamada
la
banale
Mme Yamada
de Kyôto
était
devenu le
cas Y

Une vie
vivable
pour
certains
est une vie

l’on
parle

« le shoyu s’il te plaît »
« il fait froid n’est-ce pas ? »
« à la gare, côté shinkansen, s’il vous plaît »
« Ramen, regular, bière pression, gyoza…. oui »
« je n’ai pas besoin du sac plastique »

On parle plus rarement
pour dire
l’inconvénient d’être né
le plus grand plaisir à jouir de cette façon
la honte
la haine
pour dire
« je ne t’aime pas »
pour dire
des mots qui changent la vie des autres
des mots qui
construisent
bercent
prennent le monde d’une poigne plus
ferme dans la
main

Mme Yamada
ne parle
plus
avec
sa
bouche

Peut-être cela reviendra un jour
et quand elle pose la question
les spécialistes
tordent la bouche
plutôt que de
l’ouvrir
ou alors ils
l’ouvrent
pour ne pas
parler
pour ne pas dire
qu’ils ne
savent pas
pour ne pas
influencer
désespérer
susciter de
l’espoir
pour
rien

Oh mais Mme Yamada
parle

par écrit

bizarrement

Mme Yamada
parle en
français
elle ne
comprend plus
le
japonais
Mme Yamada
n’a
jamais
parlé
français
C’était
juste sa
deuxième
langue
au
lycée

Elle était
douée
sa prof
était
bonne
et elles
avaient
lu
de la poésie
le
Petit Prince
et les
trois Contes
de
Flaubert

Mme Yamada
n’avait
plus
parlé
français
elle avait tout
oublié
et puis

elle ne parle plus
que
ça
par écrit
bizarrement

Quand elle
écrit
pour
parler
Mme Yamada
écrit
des petits
mots
du
haut
vers
le
bas

On dirait
du
japonais
ou du
chinois
ces
mots qui
tombent
vers le
bas
comme
la
pluie
et
parfois
on se
dit
qu’on
tombe
avec
eux
comme
une
pluie

A l’hôpital
c’est
Morita San,
Superwoman,
qui a
compris
le
coup de
l’écrit
et
le
français
parce qu’elle le
connaît
un peu
parce que son
fils
le parle
bien,
Matsujirô

Il est
gentil
Matsujirô
on ne sait
toujours pas
où il va
dans
sa
vie mais
il a été
très
gentil
et
utile
pour aider
Mme Yamada

Un mois
après son
accident
le fils
de
Mme Yamada
a
été muté
à
Hokkaidô
il ne pouvait
pas
refuser
et ça
ne
changeait
rien
ils ne se
sont
jamais vraiment
parlés
le fils de Mme Yamada
et
Mme Yamada.
Parfois,
ça
arrive,
on a
rien
à
dire à ses
enfants
comme si
une
grue
élève
un
tanuki
et l’on se dit
que quelqu’un
un
jour
ira en prison
à la
maternité
pour avoir
changé
les
berceaux
mais ce n’est pas
les
berceaux
c’est juste
qu’une
grue
qu’un
tanuki
ça ne vit
pas le
même monde
et que la
grue n’y
peut
rien
le tanuki
n’y
peut
rien
et ils sont
tristes
et ont
souvent
pleuré
de ne pas
avoir une
petite
grue
de ne pas
avoir une
maman
tanuki

Donc Mme
Yamada
était
seule
par
écrit
en
français
alors
Morita San
s’est
chargée
de tout
organiser
parce que
des
amis
ça
sert à
ça

Les voisines se
sont
occupées
du quotidien
et
Mme Yamada
a
été surprise
de voir
à quel
point
sa
grosse voisine
cuisine
bien

Matsujirô
passe
deux fois
par
semaine
et quand c’est
pressé
on lui envoie
sur son
mobile
une photo
de ce que
Mme Yamada
écrit
et il rappelle
et il
traduit

Une de ses
étudiantes
vient
aussi de
temps en
temps
et puis un
couple
de
français
qu’il
connaît et qui
vivent
à
Kyôto

Un AVC
Un accident
de
vie

Ca n’arrive
qu’aux
autres


6 décembre 2008

La pluie, l’hiver

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 17:07

Il avait suffit d’une seule nuit
d’une seule pluie
pour passer
du
rien
au
tout

dans les
deux
sens

Il avait plu
le
jeudi
Il avait fait
froid
le jeudi
et tous les
arbres
purulents
de
couleurs
horripilant
de
touffeur
s’étaient retrouvés
nus
x-rayed
calcinés

