12 janvier 2012

Les paillettes

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 21:00

Tombeau de Mr Meliton

Le renard ne s’enfonce pas
dans la poudreuse

Le beau renard à la queue blanche
a trop faim
est trop maigre
a trop froid

pour s’enfoncer dans l’eau blanche

Il flotte sur la neige
la renifle
inquiet

Je m’approche
Il a trop froid pour fuir
Je lui offre un Dong Shan
Il lape la deuxième eau

Je me penche vers lui
pose mon front
contre son front
pose mes mains
derrière son cou
frotte mes joues
contre les siennes

me recule
le regarde dans les yeux
me recule
regarde son visage

Je t’ai encore mis des paillettes
mon chéri


11 janvier 2012

Mamie Galette

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:26

"Le silence après la pluie, c'est encore de la pluie"

Avec mes petits yeux, je n’arrive pas à retrouver la tâche de confiture de mirabelle sur le parquet.
Je sais que j’ai fait tomber le bout de ma biscotte par là en allant décrocher le téléphone
- une gentille fille avec un accent pas français me propose un devis gratuit pour des panneaux solaires -

Par là, mais où ?
Je n’ai pas envie que mes chaussons collent.

Croutch

+

J’ai six ans et je suis en colère contre le soleil.
Je dis à Mamie Galette
le soleil, il est trop injuste.
Il vient toujours trop tard chez nous
Il part toujours trop tôt

Mamie Galette, son visage, il ne bouge jamais.
On entend juste parfois dans sa voix
quelque chose qui bouge
alors je fais les grands yeux pour voir ce qui bouge.

Quand elle est en colère,
comme quand j’ai cassé le couvercle de la soupière,
elle parle très vite.
Alors je fais les petits yeux pour ne pas entendre.

Mamie Galette,
pour le soleil, elle me répond.
C’est pas le Soleil.
C’est ces chiennes de montagnes.

J’ouvre grand les yeux.

+

On vit dans l’ombre.
Sauf de onze heures à trois heures.
On est de la vallée.
Pas de la montagne,
de la vallée.

Les hommes y montent, en montagne.
Pour travailler pour ceux qui vivent plus haut.
Les hommes, y voient le soleil.

Les femmes,
elles s’occupent dans l’ombre,
elles s’occupent de l’ombre.

Les vêtements des hommes sont propres.

+

Les petits m’appellent mamie galette.
Je pense à la mienne.
A ma mamie galette.
Mon visage ne bouge plus.
Je reviens du boulanger.
Je traverse le pont.
La galette dans mes deux mains
Je marche doucement
pour ne pas glisser
sur les plaques de glace grise
- comme l’année dernière

La couronne en carton doré sur la boîte
réfléchit cette carne d’ombre

Le coeur y est


10 janvier 2012

La coulée

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 12:52

Les états de l'eau

Je n’aime pas enseigner.
Dans la vraie vie, je suis plombier
pas prof.
Dans la fausse vie de l’hiver
j’enseigne.
J’aime pas. Je sais pas faire.

J’aime pas enseigner aux chiards
J’aime pas enseigner à leurs parents.

J’aime pas avoir froid.
J’aime pas le bruit des tire-fesses.
J’aime pas attendre.
La lenteur des tire-fesses pour débutants.
J’aime pas faire semblant de faire la conversation.
J’aime pas faire semblant d’être gentil.

Moi j’aime les tuyaux.
J’aime connecter les tuyaux.
Les mains sales, le nez qui a l’impression d’être sale
ça ne me gène pas.
Je préfère ça au blanc.

Je n’aime pas les mots
Je n’aime pas parler
J’aime quand ça coule
les mots ça coule pas.

J’enseigne le snowboard
aux adultes
ça coule pas.
Je voudrais leur mettre de l’acide dans le crâne
dissoudre le bouchon de leur peur
à ceux qui ont assez d’argent pour se payer des cours
déboucher, à la pression, leurs corps
qui coulent pas
qui tombent
qui se font mal

Ca me fait mal
quand ils ont mal.
Leur douleur, elle coule dans mon corps.
Quand ils tombent
je suis plus sonné qu’eux.

Je la stocke.
Je l’ai toujours stockée.
Depuis que je suis petit
la douleur, je la vois,
elle coule
si vite, si vite en moi
ça me fait du sale dans la poitrine
ça me donne envie de pleurer

Un jour, je déborderai


9 janvier 2012

Sel de route

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:51

pépé

Il est beau.
C’est le plus beau du canton.
Je suis belle.
La plus belle de la fête du mouton.

Maintenant on est vieux et on pue.
Il pique. Sa peau est couleur sel de route
Je suis molle.
comme une golden oubliée
en juin.

