Le secret
Je travaille dans une banque.
Dans une grande succursale
d’une grande banque
J’ai les cheveux gris
et je mets du gel
pour que ma mèche
tienne toute la journée.
Je suis à l’entrée.
Debout avant la fermeture
Debout après la fermeture
Je dis bonjour
Je dis au revoir
Je fais peur comme un vigile
J’aide les grand-mères avec les machines
J’oriente les nouveaux
Je souris aux habitués
Et j’ai un secret.
Un vrai secret,
on n’en parle pas.
Jamais.
J’y pense toute la journée à mon secret.
Quand mes mollets me font mal
mon secret leur envoie de la douceur.
Quand ma mâchoire, ma gorge, souffrent à 10 heures
de répéter, d’accueillir, et de répéter encore
mon secret y diffuse l’apaisement
Mon secret,
il me constitue.
Personne ne le connait.
Et plutôt que de m’irriter
d’être tout seul en moi,
plutôt que de vouloir sortir,
il est chaud et bon
dans ma poitrine
comme un grande mug de yuzucha
en terre cuite épaisse
Quand je pense à mon secret
plutôt que de me mordre la joue
je m’empêche de sourire
ça me donne un air bizarre
qui fait peur à certains clients.
C’est bien pour ma fonction
de pseudo-vigile
Elle me fait rire
la salle des coffres de la banque.
Mon secret,
je ne l’y mettrai pour rien au monde.
Je suis son plus beau coffre
à mon secret.
Et chaque jour qui passe
il s’y déploie
plus à l’aise
de se savoir protégé
tenu
comme ma mèche