La ville ressentait
enfin
un grand
soulagement

Du orange restait sur les
monts
sur
Yoshida
et l’on
voyait
enfin
les grosses
oranges
dans les petits
jardins
privés
près du
Ginkakuji

Mais partout
où le rouge
le jaune
le vert
étaient

hier
partout ils étaient
remplacés
par le
vide
le transparent
le rien
le n’a-jamais-été
le vois-le-ciel

Matsumoto San
traverse la ville
et voit dans le
regard des touristes
un doute
« c’est cela le Kyôto pour lequel j’ai tant mis de côté ? »
« c’est cela le Kyôto des couleurs de
l’explosion des couleurs
comme si une usine
de gros
feux
d’artifice en Chine
sous-traitant les
pétards
aux écoles primaires
alentours pour payer les
fournitures
explosait la nuit le jour
et que tu vivais dans le
temps arrêté
de cette
explosion mais ce ne serait
pas
chinois
mais
japonais
et ce ne serait pas
du feu
mais du
vivant
de
l’arbre
des feuilles
de l’eau
du
sec
et des
corbeaux noirs ? »

« C’est cela le Kyôto comme une fille qui
jouirait
trop et tu
voudrais lui
dire
bon ben ça suffit
maintenant
parce que
quelle plus
grande
injustice pour les
hommes
s’était dit
Matsumoto San
il y a
très
longtemps
très très très
longtemps
quand il était
jeune
et qu’il pouvait jouir
plus de
deux
fois ? »

Une pluie
la
nuit
l’hiver
et le focus
des
idées claires

Kyôto sort de son
bokeh
l’oeil
pleure de
froid
de retrouver sa
profondeur
de
champ
et l’esprit
de
revoir la
structure

Matsumoto San
se met à penser
à du
Bach
joué par un
chœur et
des
musiciens de

et il frappe
un air
du clavier
bien
tempéré
livre
II
sur son
volant
et il
pense
aux
œuvres
qu’aurait créées
Bach
s’il avait
vu
Kyôto
avant la pluie
avant la nuit
et
aujourd’hui
qui est
sa
musique quand
elle est jouée
dans la
tête
de
Gould
et les marteaux
du piano
percutent
directement
ton
front
ton
coeur
et tes yeux
changent
d’ouverture
alors que la nuit tombe à
4h et tu
comprends mieux
les anciens
qui trouillaient
pour savoir
si
l’équinoxe
changerait
bien
le cours des
choses

Il avait suffit d’une
pluie
d’une
nuit
Et les feuilles
étaient
à
Terre
et parfois
nulle
part

Il y avait quelque
part
sous
Yoshida
un temple
secret
où les camions
entraient
pour
déposer les
feuilles
tombées
Kyôto n’était peut-être
que
cela
un grand cimetière
de
feuilles
mortes
encore
vivantes d’être
mortes
des feuilles mortes
aux couleurs de jeunes
filles
tendres
et qui étaient peut-être
chacune comme une lettre
secrète
formant le discours
de
comptoir
des
kamis et des
bouddhas

On entendait un
grand
silence
dans la ville
et
Matsumoto San
savait qu’il n’y
aurait pas de
bouchon
aujourd’hui
samedi
et ce serait
la
première fois
depuis plus
d’un
mois

Matsumoto San
se
dandine
d’une
fesse
sur
l’autre
parce qu’il
l’aime
ce
silence
clair
qu’il a
appelé
de ses
voeux
froids
que ça
lui
manquait
de voir les
branches
noires
comme des éclairs
de
sens
sur un ciel
de
verre
et
pourtant une partie de
lui
est
triste
d’avoir vu
son
désir
exaucé
et de penser
aux kamis
des feuilles
qu’on ne voit
plus
et si lui les
verrait
l’année
prochaine

Il avait suffit
d’une pluie
d’une nuit


Staff

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:47

- Patient suivant ?
- Yamada San
- Celle qui sourit tout le temps, n’est-ce pas ? La connaissance de Morita Sensei ?
- Hai
- Hummmm, c’est comme les autres, n’est-ce pas ? Je suppose qu’aucun d’entre nous ne peut dire ce qu’il en est, n’est-ce pas ? Son AVC était important quand elle est arrivée, n’est-ce pas ? Elle a eu de la chance qu’on ait eu une place pour l’accueillir parce que si elle avait dû faire le tour des hôpitaux comme le patient de ce matin, n’est-ce pas … J’ai dû lui enlever la semaine dernière un caillot de la taille d’une mikan, n’est-ce pas ? Aucun souci post-op, la cicatrice est bonne. Les clichés sont bons, n’est-ce pas ? Mais vu les zones, hummmmmmmm, pas sûr qu’elle puisse reparler un jour, n’est-ce pas ? Mais qui sait, n’est-ce pas ? On la garde encore quelques jours et puis on la transfère dans votre service, n’est-ce pas ? Patient suivant ?

