18 novembre 2011

Le secret

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:48

J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé

Je travaille dans une banque.
Dans une grande succursale
d’une grande banque
J’ai les cheveux gris
et je mets du gel
pour que ma mèche
tienne toute la journée.
Je suis à l’entrée.
Debout avant la fermeture
Debout après la fermeture
Je dis bonjour
Je dis au revoir
Je fais peur comme un vigile
J’aide les grand-mères avec les machines
J’oriente les nouveaux
Je souris aux habitués
Et j’ai un secret.

Un vrai secret,
on n’en parle pas.
Jamais.
J’y pense toute la journée à mon secret.
Quand mes mollets me font mal
mon secret leur envoie de la douceur.
Quand ma mâchoire, ma gorge, souffrent à 10 heures
de répéter, d’accueillir, et de répéter encore
mon secret y diffuse l’apaisement

Mon secret,
il me constitue.
Personne ne le connait.
Et plutôt que de m’irriter
d’être tout seul en moi,
plutôt que de vouloir sortir,
il est chaud et bon
dans ma poitrine
comme un grande mug de yuzucha
en terre cuite épaisse

Quand je pense à mon secret
plutôt que de me mordre la joue
je m’empêche de sourire
ça me donne un air bizarre
qui fait peur à certains clients.
C’est bien pour ma fonction
de pseudo-vigile

Elle me fait rire
la salle des coffres de la banque.
Mon secret,
je ne l’y mettrai pour rien au monde.
Je suis son plus beau coffre
à mon secret.
Et chaque jour qui passe
il s’y déploie
plus à l’aise
de se savoir protégé
tenu

comme ma mèche


17 novembre 2011

Kanji à nu

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:50

Gratte-papier, Caresse-papier

Je suis photographe de presse.
Je suis jolie
Je prends la pilule
Je ne porte pas de talons.
Mais j’ai toujours mal aux épaules
parce que j’aime faire envie aux collègues
avec mes deux gros boitiers
et mes deux objectifs de compétition

Je n’aime pas mon métier.
J’aime les nus masculins.
En province, on ne vit pas
du nu masculin.
Alors je couvre le nord de Shikoku
pour la presse locale.

J’aurais pu ouvrir un studio de photos de mariage.
Ca paie bien.
Mais je suis contre les mariages.
La charte des Nations Unies interdit la servitude. Même volontaire.
J’en conclus que tout mariage est illégal.

Le matin je fais de la calligraphie.
Tous les matins.
Ma calligraphie,
c’est des nus masculins.
Avec des kanji.
Des nus masculins de kanji.

Tous les matins, de 5h à 7h,
j’ai besoin de l’encre
de l’odeur de l’encre
noire
sur mes washi crèmes.
J’ai besoin du silence.
J’ai besoin d’être seule
sans me soucier
de la présence ou de l’absence
sans me soucier du réveil
bon ou mauvais
d’un autre.

J’ai compris cela après mon divorce.
J’ai compris cela en étant malheureuse.
En étant tendue, dans mes nus de kanji
à faire attention à ne pas faire de bruit.
quand un amant reste pour la nuit
dans la pièce d’à côté.

Maintenant ils ne restent plus.

Les hommes, j’ai besoin d’eux
entre 18h et 24h.
Pour la tombée de la nuit.
Pour partager le lever de lune.
J’ai besoin de leur poitrine.
De leurs épaules.
De sentir leurs bras sous ma paume.
Leurs paumes sur l’os de mes hanches.
Puis leur sexe sur mon col.

J’ai besoin de les photographier
dans la pénombre
à la bougie,
à l’encre de la bougie.
Tout près.
Pendant qu’ils dansent sur moi.

Alors ils prennent le dernier bus.
Le dernier train.
Ou un taxi.
Pour retourner chez eux ou à l’hôtel.

En m’endormant
j’imagine leurs traces

dans la nuit


16 novembre 2011

Le blanc

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:20

Les blancs

Je suis curieux.
J’ouvre de grands yeux.
Des yeux rouge carmin
bordés de rouge cramoisi
qui me démangent.

Je regarde les gens
droits dans leur stupeur.
Qui me regardent,
s’arrêtent pour comprendre leur répulsion
puis se détournent,
m’ignorent
dans la honte.

Je sens leur pitié
leur effroi
leur dégoût
de ne pouvoir me sourire.
Même la dermatologue
à la peau si belle
que nous venons consulter toutes les semaines
a du mal à me regarder.