Il a toujours pensé juste.
Il a toujours parlé mal.
Les petits enfants se moquent de lui.
C’est le seul agriculteur de la vallée à lire autant.
Un jour qu’il a beaucoup bu il me dit qu’il a lu – tous – les livres
de la bibliothèque du village.
Je sais que c’est vrai.
Il ne se vante jamais.

Maintenant il ne voit plus rien,
On attend la nuit.

On n’a plus la télé.
Il n’a jamais voulu en racheter une.
On écoute la radio.
C’est long la nuit à partir de 5h.
Lui, il dit que c’est toujours la nuit.

Alors les filles nous apportent
les sacs de noisettes et les sacs de noix
ramassées par les petits enfants.

Nos noix ne sont pas lavées à l’eau claire.
Elles n’ont pas le même calibre.
Ce sont les noix de l’arbre de la ferme.
Celui qui protège la cour du soleil,
l’été.
Il me manque bien cet arbre.

Quand on est tous les deux,
on ne fait plus de feu dans le salon.
On reste sur nos chaises, à la cuisine.
Le dos chauffé par le poêle.

Je laisse la radio.
Celle où on apprend.
Et on casse les noix.

Son casse-noix a la couleur de sa peau.
Je pense que c’est maman qui me l’a donné.

Les doigts de mon vieux
ont les mêmes plis
le même dur
que les coques.

On fait de beaux cerneaux
pas des miettes.
Les miettes, on les mange.
On n’en mange pas beaucoup.

Pépé prend une noix avec un rythme de pelleteuse.
Il la fait tourner dans sa main gauche
approche le casse-noix
attend le petit bruit net
glisse son bras sur la toile cirée
et ouvre sa main à ma droite
comme une pelleteuse.

Pendant qu’il recommence
je trie les cerneaux et les place
dans des pots de confiture en verre.

Les filles les offrent à leurs amis et leurs voisins
parce qu’elles ne peuvent plus en manger.
Même en tarte.

Je l’entends grommeler.

- Qu’est-ce t’as dit ?
- Dieu y fait pareil
- einh ?

- Dieu dans le noir,
y fait pareil


8 janvier 2012

Le clown

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:21

ahah

Tous les jours.
Plusieurs fois.
Plusieurs fois tous les jours on me dit
« arrête de faire le clown »
Mais moi je ne fais pas le clown.
Je fais de mon mieux pour qu’ils soient fiers.

On a un nouveau voisin.
Papa et maman l’aiment beaucoup.
Ils ne sont pas pareils avec lui.
Avec pépé et mémé
avec toutes les tatas et tous les tontons
ils parlent comme tous les jours.
Avec lui
ils ne parlent pas comme avec le médecin.
Mais presque.

J’ai compris qu’il est spécial.
Ils font attention.
Alors je fais attention moi aussi.
C’est-à-dire que je lui montre
tout ce que je sais faire.
Pour qu’ils soient fiers.

Ce printemps, sur l’escalier
je saute de bien haut
quatre marches.
Le vieux chien passe
juste à ce moment-là
Pour l’éviter
je tombe et ça me fait pleurer.
Je retiens bien ma voix.
Il n’y a que mes yeux qui pleurent.
Maman me crie
en m’accusant de vouloir faire du mal à son chien.

« arrête de faire l’idiot »

Cet été, sur le talus
je lui fais mes galipettes.
Je rigole fort.
J’oublie le barbelé.
Ca saigne un peu.
Je ne dis rien.
Je suis content de moi.
Mémé me dispute pour
mon pantalon déchiré.

« arrête de faire l’imbécile »

Cet automne, dans la cuisine
je lui montre mes toupies en fer
je lui montre qu’on peut les envoyer très haut
très loin
de très haut plus haut que moi.
A l’école, je suis le seul.
Ca casse un carreau du sol.
Papa prend sa grosse voix
et m’envoie me coucher

« arrête de faire l’andouille »

Cet hiver, pour le repas de mes
trois ans et demi
Je sors mon cahier de dessins.
Je lui montre une feuille.
Il me demande ce que c’est.
Maman dit :
« arrête de faire ton intéressant »
Je réponds, c’est des couleurs.
Maman et papa rigolent.

Mais pas lui.
Il regarde et me dit :
tu as rempli pour que les couleurs
qui se ressemblent ne se touchent pas
n’est-ce pas ?

Je fais oui avec la tête.
Il dit :
c’est un très beau pavage.
Les dessins comme cela
on appelle cela des pavages.

Et il m’ébouriffe les cheveux.

J’ai quarante ans
Je suis enseignant-chercheur.
En topologie.

Et tous les jours
tous les jours
je dis à mon fils

« s’il te plait, fais-moi ton clown »


 
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