*

Mme Yamada
ne pense pas
avec
des
mots

Même si
elle pouvait
elle serait
trop
fatiguée
pour cela

Mme Yamada se
sent comme
une
plage
de
sable
à marée basse
très tôt
le
matin
quand le
soleil ne chauffe
pas
et l’eau s’enfonce
loin
loin
profond
dans le sable
et elle sent l’eau
descendre
toujours
descendre
et goutter un
peu
d’un grain
à un
autre
et quand
c’est deux
grains
elle
vomit
et ça
lui fait
mal
si mal
à la
tête
là où
elle n’a
plus de
cheveux

Mme Yamada
sourit
moins
qu’avant
l’opération
mais elle
sourit
encore
quand la
marée
basse
lui
permet
d’ouvrir
les
yeux
et elle
l’entend
très très très
loin
le
schhhhh
de la
mer

A marée
basse
très
tôt
le soleil
donne
au
sable
qui ne chauffe
pas
une couleur
orange
bleutée
comme une
lame de
couteau
japonais
à
deux
faces
et
si tu
bouges
ça te tranche
et tu
meurs

Quand elle ouvre
les
yeux
Mme Yamada
ne sourit
plus
d’être bercée
dans le
front
d’Amida
Elle sourit
du
orange
qu’elle voit
du
côté de
son
corps
où elle a
encore
des
cheveux

Elle sourit
du
orange
qu’elle
voit dans les
arbres
qu’elle sent
comme un
cadeau
du
bouddha
Yakushi

Elle ne
sent pas
dans son
corps
le
orange
dans les
arbres
qui n’est
pas celui
des sushis
aux oeufs de
saumon
qui n’est
pas la
soupe
potiron
ni le parfum
kinmokusei

Mme Yamada
voit un
orange
qui n’est pas
le collant
sur les
doigts
des agrumes
un orange qui n’est pas celui
de l’orange
des mikan
et Mme Yamada
a très mal à la
tête
et sent l’eau
goutter de
deux grains
elle ferme
les
yeux
et quand
elle les
rouvre
une journée
a
passé
elle a
soif
et le soleil
chauffe
le orange
dans les arbres
et ce n’est pas
un
orange qui
fait
mal
mais un
beurre
qu’un moine
te pose sur
le
front
et l’on sent la
joie du monde
dans cette
couleur
qui n’est pas
une surface
mais un
volume
doux
comme une
éponge
de
mer
cachemire
comme une
laitance
sucrée
qui étincelle
dans la pupille
d’Amida
et Mme Yamada
pense que la
Terre pure
c’est ce orange
qui est plus
fort que sa
marée basse
et ça lui fait
mal de
sourire
mais elle sourit
à
l’orange
pour mieux
l’accueillir
en
elle


