
Il est beau.
C’est le plus beau du canton.
Je suis belle.
La plus belle de la fête du mouton.
Maintenant on est vieux et on pue.
Il pique. Sa peau est couleur sel de route
Je suis molle.
comme une golden oubliée
en juin.
Il a toujours pensé juste.
Il a toujours parlé mal.
Les petits enfants se moquent de lui.
C’est le seul agriculteur de la vallée à lire autant.
Un jour qu’il a beaucoup bu il me dit qu’il a lu – tous – les livres
de la bibliothèque du village.
Je sais que c’est vrai.
Il ne se vante jamais.
Maintenant il ne voit plus rien,
On attend la nuit.
On n’a plus la télé.
Il n’a jamais voulu en racheter une.
On écoute la radio.
C’est long la nuit à partir de 5h.
Lui, il dit que c’est toujours la nuit.
Alors les filles nous apportent
les sacs de noisettes et les sacs de noix
ramassées par les petits enfants.
Nos noix ne sont pas lavées à l’eau claire.
Elles n’ont pas le même calibre.
Ce sont les noix de l’arbre de la ferme.
Celui qui protège la cour du soleil,
l’été.
Il me manque bien cet arbre.
Quand on est tous les deux,
on ne fait plus de feu dans le salon.
On reste sur nos chaises, à la cuisine.
Le dos chauffé par le poêle.
Je laisse la radio.
Celle où on apprend.
Et on casse les noix.
Son casse-noix a la couleur de sa peau.
Je pense que c’est maman qui me l’a donné.
Les doigts de mon vieux
ont les mêmes plis
le même dur
que les coques.
On fait de beaux cerneaux
pas des miettes.
Les miettes, on les mange.
On n’en mange pas beaucoup.
Pépé prend une noix avec un rythme de pelleteuse.
Il la fait tourner dans sa main gauche
approche le casse-noix
attend le petit bruit net
glisse son bras sur la toile cirée
et ouvre sa main à ma droite
comme une pelleteuse.
Pendant qu’il recommence
je trie les cerneaux et les place
dans des pots de confiture en verre.
Les filles les offrent à leurs amis et leurs voisins
parce qu’elles ne peuvent plus en manger.
Même en tarte.
Je l’entends grommeler.
- Qu’est-ce t’as dit ?
- Dieu y fait pareil
- einh ?
- Dieu dans le noir,
y fait pareil