Je suis un bébé bien portant de dix mois.
Au visage déformé par de grandes plaques rouges cinabre

Maman me regarde.
Ma jolie maman me regarde
sous les plaques rouge vermillon.
Et se sent coupable.
De mes plaques rouge pourpre.
Nous allons chez la dermatologue
toutes les semaines.
Puis on s’arrête au sanctuaire.
Aux torii rouges.

Pour rentrer on prend le petit bateau rapide.
Pas l’omnistop.
Comme si maman voulait qu’on me voit
le moins longtemps possible.

Elle me prend contre elle
face à la fenêtre
me donne un biberon
alors que ce n’est pas l’heure
ni la bonne température.

Alors je regarde les vagues
et leurs mousses laiteuses
la mer bleu ciel fumé
puis verte boue vivante
la mer gris fer de pluie
les dashi d’embruns sur les vitres

Je regarde mes îles
mes petites îles de la mer intérieure
mes archipels de vieux
et de beau,
mes paillettes d’âme,
qui se reflètent
dans les pupilles noix sombre de maman

et je m’endors
dans un monde sans couleur
sans regard

lisse, fluide
blanc


15 novembre 2011

Le parfait

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:14

Cake banane et thé glacé

Je suis instructeur.
Sur l’un des deux voiliers de la marine nationale.
Nous mouillons à Takamatsu.
Je me nourris de l’énergie de leur âge.
Ca me permet d’oublier.

On n’oublie pas certains voyages.
J’ai douze ans.
et mon père, en poste à Paris,
nous fait venir pour le nouvel an.
Je suis déjà leader de mon groupe.
Il me prive de deux régates.

Mon père nous emmène
au drugstore des Champs Elysées.
Il veut nous faire plaisir.
Il veut faire plaisir à son ainé.
Il m’explique le nom des glaces.
Et commande pour moi
une « coupe ras-le-bol ».
Celle qu’on ne finit pas.

Je la termine bien sûr.
Je la vomis bien sûr.
Sans me tâcher.
C’est cela la discipline.
Je suis instructeur.

Mon père est devant moi.
Le soleil se couche derrière lui.
Les montagnes, en pains de sucre fondus,
ressemblent à un fond de jeux vidéo pour enfants

Il est venu me voir à Takamatsu.
Pour lui faire plaisir,
j’ai mis mon uniforme.
Nous sommes au restaurant de la marine.

J’ai commandé pour nous des glaces.
Des « parfaits ».
La lumière est douce. Jaune.
Une serveuse essuie des verres.
Nous posons nos cuillères à long manche.
Nos coupes sont vides.

Mon père dit :

c’est parfait


14 novembre 2011

Holmes dans le shinkansen

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:56

Aoi San, Daitokuji, 30

Quand je prends le shinkansen
je réserve toujours la place
que personne ne veut
celle du milieu, la B

Je la réserve à la borne automatique
car sinon le guichetier
me fait des gros yeux
en me prenant pour une perverse.

La place du milieu, la B
c’est celle où l’on est tout engoncé
où l’on se sent gêné de ses coudes
celle où l’on rentre ses hanches
celle où l’on prend conscience
de la surface de son assise

Je suis office lady
mais j’ai lu tous les Sherlock Holmes
en anglais.
J’ai vu tous les Sherlock Holmes.
en anglais.
Je possède les figurines, les mangas, les animés.
Les encyclopédies, trois versions originales
et un fansite avec une base de données
la plus complète de la planète.
En japonais.

La place du milieu, la B
Elle me permet de m’entraîner.
A Holmes au Japon.

Je me limite à mon regard périphérique.
Mon voisin côté fenêtre
L’autre côté couloir
Leur fiche d’état civil
avec un bonus de score
si je récupère leur adresse et leur numéro de téléphone.
Leur famille, leur shampoing,
l’état de leur sexualité, de leur santé
la fourchette de leur QI, celle de leurs revenus
leurs espoirs et leurs hontes
leur effacement ou leur mérite
Leurs buts à court, moyen et long terme

Je jongle, je m’amuse
avec mon questionnaire à cent questions.
C’est beaucoup cent questions
pour décrire une vie.

Holmes, ceux qui aiment Holmes
s’intéressent toujours à qui a commis le mal.

Moi, il n’y a que ceux qui font le bien qui m’intéressent.
Ceux qui ne font rien sont la norme.
Ceux qui font le mal,
il y en a.
Quand je passe près d’eux
je leur colle une pastille rouge
dans le dos.

Mais ceux qui font le bien,
ceux qui cicatrisent
ceux qui créent de la bonne joie
ceux qui ajoutent à la vie.
Les invisibles.

Seul une Holmes
les repère dans un shinkansen.


 
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