5 décembre 2008

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 7:56

Une porte          entrouverte          et un rayon de soleil          qui passe dans l’espace          le trait blanc          jaune          chaud          blanc          du rayon          les grains de poussière          du rayon          comme si la lumière contenait la poussière          et tu vois les atomistes grecs          la farine          les quanta          et l’espace entre les grains          comme celui de la          porte          un shoji          alors que le kanji ressemble aux portes battantes d’un saloon          et tu ne veux pas voir de          cowboys          rentrés sans enlever leurs bottes          sur le plancher          et la plante de tes pieds prend plaisir à l’espace          qui sépare les planches          à l’espace qui          sépare les veines          les veines du bois qui disent un an          l’espace entre les saisons          et l’hiver est ce blanc qui rend les arbres noirs          et parfois ce n’est pas du plancher          mais de la paille de          riz          qui fait des vallées          des plis d’osier          et ta plante de          pied          aime quand ça          gratte          c’est comme tes poumons          qui se vident          s’arrêtent          se remplissent          et parfois il y a beaucoup d’air          et parfois très peu          très peu d’espace entre ta poitrine qui se          soulève          et quand tu es une femme          ça se voit plus          et les hommes te collent plus          et parfois simplement          du regard          et parfois tu voudrais qu’il n’y ait pas d’espace juste une main          et parfois la main ne pose pas le bon espace          c’est trop fort          parce que c’est celle d’un homme et les hommes aiment sentir le peu d’espace sur leur corps          et parfois la main est trop loin trop douce          alors que tu voudrais qu’elle te prenne le          cœur et qu’elle serre et tu ne dis rien          parce qu’il y a trop d’espace entre          vous          que tu ne veux pas le          froisser          dans sa virilité          parce qu’il va croire qu’il ne sait pas          faire          ou parce que ça ne se fait pas          et ça te frustre          et ça crée de l’espace          et tu t’éloignes          de celui qui ne sait pas          faire danser ton corps          en lui donnant le bon          volume          comme une eau de          douche d’hotel          que tu ne peux régler          à la température que tu          aimes          et les mots          sont comme les          poussières          dans la lumière          de la porte          et parfois tu          tousses car les          mots sont des          acariens          et parfois tu étouffes          car c’est l’oxygène qui te          manque et ton corps a faim          sait quand il est trop          vide          et là tu ne veux plus d’espace          tu ne veux plus être vide          tu veux ton corps rempli          tu ne veux plus de          trous dans ton corps          tu veux être          une          monade          close          pleine          et tu deviens rouge de ne plus          respirer          et ton cri est une distance          ta pensée est une distance avec cette          plénitude          et tu as horreur          de cet arrachement          quand l’autre se décolle                    quand il ne te prend plus          dans ses bras          qu’il se retourne          parce qu’il transpire          et que cela fait                    froid et tu revois          le petit          singe          collé à sa          mère          et il n’y a pas d’espace          et les enfants qui          jouent à           10 mètres de leur          mère et l’espace est rempli          du bruit de jeu          des enfants          et c’est le son de la          tranquillité          qui est le bon          espacement          et qui dit          la peur de la          perte          et l’histoire du vivant          des prédateurs          de la          chute          le loup          le chaperon          Pierre          et l’espace des animaux          ceux qui ne volent pas          ceux qui ont des mains          ceux qui ont des fusils          et ce n’est pas le          même espace          comme celui des gouttes          de pluie d’un          orage          la cendre d’un volcan          et tu aimes la couleur du magma          parce que tu ne vois pas l’espace          toi, tu n’aimes pas le mot          interstice          car il fait          laborantin          tu vois des cellules          pas toujours saines          colorées en          violet          comme la peau de l’imo          ou la paupière d’une vieille          nonagénaire qui n’en pourrait plus          de l’espace qui la sépare          des vivants          de l’espace qui la sépare de la          mort          et l’espace n’est plus le respect ce n’est plus qu’il y en a trop          c’est juste qu’il y en a          et tu as envie de          cracher au          visage du péteux de          physicien qui te dit qu’il y a          toujours de l’espace          entre les choses          et tu penses que si tout          est discret          qu’est-ce qu’il y a entre deux          p’tits points de temps          entre deux espacements d’espace          et rien n’est pas une réponse          qui répond          à l’espace de ta          faim ce serait comme un son continu          de silence et c’est pour cela que tu aimes les petites choses que tu manges          les petites choses qui sont des traces de          respect          et tu voudrais          t’envoler          comme une mousse sucrée          qui croustille          et tu voterais pour          éliminer les forces          parce que tu voudrais          être tout          et tranquille          et que tu          n’aimes pas          ce qui s’applique à toi          et tu n’as pas le choix          les forces          et le temps          et l’espace          pour qu’il n’y ait plus          qu’une chatouille          infinie


4 décembre 2008

Gniak & Cut

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:22

Matsujirô a la
gniak
Il aime
bien
l’aller-retour
à
Tôkyô
dans la
journée

Matsujirô
aime
bien le
Shinkansen
les eki-bento
qui puent dans
le train
dormir dans le
train
le Fujisan
voir les grands
gaijins
mal dormir
dans les petits
sièges
du
train blanc qui va vite
la voix douce des annonces
mais il aime pas la voix
de l’américaine qui est
toujours vulgaire
même quand elle veut faire
douce
ou quand une mamie
vient avec un enfant
qui parle
fort et la mamie
parle fort
parce qu’elle en peut plus du
bonheur d’être grand-mère
et tout le wagon l’entend
et ne dit rien
parce qu’on dort
on travaille et on
mange
en allant vite sur la
côte du Japon
où il n’y a jamais
un espace
vide
et toujours des maisons
de Kyôto à
Tôkyô
et tout le monde
dort
et mange
et ça va vite
avec la petite
musique
qui annonce
les messages
sol sol la fa-dièse sol

Matsu a la gniak
car il aime
bien le
séminaire de son
association
de chercheurs
sur le chamanisme
et
parce qu’il peut
traîner dans les
boutiques qu’il
aime
les boutiques
de
photo

Matsujirô
il est japonais
Matsujirô
il aime bien
la
photo
le kire
de
l’instant
l’objo
comme un
katana de
lumière
qui roulerait
un gros palot
avec la
langue qui serait les yeux
comme une bise
de Bouddha
qui sentirait
un instant
à nouveau
son
corps

En sortant du
train
Matsu doit
juste vider
sa vessie
des deux
bouteilles
d’otcha
(une chaude,
une froide)
qu’il a
bues
parce qu’il aime bien
voir sourire
la serveuse
et son petit chariot
qui salue
comme pour une
cérémonie du
thé
à l’entrée et la
sortie de
chaque wagon
Matsujirô
il aime
bien leur
chignon
aux petites
vendeuses
qui sont
toujours
jolies
dans le
train et il
imagine toujours
plein de
scénarios
et c’est bon
d’imaginer dans le
train
et un jour
il aimerait
bien
le tourner ce film
« l’orgie du shinkansen »
où il entre dans un
train blanc rapide
qui irait
lentement
où il n’y aurait
que des femmes
sans
bento
et lui serait
le seul
homme
et ça
finirait
bien
c’est-à-dire
nu
en
sueur
dans une piscine
de
seins
de chignons
libérés
en slow motion
et des dessous
froufroutants
qui
flotteraient comme
dans une station
spatiale

Il entre donc
dans les
toilettes
nickel
de la
sortie
sud
de la gare de
Tôkyô
pour se libérer la
vessie et marcher
l’esprit
libre vers les
magasins de
photo
et il se fait
la remarque
qu’en Europe
il n’y a pas
ça

En Europe
il ne croit pas
avoir vu
de toilettes
nickel
si, il en a vu
mais nickel avec
du marbre
noir
juste sous
la pissotière
et toujours
toujours
une
flaque
de
pipi
visible sur le
marbre noir
qui brille comme un
miroir

Attention, c’est pas quelques
gouttes
mais un bel
agglomérat
de
gouttes qui se réunissent
en une farandole
en une ronde
en un gros
maul de rugby
et l’on doit
toujours écarter
les jambes
pour ne pas
marcher
dedans

Matsu se dit
qu’il y a deux
options
peut-être
plus
la première c’est que les
japonais ne savent pas
viser
qu’ils sont distraits et pensent
trop aux
chignons des
serveuses du
Shinkansen
sauf que des flaques sur le
marbre il y en a
même loin
des gares
dans les hotels
chics
les bouibouis
les grands magasins
comme si le marbre noir
attirait
la
flaque
Le coup de la visée
c’est pas
idiot
car Matsu
depuis quelques temps
a vu
de nombreuses
pissotières
équipées d’un beau
motif de
cible
des ronds noirs
concentriques
sur l’émail blanc
et il pense
à ses stands de
parc de loisir américain
où il faut éclater un
ballon en le gonflant
en dirigeant son
pistolet à eau
sur une cible
et Matsu, face à une
pissotière avec
cible
imagine
toujours un compteur de
points qui ferait des bruits
de
casino
en contrôlant
son jet pour
maximiser
l’impact centré sur la
cible
« We have a winner here !!!! »

Deuxième hypothèse
la flaque
comme effet
d’un meilleur
égouttage
au soleil levant.

Plus de gouttes au
sol
ici
Plus de gouttes dans le
calcif
là-bas

Matsu pense
aussi que c’est
peut-être
juste un
effet
du marbre
noir
ou une
communion
implicite :
on fait pipi
commun pour
montrer qu’on est
tous
frères
Alors Matsu
décide
de communier
parce que
témoigner sa
passion pour
l’humain
ça ne se refuse pas
et il entame alors
un mouvement
vigoureux alterné
de l’index et du majeur
assorti d’une trépidation
du poignet
et d’une légère extension
flexion
des
genoux

Matsu
passe
deux heures dans
ses magasins
de photo.
à souffler.
à grimacer.
à trépigner.
comme s’il n’avait pas
communié.

Et puis descend au deuxième
sous-sol
d’un grand magasin
pour aller
manger un p’tit
set de
sushis
et il se dit que
c’est bon
d’être
japonais

A côté de lui
au comptoir
il y a une grosse
riche
moche
qui commande à la pièce
en
minaudant
en faisant sa
connaisseuse alors qu’elle veut juste
s’engloutir
des sushis
et le jeune qui fait les
sushis qui doit
retenir dans sa tête
la commande à la pièce de tous les
clients et il n’est pas beau
mais ce n’est pas grave
ça vengera la grosse riche moche
des affaires de son mari avec
des office lady
qui travaillent pour
lui et elle aime
bien le petit
poc qu’il fait avec la
main pour préparer le
sushi à la pièce et elle en est à son
quinzième et décide de passer au
maki en
minaudant
et elle fait vraiment
pitié
alors Matsu finit
vite en repensant au
pipi et à
l’orgie
et que la grosse moche
d’à côté elle serait
pas dans son
train

Matsujirô a deux heures
à
passer avant le début du
séminaire
il en passe un peu dans un jardin
moche et ça lui fait mal de voir autant de
laideur
dans un
jardin
lui qui connaît tous ceux de
Kyôto

Il flotte encore dans
l’air cette odeur
caractéristique
de
merde
de
vomi
du ginkgo aux si belles
feuilles
jaunes
maintenant

Au départ
Matsujirô pensait
que c’était le voisin
d’à côté
ou peut-être
un chien
comme en
France
mais il s’est dit que
non
ici c’est pas comme
en
France
quand on promène son
chien
on a toujours
un p’tit sac à
caca
et Matsu
ça lui coupe
l’envie
d’avoir un chien
l’idée de se
balader avec un
p’tit sac à
caca
et tout le monde
sait ce
qu’il y a
dedans
et
c’est pas des
mochi

Non
c’était pas le voisin
dont tous les sacs
étaient
rangés au
carré et qui
prenait le soleil
de
décembre
à travers les rares
feuilles de ginkgo
jaunes d’or
et son
odeur de
merde

Dans le parc
près de l’étang
où des carpes de
soixante
centimètres
font des mouvements de
sous-marins nucléaires
Matsu voit un gros
chat noir
un très gros
chat noir
gras
qui avance
lentement
comme un lion
en tortillant du
cul
et Matsu pense
aux kamis

Sur la banc du
clodo
il y a aussi
un chat
blanc et noir
qui dort
les pattes repliées
comme une
poule
et il est
beau avec un beau
poil
blanc et noir
et Matsu pense à son
premier chat
qui s’appelait
Ramius
et il regarde une
carpe
faire Octobre rouge
dans l’étang
du jardin
moche qui pue
trop
alors il se lève
en repensant
aux objectifs
hors de prix
qu’il a vu
ce matin

Sur le chemin du
séminaire
Matsujirô
passe devant un
1000 yens cut
et sort son
billet
ça dure 10mn
ça dure 10mn
ça coûte 1000 yens
pour te faire couper les
ch’veux

Matsu il aime
bien les
1000 yens cut
On te mouille pas les
ch’veux
ça fait cut cut
zip zip
et surtout
on te passe
l’aspirateur
Dans un
1000 yens cut
on ne sèche pas des
ch’veux secs
on aspire avec le
flexible d’un
aspiro
centralisé les cheveux
qui te
restent pour enlever
les p’tits
ch’veux
coupés qui grattent
sinon dans le
cou et qui font
bizarre sur la
joue
Matsu se
demande si c’est
un aspiro
sans
sac
et si on pourrait
faire quelque
chose pour le
bruit
il se dit que des
gaijins trouveraient
bizarre qu’on leur
passe l’aspiro
sur le
corps
mais lui aime
bien les
1000 yens cut et que
ça convient
à ses cheveux
noirs et fins
de japonais
qui bougent
pas

Matsu il aime
bien les 1000 yens cut
parce qu’il peut se payer un
10 000 yens cut
Et c’est pas pareil quand tu peux
et quand tu ne peux pas.

Matsu marche
tranquillement
vers son
séminaire et
pense au
pipi
à l’orgie
aux objos
1.2
à Ramius
aux kamis
et il se dit
qu’il n’aimerait

pas

que sa vie
soit comme
un

1000 yens cut


 
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